‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 34 sur 48 · LA BÉATITUDE DE L’EXTASE · texte numérisé non relu

LA BÉATITUDE DE L’EXTASE

Quatre ans d'asile ne nous ont pas encore permis de rencontrer un ou une extatique au milieu de ses lransports. Peut-être n’avons-nous pas su les découvrir. Se feraient-ils plus rares, ou bien se dérobentils aux investigations, à lombre de quelque cou- VO

Dans les asiles, nous avons connu des mystiques S'immobilisant parfois dans une contemplation voisine de la stupeur, mais ne rappelant que de loin les descriptions détaillées des auteurs. Nous serions bien en mal de puiser dans nos souvenirs pour tenter une description.

Nous nous en référons aux classiques pour imaginer le tableau. Une femme plutôt qu'un homme. Daœonel nous fait entrevoir « cette figure illuminée d'un rayon de bonheur indicible : la tête renversée en arrière, le cou tendu, les veux au ciel et fixes, levés vers l’objet de la contemplation... le corps immobilisé dans un élan... ».

L'objet de la contemplation ? Dieu, la Vierge, les Saints ou le chœur des Anges évoluant au son des musiques célestes.

Ce contact divin semble absorber totalement le sujet. Une sorte de fascination dont le ravissement étrange se peint sur la physionomie... Objet attachant, qui a tenté quelques peintres et sculpteurs de talent dont certains ont su restituer l’image avec une

parfaite vérité. Plus parfaite que la réalité eile-même, on le devine. Une puissance de suggestion telle, qu'elle laisse transparaître sur ce visage en extase ie reflet des visions qui l'ont provoquée. Et même, par une sorte de mimétisme, on resterait en contemplation devant l’image de la contemplation...

Mais ceci nous égare vers les salles de musée, assez loin de nos quartiers d'asile. Dans l'admiration de ces images et du talent qui les à fait naître, nous nous garderons d'insister. Et pour reprendre contact, nous nous déroberons derrière notre maître Courbon : « Par un élan d'amour et une tension volontaire de tout l'être, dit-il, le sujet s'efforce de saisir Dieu dans son essence et sa réalité et de se fondre avec ur. A mesure qu'il en approche, il tombe dans le ravissement de lextase, perd le contact avec la réalité, sentant son esprit se détacher de sa chair el sa personnalité se réduire à un pur sentiment ». Un exemple : Sainte Thérèse d'Avila ; c'est même un exemple d'extase volontaire.

Divertissement qui en vaut un autre, et inoffensif. Mais comme le note encore Courbon : « Pour peu que le malade resté en perpétuelle communication avec la Divinité et les Puissances célestes, il ne peut plus participer à la vie normale ». I] faut qu’on s’en occupe. Cela devient alors du ressort de l’aliéniste.

Au point de vue psychologique, le sujet est com: plexe et vaste. D'autant qu'au mot « Extase », il à été prêté des acceptions bien particulières, suivant les auteurs qui ont abordé la question. Enfin, au moment précis de Ja transe, il est délicat d'apprécier la valeur des phénomènes. Et tout cela reste bien sub- Jectif.

— I1ÂT —

On peut se livrer aux déductions les plus variées. Et bâtir à leurs propos les hypothèses les plus vraisemblables :; les unes et les autres restant plus ou moins applicables suivant les individus.

En tout cas, il semble difficile d'admettre un mécanisme unique susceptible d'expliquer tous les faits. Pierre Janet s’est attaché à la question et en a fait l’objet d’une étude particulière centrée autour d'une observation unique.

Ce que nous voulons noter dans cet état de béatitude, ce sont encore les caractères communs qui pourraient l’apparenter aux états précédents.

Là encore, le sujet se trouve isolé du monde extérieur. [1 ne s'agi: même plus de rapports restreints, mais d’une perte de contact total. Au moment du paroxysme, le malade n'est plus sur terre, n’a plus rien de commun avec ce qui Fentoure, s'évade complètement de Ia matière. [l ne sent plus, ne voit plus, n'entend plus. Ce n’est pas que les sens et la sensibilité soient en défaut, mais ils sont détournés, accaparés, absorbés vers un but unique : l'objet de la contemplation. Concentralion de toutes les facultés vers « l’Idéal » qui absorbe toute l'intelligence et toutes les affections.

Cette nuance s'exprime nettement sur la physionomie du sujet. Nous sommes loin de « lahurissement heureux », de ces faciès mous, détendus, absents, laids. Ici, c’est encore un masque figé, mais expressif, gardant souvent l'empreinte « de l’idée la plus vive du moment où l'accès débute » (Dagonet). Et c’est souvent une expression de jouissance voisine de la douleur. Une jouissance supérieure et intense, qui marque. Rien de cette satisfaction veule et absurde, amolissant les traits, dissolvant la physionomie dans une béate laideur.

L’extase représente d’ailleurs une béatitude paroxystique qui se place quelque peu en marge de la joie

passive. C’est un phénomène transitoire qui survient parfois, nous l'avons vu, comme la complication d'une mégalomanie à thème mystique. Phénomène épisodique et sans aucun doute peu fréquent. Et, ïl est certain qu'un cas ne peut être exactement superposable à l’autre. Sans vouloir généraliser, sans vouloir approfondir et tenter une hypothèse, on pourrait cependant extraire, de la complexité du problème, les facteurs suivants : exaltation des sens et de l'imagination, fonds de débilité ou de dégénérescence, phénomènes hallucinatoires, appoint pithiatique...

Propositions que nous abandonnons là comme les éléments d’un « puzzle », sans ambition de tenter des combinaisons pour aboutir à divers agencements proches de solutions plus ou moins exactes.

La matière est trop riche et fut trop exploitée, pour qu'on nous tienne rigueur d'avoir été bref.

Page 1