‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 18 sur 51 · PAT · texte numérisé non relu

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manque pas de fixer l'attention. Pour peu qu'il soit en liberté, le nfaniaque ne tarde pas à en perdre la jouissance. Les curieux s'agglutinent autour de lui, amusés par ses « pitreries » ; de prime abord, on aurait pu croire à un simple état d’ébriété. D'ailleurs, à un examen superficiel, il ne serail’pas toujours facile de faire le départ entre la crise de manie et l'excitation maniaque d'origine toxique : manie ébrieuse.

Que dit-il ? La variété de ses propos, leur lien peu apparent, donnent une impression d’incohérence, de décousu, mais non d’absurdité. C'est le coqg-àl'âne classique fait d'associations superficielles. Ce verbiage d’ailleurs ne manque parfois pas de verve. Ce sont le plus souvent des propos heurtés, saccadés dont on suit difficilement la genèse. Ce qui frappe surtout c'est l'optimisme général qu'ils: expriment ; celte joie de vivre, cette impression ‘de facilité, ée sentiment de certitude qui justifie le dévergondage et le débordement des actes. I n°4 à plus d'obstacles pour le maniaque. Il ne doute de rien, tout lui est permis et il se le permet. Il se sent fort, heureux, plein de possibilités. Il n’a jamais si bien chanté, jamais l'inspiration ne lui a été aussi clémente ; il écrit d'abondance et se découvre des talents. Il entreprend tout et ne finit rien.

Se sentant fort, il se croit le « surhomme », el se dit le « favori des Dieux ». Les idées se pressent en foule dans son cerveau. À peine a-t-il tenté d'en exprimer une, qu'aussitôt en surgit une autre. Il est débordé et il déborde, versant autour de lui les flots de son éloquence intarissable.

Il fait des remarques à propos de tout et rien. Son espièglerie s'exerce aux dépens de son interlocuteur qu'il taquine sur la couleur de sa cravate, sur l'usure de ses chaussures, sur le bouton qui dépare son visage. La fréquentation du maniaque exige un bon

LR Lee

caractère. Il exprime tout haut ce qu'il est décent et coutumier de penser tout bas. L'excès de sa franchise touche à l’impertinence et son commerce n'es pas toujours agréable. « À un de ses camarades et ancién condisciple, devenu magistrat et qui vient lui rendre visite : « Bien content de te voir, dit-il, du es toujours aussi bête ?... » (Paul Voivenel).

Communicatif et expansif il recherche la société, mais il ne peut y vivre. Ses excentricités ne tardent pas à l’amener à l'asile.

Les problèmes les plus vastes et les plus ardus n'ont plus de secrets pour lui. H entrevoit dans un éclair la solution que tant d’autres ont péniblement cherchée avant lui. D'ailleurs il n’est pas jaloux de ses idées et de ses découvertes. Prodigue, il est prêt à en faire bénéficier le monde. « Qu'on le laisse seulement aller à Genève et il saura leur expliquer... » Et le voilà, avec une moue de dédain, s’essayant à la critique des efforts tentés, jugeant de la valeur des uns et des autres, säns aucune nuance de respect, d’ailleurs.

l'est parfois cruel dans ses réparties, mais sans méchanceté. La valeur de ce qu'il dit ne lui échappe pas entièrement quoiqu'il ait à peine le temps d’en mesurer là portée. ; |

Son vaste optimisme ne le rend pas pour cela plus indulgent et n’atténue en rien son esprit critique. S'il mange de bon appétit, marquant sa satisfaction. par un sourire largement fendn, cela ne Fempêche pas de remarquer « que les lentilles ont des cailloux ». S'il se plaît à nous dire toute la joie qu'il. éprouve à passer l'hiver à l'asile puisque ses moyens, ne lui permettent pas d'aller à Nice, ce n’est pas sans faire remarquer que « ce palais manque plutôt de confort, et qu'il s'y verrait tout à fait bien.en compagnie des pourceaux. » Il dit cela et pense déjà à autre chose. On a l'impression que rien ne pourrait

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le tracasser, tant il accorde peu de son attention à quelque sujet que ce soit. Il la disperse au gré de ses perceptions rapides et des caprices de son imagination.

Ses fantaisies imaginalives sont en effet multiples, gigantesques, fantastiques, mais n’aboutissent jamais à un délire systématisé. Il n'a pas de conviction, il ne tient pas à une idée. Oubliant, la minute suivante, les lumineuses pensées qui l’enchantaient dans la précédente, il ne peut rien construire. Que lui importe ! Il ne risque pas pour cela de sombrer dans un désespoir farouche, comme le poète que fuit l’inspiration, puisque chaque minute lui apporte des matériaux nouveaux et toujours plus beaux.

En bref, comme il ressort des observations classiques, le phénomène frappant, c'est l'euphorie. Elle - constitue le symptôme affectif fondamental. Deuxiè- - me point : l'instabilité, dans les idées, dans les sentiments. Mobile à l'excès, le maniaque passe’sans transition, sans motif apparent du rire aux larmes, de la bienveillance à la colère, d’une idée à l’autre. Il parcourt avec une rapidité déconcertante la gamme des émotions. Comme le résume le mot classique, « il est barométrique ».

Ce malade paraît joyeux. Il le clame. D'où s'écoule la sève qui vivifie cette joie exhubérante ? Quelles en sont les racines P

Voici des éléments :

Psychiquement : Hypertonus généralisé, intensité des sensations, acuité des perceptions, rapidité vertigineuse des associations, sentiments nombreux et tumultueux, mémoire d’évocation accrue : hyper-

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mnésie, imagination plus vive, attention spontanée excitée, mais fugace... Trop de richesses.

Mais tout cela est mal élayé, sans lien, sans trame, aboutissant à une logorrhée impétueuse, à des actes dispersés, diffus, contradictoires ; émoncioires des perceptions accumulées que le malade « fait surgir dans une sorte de chaos tumultueux », et des sensations auxquelles il obéit d’une manière toute impulsive et aveugle. Gaspillage, inflation, vaisseau balloté dans un même instant des points culminants aux creux les plus sombres. Au milieu de ce désordre, un optimisme sans limites, que le malade semble vouloir partager avec Ie monde entier, donne un semblant d'unité et forme un centre. On à l'impression d’une machine en pleine activité mais réglée. Aucun rendement.

Organiquement : Conslatations parallèles. Deux mots les résument : « hyper » et « instable ».

Organes des sens hyperesthésiés ; mais sensibilité générale ordinairement très émoussée. Système nerveux végétatif excité. Généralement vaso-dilatation (Dumas). Pouls accéléré, circulation plus vive. Sécrétions augmentées ; « la sueur dégage une odeur de souris » (Régis). Appétit allant jusqu'à la voracité. Cependant le malade assimile mal et maigrit langue saburrale, haleine fétide, soif vive, traits tirés, faciès amaigri. Peu ou pas de sommeil, dont il éprouve à peine le besoin, tant il sent sa force musculaire accrue. Il ne connaît pas la fatigue. Classiquement une bonne cénesthésie.

.. € UÜne bonne cénesthésie, dit Delmas, provoque à la fois un état de satisfaction, d’euphorie, de griserie et une tendance impérieuse à dépenser un tel trop plein de vie... » Faut-il voir là le point de dé-

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