‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 20 sur 48 · LA JOIE DU MÉGALOMANE · texte numérisé non relu

LA JOIE DU MÉGALOMANE

Dagonet écrit : « Tandis que chez le maniaque le mouvement n'a pas de but, le mégalomane s’agite et se meut parce que le mouvement, l'agitation cons tituent sa joie, son bonheur ».

Et ailleurs : « Content de lui, extrèmement satisfait, il se porte bien ».

Le chapitre de la mégalomanie est très étendu. Il ne peut être question d'en retracer ici les détails, mais seulement de rappeler les principaux traits, les principales caractéristiques, les types majeurs.

Notons avec Dagonet qu'il s'agit, là encore, d’un état d’exaltation mais d’une exaltalion de la sensibilité. Cette sensibilité est exaltée toujours dans le même sens, renforçant sans doute le sentiment ambitieux pour aboutir à cet orgueil démesuré si caractéristique chez ces malades. Orgueil ef non vanité.

Les yeux vifs, animés, le regard fier, hautain, dédaigneux ou passionné, le port altier, majestueux, le mégalomane affecte une attitude d'une solennité parfois impressionnante. « On dirait des acteurs de tragédie, chargés de quelque rôle royal, qui continueraient en public et dans le costume de leur em-

. ploi à jouer leur personnage » (Régis).

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Conscient d'une destinée spéciale, d'une haute destinée, certain de n'être point pétri du même limon que ses frères, il s’écarte d'eux. Il signifie Ta différence par ses attributs vestimentaires. 1 mel des plumes à son chapeau, coud des galons sur ses manches, se décerne honneurs et décorations : « lordre de l'Atlantide dont il est le Gouverneur »... Ce n'est pas comme le débile vaniteux « peur se parer des plumes du paon ». C'est la conséquence logique des pensées qui l'habitent, du rôle qu'il joue, aussi logique que pour l'Académicien de revêtir son habit vert et coiffer son bicorne pour aller aux séances, que pour le maire de ceindre l'écharpe tricolore au cours d'une cérémonie...

Ce n'est pas là de la vanité, mais une nécessité, un usage. Aussi son accoutrement reste invariable à quelques nuances près. Non comme le maniaque qui surprend chaque jour par la variété de ses extravagances, par ses fantaisies toujours renouvelées.

Le mégalomane a une volonté bien déterminée qui s'exprime toujours dans le même sens. Autant les propos du maniaque étaient diffus, variables d'un jour à l’autre, d’une minute à l’autre, autant ceux du mégalomane sont stables, logiques, suivant toujours la même ligne pour aboutir aux mêmes conclusions.

Selon l'expression courante, il a « un bateau ». Sans doute nous semble-t-il monstrueusement disproportionné, mais le mégalomane a la conviction de sa stabilité.

Nous disions « propos logiques ». Pour ie mégalomane, oui. Quant à nous, nous ne pouvons que les trouver démesurés, ahurissants, inquiétants même ct faisant à l'interlocuteur le moins prévenu, douter de la raison de celui qui les exprime.

En dehors de cela, et sur tout autre terrain, le mégalomane paraît normal.

Celui-ci est un inventeur ; c’est un type fréquent. Aimable, souriant, il vous reçoit très courtoisement et même avec cérémonie. Il vous entretient pendant un quart d'heure et plus avec le plus parfait bon sens. On se laisse prendre au charme d’une conversalion souvent intéressante où l’on peut apprécier la culture de son intelligence et la vivacité de son esprit. Puis brusquement, à propos de rien, il vous déclare qu'il est l'inventeur du fameux tue mouche électrique qui doit révolutionner le monde. Un fil de cuivre, une goutte de sang, du courant. La mouche attirée par l'appât, se pose et lombe foudruyée. N'est-ce pas ?.….

Le regard s'anime, se fail passionné, le teint se colore, les gestes sont plus vifs. On le sent brusquement vivre. Encouragé alors par votre bienveillante approbation, il se met à parler de sa toute dernière invention : les talons à ressort. Puis il ouvre ses cartons. [1 en extrait des plans de son restaurant automalique avec « wagonnets-serveurs » se mouvant au simple appel de boutons disposés sur un tableau occupant une partie de la table où l'on consomme. On demeure étonné devant la précision de ces plans et du soin méticuleux avec Jequel ils ont été dressés. On reste ému devant sa naïve satisfaction. Il est Ià, planté, figé, transfiguré, les narines palpitantes, le faciès épanoui dans une bienheureuse sérénité. Il n'y a plus alors qu’à le féliciter et à l'encourager. On s'en voudrait de briser cette illusion, tant est grand l'accent de conviction et de sincérité. C'est aussi de la prudence. Car, si l'on froisse ses sentiments, si on le contredit, il devient farouche. On plaisante un paralytique général, pas un mégalomane.

Celui-là est atteint de mégalomanie religieuse. II se croit prophète ; se dit le Messie. Ayant perdu toute conscience de sa situation, il ne doute pas de la réa-

lité de ses convictions. Il est en communication avec Dieu le Père qui l'a choisi et mis dans ses plus secrètes confidences... quand il n'est pas Dieu luimême.

Il s'exprime sur un ton d'exaltation passionnée. I ne parle pas, il prêche. « Je chasserai les hérétiques, je ferai triompher la Lumière divine, je laverai l'âme de mes frères dans le sang virginal de Notre Seigneur Jésus-Christ... En vérité je vous le dis, ce temps est proche où le Royaume des Cieux... » C'est Dieu maintenant qui inspire ses pensées et parle par sa voix. Et il vous met en garde contre le « Vilain », exhale toute sa fureur contre le Démon dans une colère quasi divine. Puis s'étant recueilli un moment, il murmure une prière, marmonne quelques mots incompréhensibles (langage Dieu), fait quelques signes cabalistiques, et entonne un psaume où un Cantique. Tout cela le plus sérieusement du monde.

Est-il besoin de multiplier les exemples ? Résumons simplement ici les principaux thèmes. Ils sont variables, mais c’est toujours du délire de grandeur (x).

Délire de grandeur

— Thème d'invention.

— Thème religieux : avec hallucinations multiples (harmonies célestes, voix de l'ange gardien, voix de la conscience, visions, apparitions, communications avec les Saints et les Saintes, etc.). Ce type de mégalomane est très actif. M fait du prosélythisme. Il st parfois dangereux. L'extase peut survenir comme une complication.

— Thème de filiation princière : De Philippe-Auguste à George V en passant par Napoléon.

(1) D'après Dide et Guiraud.

nat

— Thème de puissance sociale : Il est Prince, Roi ou Président.

— Thème de féerie fantastique : Possession de châteaux fabuleux (or et diamants), Dragons écumants, etc.

— Thème érotique : Bien différent de l'érotisme maniaque. « Ce sont des érotomanes ne sortant jamais des bornes de la décence » (Esquirol). Hs aiment, sans penser à être aimés, « ne songeant même pas aux faveurs auxquelles ils pourraient prétendre ». Ils parlent d'amour, en rêvent ; mais c’est une affection chaste, pure, sans désirs obscènes. C’est le type de l'amour romanesque. « Amour souvent projeté sur un personnage imaginaire : prince, évêque ou roi ». Passion de la vieille fille qui s'exalte..…. C'est plus de la rêverie que du désir.

Ce type de mégalomane est heureux, content. Ne songeant point à faire partager sa passion, il goûte à proprement parler « un bonheur sans mélange ».

-— Thème politique, variant avec l'actualité (Stratèces de café, fondateurs de partis avortés, conspirateurs)... 3

Chez lous ces malades, les nuances ne viennent que de la variété des thèmes délirants et de lintensité du délire. Mais, quel que soit le thème adopté, les éléments psychologiques fondamentaux restent identiques. Ce sont toujours chez un même malade, les mêmes idées fixes dominantes, le même orgueil, la même conviction délirante profonde. Et certains auteurs notent cet orgueil comme le principal générateur des idées fixes.

À propos de la monomanie ambitieuse, Esquirol écrit : « Chez ces individus, les passions sont exaltées et expansives.. Ils ont le sentiment d'un bon

état de santé, d'un bien-être général... HS saisissent le bon côté des choses ; satisfaits d'eux-mêmes, ils sont contents des autres. Heureux, Joyeux, commu nicatifs, actifs, pétulants, loquaces, parlant sans cesse de leur félicité, leurs impressions sont vives, leurs affections énergiques, leurs déterminalions violentes ».

Ces considérations s'adaptent assez bien aux différentes variétés de mégalomanie.

Le mégalomane est en effet un individu communicatif, heureux s’il peut faire partager ses convictions ou tout au moins s'en entretenir. On ne trouve pas chez lui d’amertume. Certes, il se sent souvent incompris. Peut-être en éprouve-t-il parfois une léoère déception, mais de courte durée. Sa conviction est trop grande et l'emporte. Il plane. Et il cherchera d’autres interlocuteurs susceptibles de s'intéresser davantage et de le comprendre. On aurait tort à se l’imaginer drapé dans une farouche dignité, dédaigneux de ceux qui lentourent, exclusif, vivant ‘dans un monde à part, le monde de ses chimères, cpfermé dans « sa tour d'ivoire ».

Le mécanisme psychologique de ses états a été clairement exposé par Dide et Guiraud. Nous les suivrons en partant du moment où le persécuté devient mégalomane. On ne peut s’attarder à reparcourir les étapes des psychoses systématisées, à rappeler les diverses variétés comprises sous cette appellation, à souligner les discussions soulevées à ce propos.

Nous prenons l'individu à la période d'évolution de la maladie ; période de délire ambitieux, de transformation de la personnalité des auteurs classiques,

période de réaction euphorique pour Dide et Guiraud.

Ces auteurs reconnaissent (rois processus Réaction euphorique par évolution logique du délire.

Réaction euphorique par hallucination.

Réaction euphorique par intuition.

Par évolution logique du délire : Les idées de persécution finissent par amener le malade à s’attribuer une grande valeur. Îl en conclut qu'il est un puissant personnage. « Une forte personnalité s’est reconnue dans le malheur » (A. Foville). Ce qui était autrefois la source de sentiments pénibles devient maintenant celle de convictions agréai les.

Par hallucinations : Elles ont changé de thèmes. Elles n'injurient plus ; elles flattent, elles conseillent. La voix du bon ange.

Par intuition : Les explications ct ies interpréta lions viennent ensuite.

« Le sujet transforme sa résistance ; il réagit cuphoriquement. Un sentiment de force, de protection s'oppose aux idées délirantes pénibles. 1 réalise sous forme imaginative ou hallucinatoire ses désirs, ses tendances... La réaction euphorique n’est pas seulement source des idées de grandeur, elle transforme aussi l’affectivité et l'activité intellectuelle du: malade... Gai, souriant, accueillant, pro- ’tecteur, loquace... sorte d'état hypomaniaque chronique... Appoint imaginatif considérable » (Dide et

Guiraud).

Guiraud admet une tendance instinctive qui pousse à étendre sa personnalité et son action. L'enfant la projette dans l'imagination : conte de fées ; l'adolescent dans la réalité : aventure et voyages.

Pire

L'adulle souhaite des triomphes d'ordre social. Tendance refoulée dans l'inconseient. Elle jaillira quand une cause quelconque viendra faire émerger le « complexe d'expansion euphorique » ; germe de tous les thèmes précédemment cités.

Toutes les acquisitions anciennes viendront colorer le délire. Autour de ce délire vont également se cristalliser toutes les perceptions, toutes les acquisitions nouvelles. C’est plus peut-être un phénomène d’agglutination que d'interprétation.

En dehors de cela faut-il admettre les formes d'hallucinose pure avec thèmes agréables, d'emblée à la base de certains états mégalomaniaques ?

Doit-on considérer ici le syndrome d'automatisme mental, délire psycho-moteur, dans lequel se recrule pour une part le contingent des médiums et des spirites... P Ceux-ci ont leur religion, leur foi, leur conviction. Ils y trouvent souvent joie et satisfaction.

En résumé, ce sont avant tout des délirants et des délirants systématisés. Ce délire, quelle qu'en soit la charpente, est la raison même de leur satisfaction. Toute autre considération n’est qu'accessoire. Du côté organique, ils se portent bien.

Puis, plus tard, à la période de déclin, ils continueront à jouer leur rôle sans grande conviction, par habitude. La foi se meurt ; ils vivent alors de l'élan acquis. Ce sont presque des automates, mais jamais des déments.

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