Il faut lire et
que des sorciers? — Oui. — Vous confessez avoir adoré les têtes de Bophomet, ces abominables idoles des Templiers? — Oui. » Collin de Plancy dit, au mot Sabbat : « En cas d'urgence, le diable fait paraître un mouton dans une nuée (lequel mouton n'est vu que des sorciers), pour rassembler son monde en un instant. » A la fin de l'article sur les Templiers, une note parle des têtes de Bophomet : « M. de Hammer... a trouvé dans le cabinet des antiquités du muséum impérial de Vienne quelques-unes de ces idoles nommées têtes de Bophomet, que les Templiers adoraient ou du moins gardaient chez eux avec un soin religieux. »
L'accusée est ramenée à l'audience. Puisqu'elle a avoué son crime, son avocat n'a pas grand'chose à dire pour la défendre. « Monsieur le président, répondit l'avocat, puisque la défenderesse a confessé le crime, je n'ai plus qu'un mot à dire à messieurs. Voici un texte de la loi salique : — Si une stryge a mangé un homme, et qu'elle en soit convaincue, elle payera une amende de huit mille deniers, qui font deux cents sous d'or. — Plaise à la chambre condamner ma cliente à l'amende. » C'est encore dans le Dictionnaire infernal, au mot Stryge, que Victor Hugo a trouvé cette bizarrerie : « Stryges. C'étaient de vieilles femmes chez les anciens. Chez nos ancêtres, c'étaient des sorcières ou des spectres qui mangeaient les vivants. Il y a même dans la loi salique un article contre ces monstres : — Si une stryge a mangé un homme et qu'elle en soit convaincue, elle paiera une amende de huit mille deniers qui font deux cents sous d'or. »
Nous retrouvons de pareilles croyances dans un milieu tout différent. A la Cour des Miracles, le duc d'Egypte fait un cours de magie et de sorcellerie (II, 267). « Fils, disait à son auditoire le duc d'Egypte parlant en fausset, les sorcières de France vont au sabbat sans balai, ni graisse ni monture, seulement avec quelques paroles magiques. Les sorcières d'Italie ont toujours un bouc qui les attend à leur porte... — Tout crapaud qu'on baptise doit être vêtu de velours rouge ou noir, une sonnette au cou, une sonnette aux pieds. Le parrain tient la tête, la marraine le derrière. — C'est le démon Sidragasum qui a le pouvoir de faire danser les filles toutes nues. » Ces détails sont pris dans le Dictionnaire infernal. Au mot Sabbat, on lit : « Il y avait cependant en France des sorcières qui allaient au sabbat sans bâton, ni graisse, ni monture, seulement en prononçant quelques paroles. Mais celles d'Italie ont toujours un bouc à leur porte qui les attend pour les emporter. » Au mot Crapaud : « On baptise ces crapauds au sabbat. Jeanne Abadie et d'autres illustres ont même révélé qu'elles
avaient vu baptiser des crapauds dans les cimetières de Saint-Jean de Luz et de Siboro... Ces crapauds étaient habillés de velours rouge et quelques-uns de velours noir, ayant une sonnette au cou et une autre aux pieds, avec un parrain qui leur tenait la tête et une marraine qui leur tenait les pieds. » Au nom de Sidragasum nous trouvons le même détail que dans la leçon du duc d'Egypte.
Pendant la défense que Quasimodo oppose aux truands, on se demande quel est ce démon qui passe et repasse devant le feu allumé entre les deux tours (II, 294). « Pardieu, dit Glopin, c'est le damné sonneur, c'est Quasimodo. » Le duc d'Egypte pense autrement : « Je vous dis, moi, que c'est l'esprit Sabnac, le grand marquis, le démon des fortifications. Il a forme d'un soldat armé, une tête de lion. Quelquefois il monte un cheval hideux. Il change les hommes en pierres dont il bâtit des tours. Il commande à cinquante légions. C'est bien lui. Je le reconnais. Quelquefois il est habillé d'une belle robe d'or figurée à la façon des Turcs. » Tous ces détails, sauf le dernier, se trouvent au nom de Sabnac dans le Dictionnaire infernal l.
Victor Hugo nous montre les superstitions relatives à la magie et à la sorcellerie répandues dans tous les rangs de la société. Les alchimistes sont au contraire une élite, que représente Claude Frollo. L'archidiacre a des disciples, Gringoire, Charmolue, mais Gringoire est trop léger et Charmolue trop sot pour devenir de vrais adeptes. Je ne parle pas de Louis XI, qui voudrait bien déchiffrer l'alphabet des alchimistes, car Notre-Dame sait qu'il a grande nécessité d'argent : nous ne faisons que l'entrevoir sous cet aspect. Claude Frollo, bien qu'il tente quelques expériences magiques, est presque tout entier à l'alchimie, la seule science qu'il tienne « vraie et certaine ».
Claude Frollo visite souvent le cimetière des Saints-Innocents où sont enterrés ses parents, mais se montre surtout attentif aux figures dont est orné le tombeau de Nicolas Flamel. Après bien d'autres hermétiques, il fouille les caves de la maison du maître écrivain, dans l'espoir d'y trouver la pierre philosophale. Il contemple surtout pendant de longues heures le portail de Notre- Dame, « cette page de grimoire écrite en pierre par l'évêque Guillaume de Paris ». Dans sa conversation avec Louis XI, il énumère les endroits où sont écrits en signes hiéroglyphiques « quel-
1. La robe de l'esprit Sabnac pourrait bien être celle de l'ambassadeur du roi d'Alger, dont parle Sauvai (II, 92), et qui « étoit habillé d'une robe de toile d'or figurée à la façon des Turcs »
ques fragments du livre d'Hermès ». Ailleurs il explique à Jacques Charmolue certaines figures de Notre-Dame. Dans un autre chapitre, c'est Charmolue lui-même qui essaie de lire tout seul le mystérieux portail. Tout ce symbolisme hermétique épars dans le roman de Victor Hugo s'explique très simplement par quelques passages de Sauvai. En parlant des Saints-Innocents (I, 359), Sauvai dit : « Ce qu'il y a de plus singulier en ce Cimetière, c'est le tombeau de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme, qui est près de la porte du côté de la rue de St Denys sous les Charniers, où il y a plusieurs figures que les Chimistes croyent renfermer les mystères de la pierre philosophale... » Sauvai donne quelques détails sur la vie de Nicolas Flamel en commentant une indication des Comptes de la Prévôté, Registres des confiscations, 23e cahier (III, 307). Il parle de ses grandes richesses, de l'origine la plus probable de sa fortune, de l'emploi qu'il en fit en construisant plusieurs portails d'églises, entre autres le petit portail de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et le portail de Sainte-Geneviève des Ardents. Dans un autre passage il est question de la maison de Nicolas Flamel et des recherches infructueuses qu'y ont faites les alchimistes (II, 237-238) : « Ces souffleurs au reste, après avoir évaporé, et réduit en fumée leurs biens, et celui de leurs amis, pour dernier recours, ont tant de fois remué, fouillé, et tracassé dans cette maison, qu'il n'y reste plus que deux caves, assés bien bâties, et les jambes étrières toutes barbouillées de hiéroglyphes capricieux, de gravures mal faites, de mauvais vers, et d'inscriptions gothiques, que les Hermétiques subtilisent à leur ordinaire, et quintesseneient. Que si on a la curiosité de descendre avec eux dans ces caves là, aussi-tôt ils montrent le lieu où Flamel s'enterroit pour faire de l'or et voudront faire croire que ce petit morceau de terre produit et renferme de meilleur or, et en plus grande quantité que toutes les Indes Orientales, et Occidentales. Ils ajoutent qu'en 1624 le Père Pacifique, Capucin, grand Chimiste, ayant criblé une partie de cette terre, ensuite fouillant plus avant il trouva des urnes, et des vases de grès, remplis d'une matière minérale, calcinée, grosse comme des dés, et des noisettes; qu'au reste, quoiqu'il pût faire pour en tirer de l'or, toute la science, et son art échouèrent contre ce petit banc de grès et de sable. » Enfin dans un chapitre consacré spécialement aux hermétiques (III, 55-57), Sauvai énumère les figures qui ont donné matière à leurs interprétations. Il serait beaucoup trop long d'indiquer ce que Victor Hugo a pris dans ce chapitre. Je me bornerai à quelques exemples. Charmolue, dans une scène que nous avons déjà vue plusieurs
fois, pose diverses questions à Claude Frollo (II, 66) : « Votre révérence est-elle bien sûre que l'ouverture de l'ouvrage de physique y est figurée du côté de l'Hôtel-Dieu, et que, dans les sept figures nues qui sont aux pieds de Noire-Dame, celle qui a des ailes aux talons est Mercurius? » Sauvai dit : «... que sans difficulté à la porte du côté de l'Hôtel-Dieu, l'ouverture de l'ouvrage de Physique y est figurée et dans les deux autres la suite et la consommation. » Et un peu plus haut : « Quels discours ne tiennent-ils point... de la Vierge même ayant à ses pieds sept figures nues, dont l'une qui a des ailes passe à leurs ïeux pour Mercure?... »
« En passant sous le portail, vous m'expliquerez aussi ce que veut dire le jardinier de plate-peinture qu'on voit en entrant dans l'église. N'est-ce pas le Semeur? » — Sauvai : « C'est assez près d'un jardinier de plate peinture qu'on voit en entrant dans l'Eglise, et qu'ils appellent le Semeur, qu'ils prennent encore pour un Hiéroglyphe ».
Descendu avec Channolue sur le parvis Notre-Dame, Claude Frollo montre à son disciple une figure de portail (p. 73) : « C'est Guillaume de Paris qui a fait graver un Job sur cette pierre couleur de lapis lazuli, dorée par les bords. Job figure la pierre philosophale, qui doit être éprouvée et martyrisée aussi pour devenir parfaite, comme dit Raymond Lulle : Sub conservatione formae specificae salva anima. » — Sauvai : « C'est, disent-ils, le même Evêque Guillaume qui a fait graver au portail sur une pierre de la couleur du Lapis-Lazuli dorée par lés bords, le Job qu'on voit au milieu de ses amis qui se moquent de lui, avec ces paroles, Patientia Job. Que par Job il a figuré la Pierre Philosophale dont la matière doit souffrir toutes sortes d'altérations et de marfyrisations, au rapport de Raimond Lulle, avant que d'arriver à la perfection, Sub conservatione formae specificae salva anima. »
Pendant les apprêts du supplice de la Esmeralda, Channolue s'oublie à contempler le bas-relief du grand portail (II, 181) : « La condamnée demeurait immobile à sa place, attendant qu'on disposât d'elle. Il fallut qu'un des sergents à verge en avertit maître Charmolue, qui, pendant toute cette scène, s'était mis à étudier le bas-relief du grand portail qui représente, selon les uns, le sacriiice d'Abraham, selon les autres, l'opération philosophale figurant le soleil par l'ange, le feu par le fagot, l'artisan par Abraham. » Sauvai : « Dans un sacrifice d'Abraham qu'il a fait faire encore, où à l'ordinaire se voit un Ange avec Abraham, un mouton et un fagot, ils prétendent que par là il a représenté le soleil, le feu et
l'artisan, qui sont les trois parties en quoi consistent la Pierre des Philosophes avec toutes les préparations et les opérations de cette Pierre. »
La langue de Notre-Dame de Paris est une langue très curieuse, souvent archaïque de parti pris, quelquefois aussi, probablement, sans que Victor Hugo en ait conscience. Ses lectures n'ont pu manquer de laisser quelques traces dans son vocabulaire et même dans sa syntaxe. Il n'est pas toujours facile de distinguer chez lui ce qui est archaïsme voulu et ce qui s'est, au moins momentanément, incorporé dans sa langue. Il serait tout à fait téméraire de vouloir attribuer à chaque mot archaïque son origine. Je vais essayer de le faire pour quelques-uns. Dans les exemples que je citerai, tantôt le rapport me paraît évident, tantôt il me paraît seulement vraisemblable. Quant aux archaïsmes de syntaxe, il est évident que leur origine est multiple, et qu'on ne pourrait guère faire des rapprochements avec certitude.
Gringoire raconte à la Esmeralda sa jeunesse misérable, la façon dont il s'est fait poète et compositeur de rythmes (I, 157-58). « Cela vaut mieux que de voler, comme me le conseillaient quelques jeunes fils brigandiniers de mes amis. » Pourquoi déjeunes fils brigandiniers, c'est-à-dire de jeunes ouvriers en brigandines *, donnent-ils à Gringoire de si mauvais conseils? Peut-être faut-il s'en prendre à la Chronique scandaleuse. Nous y voyons qu'un jeune fils brigandinier vola deux mille cinq cents livres tournois et fut pendu pour ce larcin, en 1475 2. Victor Hugo, pensant au mot brigand, a pu mal comprendre brigandinier, d'autant mieux que le fait rapporté s'accordait avec cette fausse interprétation.
Victor Hugo parle des « lourdes couppetées du beffroi de Notre- Dame » (I, 209). Du Breul (443) emploie couppetée comme participe : «... ladite Messe sera sonnée par trois fois et après la dernière fois couppetée... » Mais à la Table des matières, le mot paraît pris substantivement : « Couppetée pour cloche tintée ».
Une des haudriettes qui regardent Quasimodo exposé sur le bois de lit des enfants-trouvés (I, 215) dit : « J'espère bien qu'il ne sera