SCHAFFHOUSE, LAC DE CONSTANCE ET LA REINE HORTENSE
Grâce aux eaux deBaden «tau docteur Kramer, j'avais reconquis la santé; j'en voulus profiter pour revoir encore une fois la partie si pittoresque de la Forêt-Noire , qui sillonne le Brisgau en largeur, et de là la Suisse, dont j'étais si voisin.
Dès Donau-Escbingen les montagnes commencent à prendre un caractère d'austérité plus imposant. Ce ne sont plus les gracieuses et larges vallées du pays de Baden , avec leurs enceintes de montagnes verdoyantes et boisées; déjà se fait s^tir l'air vif des montagnes. Encore quelques lieues et on aperçoit les sommets neigeux des monts de l'Appenzell et du Voralberg.
A peine a-t-on franchi la frontière du pays de Baden que la première scène qui frappe les regards annonce, comme par un coup de tonnerre, le spectacle qui va se développer sous les yeux du voyageur. On est au pied de la cascade du Rhin , à une demi-lieue de Schaffliouse. Les mille manuels du voyageur en Suisse ne manquent pas d enumérer le nombre^ des cascades du Rhin , de mesurer la hauteur et le volume de ses eaux, d'intflquer minutieusement les points où doit naître et croître l'enthousiasme, de manière à satisfaire le plus
( *i8) lexact des touristes anglais ; moi j'aime à ne pai'ler que des impressiooi» qui me sont propres^ à ne m'arrêter que sur les émotions spontanées. Les grandes scènes de la nature agissent fortement sur moi^ mais je ne me complais pas à franchir de grandes distances dans le seul but de les admirer^ ce ne sont que des rêves agréables qui me charment en passant. Je ne suis ni poète , ni peintre, ni minéralogiste ; la seule chose qui m'offre un inépuisable attrait est l'étude de l'homme. Je veux le voir sur toutes ses faces , dans toutes ses attitudes , à tous les degrés de sa civilisation. I| y 4 toujours quelque chose de nouveau à découvrir dans ce monde de l'intelligence. Ce que je découvre hors de mon pays me sert à mieux connaître mon pays; ce que je remarque 4^ns les autres hommes ipe sert à mieux m'observer moi-même. Après l'étude de l'homme des temps présens je fais surtout cas de l'étude de l'homme des temps passés; ce sont deux problèmes qui s'expliquent l'un par l'autre, quand on sait les dégager des faits iautiles et défigurés. J'irais au bout de l'Europe pour apprendre à connaître un caractère marqué d'un sceau particulier d'utilité, et pour retrouver une chronique où seraient retracés au vif des hommes et des faits importaps et inconnus, recueillis par un contemporaéA intelligent de ces hommes et de ces faits. Une de mes joies les plus vives a été de retrouver à Paris ;^ sous de faux titres et d'inexactes indici^-
( t»9) lk>ns j un nouveau fragment de GeorgHs Chastelaîn, célèbre bistorien du quinzième siècle, rival deCommyues et initié comme lui, mais dans un autre parti, aux curieux détaiU de l'histoire des cours de France et de Bourgogne. Aussi après visite faite aux hommes iatéressans de chaque pays , ma seconde visite est-elle pour les bibliothèques publiques et surtout pour les archives et manuscrits.
Ces deux mobiles réuuis me portaient à parcourir une partie de la Suisse. Je voulais aussi faire une nouvelle visite à la reine Hortense dans sa délicieuse habitation des bords du lac de Constance ^t examiner les manuscrits des bibliothèques de Constance, de Saint-Gall, de Coire, de Lucerne, de Zurich, d'Einsiedeln , de Berne et de Genève, car je croyais alors d'après les manuels de la Suisse, qu'il y avait en effet d'importantes bibliothèques publiques à Coire et à Lucerne. Les nombreuses inexactitudes des comptes rendus officiels de France, m'avaient bien inspiré quelques méfiances; mais j^étais convaincu aussi par expérience qu'en ce genre il n'est de renseignemens bien exacts que ceux qu'on a obtenus par soi-même. Cette partie toute littéraire de ma course en Suisse fait d'ailleurs l'objet d'un travail à part placé à la fin dç ce volume , et je n'y reviendrai pas ici.
Je n'avais pas revu cette partie de la Suisse depuis i8ai. A cette époque, furieux de l'acharnepient avec lequel une police politique tracassière
me ppursuivjyt sans savoir pourquoi jusque dan$ nies études de cabiiîet^etdedeuxeniprisonoemens successifs d'un mois chacun , dont une bonne partie au secret, sans que je pusse être admis à liberté sous caution , et que je fusse ni jugé ni vengé , j'en avais contracté une sorte de fièvre inflammatoire qui a long-temps miné ma santé. Pour me distraire un peu de l'accablement dans liequel me plongeait le spectacle des progrès tous les jours croissans de cette contre-révolution dont on menaçait mon pays, et pour réparer en tnême temps ma santé affaiblie, j'étais venu passer quelques mois en Allemagne, lorsque j'appris que , pendant mon absence , la police avait de nouveau violé mon domicile. On m'attribuait, me dit-on, je ne sais quel article du Morning'Chromcle peu favorable aux Bourbonsi Bien que je fusse lié d'amitié avec le savant J. Black , directeur de cette feuille, je n'avais en rien coopéré à la rédaction de l'article ni d'aucun autre du même genre dans les feuilles anglaises et n'en avais même aucune connaissance avant cette poursuite; mais, l'eussé-je écrit, il n'était pas aisé de voir comment un article, juste ou injuste, bon ou mauvais , publié en Angleterre, dans un journal anglais , pouvait donner matière à des poursuites en France^ Le vieux et excellent roi de Bavière, qui me savait alors à Munich , me fit demander par un de ses ministres mon ami, si le fait de la recherche rapporté par les journaux français était