LA JOIE DE L'HY POMANIAQUE
Les uns veulent considérer Fhypomanie comme le premier degré de la manie. Les autres lui concèdent une existence propre. Les caractères différenliels séparant ces conceptions l’une de l’autre sont sinon évidents du moins suffisamment nets pour que l'on puisse adopter la seconde manière de voir. Nombre d’'hypomaniaques n’ont jamais évolué vers la manie et la plupart des individus qui font de la manie y entrent Sans jamais franchir le-seuil de lhypémanie. Souvent même, au contraire, ils labordent par une courte phase de dépression mélancolique.
De plus, la manie chronique n'a rien de commun avec l’hypomanie.
Enfin, le convalescent de manie aiguë fait le plus souvent un retour rapide à la norme, soit d'emblée, soit après une légère période de dépression réactionnelle. Les séquelles temporaires que l’on observe parfois ne ressemble pas davantage à l'hypomanie. C'est là de la simple manie résiduelle, de la manie qui se freine, non cet état d’exaltation caractéristique de l’'hypomanie.
Si le maniaque est en effet un agité, un excité (ex- . citation s'étendant à toutes les sphères), l'hypomaniaque est avant tout un exalté (état d'exaltation à prédominance intellectuelle). Ce n’est pas une manie atténuée. Si cette dernière contribue sans doute à alimenter les quartiers d'asile, çe n’est pas surtout là qu'il faut rechercher l'hypomanie pour l’observer,
Donc, deux affections bien différentes. Les liens de parenté qui paraissent cependant les unir ne sont pas contestables. Mais le dosage des différents éléments autorise à dégager l'entité : hypomanie.
La physionomie souriante, expressive, l'œil éveillé, le teint vermeil, la tête rejétée en arrière, le geste large, l’hypomaniaque s'exprime avec éclat et volubilité. Attentif et distrait tout à la fois, il s'intéresse à toute chose, donne un avis, expose un projet, fait une promesse aussitôt oubliée, et entreprend simultanément plusieurs tâches tout en soutenant la conversation. [1 se déplace avec vivacité ; sa démarche est légèrement sautillante, ses gestes sont secs, rapides, non désordonnés, adroits même. II se frotte souvent les mains dans un mouvement évident de satisfaction, et le plus souvent ses lèvres fredonnent machinalement quelque refrain, tandis que dans son cerveau s affrontent les pensées les phis audacieuses.
Car, c’est avant tout « un brasseur d'idées ». Il en a à propos de tout. Sur le moindre sujet, il émet les propositions les plus subtiles ou les plus follément aüudacieuses. Souvent aussi, quelques païlles. Il présente dans le même instant les aspects les plus divers de son individualité. 1 se livre sans réserve. Aïmable, sociablé, sa personnalité est fort attachante et ne manque pas de surprendre quelque peu. On le voit passer sans heurts du génial à lincongru, du subli-
me au grotesque. On le taxe volontiers d'originalité ;
tant pour la distinction particulière de son appareil vestimentaire que pour l'audace et la verdeur de ses propos. IT 'est spontané, franc. Ce n’est pas tant chez lui une qualité ; c’est plutôt que, nous faisant presque assister au mécanisme de son idéation, il dévoile ainsi Ses plus intimes pensées. D'où cet aspect volu-
ee
ile. Des saillies et même de l'élégance dans ses propos. Des répliques souvent teintées d'humour et d'ironie. Il est étourdissant de verve et parfois difficile à Suivre.
Quel que soit son âge, il est resté jeune, tonique, s'amusant parfois à des enfantillages auxquels ne daignerait pas s’attarder l'individu trop conscient de sa dignité. En tout cas, il y puise largement sa joie. Üne joie Spontante ne s’embarrassänt guère des conveénances. Il est nature. :
Parfois, on le voit sombrer dans de légères crises de dépression réactionnelle, mais toutes passagères. Lui aussi est cyclothymique ; mais plus souvent content que triste.
En résumé : une grande activité intellectuelle ; cependant toute spéculative. Ses efforts sont trop brefs et manquent ce persévérance. I est dispersé. Il n'est pas dit que le travail devienne pour lui un effort. L'effort lennuie et lennui le fatigue. Il ne veut connaître ni l'effort ni l'ennui. Il redoute l'un et l’autre. I fuit. Mille voiés d’ailleurs s'offrent à lui pour s'échapper. 11 n’est pas embarrassé pour “'intéresser et se distraire. Et si on le voit s’attarder, c'est qu'il n'a pas encore épuisé le plaisir. Certes, c’est plus un pénseur qu'un réalisateur. Sans doute estce là la rançon de l'excès de ses biens. Epars, diffus, il peut de ce fait donner une impression d’instabilité, mais non de déséquilibre comme Ie maniaque.
+ Tel qu'il se présente, on pourrait le prendre a priori pour un proche parent du maniaque. L’analyse de son psychisme y retrouve d’ailleurs des éléments semblables dans lesquels nous sommes d’accord pour ne reconnaître bièn souvent qu'une différence de degrés.
PDO
Mais une première différence : l'évolution. L'hypomanie nous semble plus un “a constitutionnel qu'une maladie. Et l'observation ne parait pas démontrer que les crises maniaques se greffent plus volontiers sur le terrain de l'hpomahie, De plus, un individu qui fait des crises périodiques de manie redevient le plus souvent normal entre ses crises. Conscient même des troubles qui l'ont agité, déplorant parfois, alors qu'il a retrouvé son équilibre, de ne plus disposer des ressources qu'il lui semblait avoir à sa disposition. Mais l'hypomanie ne procède pas par crises. Elle constitue plutôt un état. Sans doute avec des poussées d’exaltation, mais sur un fonds constant.
Autre nuance : l’hypomaniaque parait plus un exalté qu'un instable et nous voulons surtout voir dans lexaltation de ses facultés la source principale de sa joie. Nous réserverions peut-être une plus large part à l’instabilité chez le maniaque.
Du point de vue organique, séparation lotale.
L’hypomaniaque est en bonne santé. Là encore s'im-
prime la marque de l’exaltation : pouls plus rapide, tension légèrement augmentée, circulation vive, respirations plus fréquentes, échanges augmentés.… une bonne cénesthésie.
Et la même question se pose : est-ce là le départ de l’exaltation intellectuelle où la conséquence de celle-ci P
Quoi qu'il en soit, l'hypomaniaque est euphorique dans le sens propre du terme : « bien se porter ».
Il est l’image même du plaisir, de « la joie de vivre ». À son propos, nous voudrions adopter en manière de conclusion les mots que Ribot applique au plaisir : « une augmentation, un accroissement, un rehaussement de l’état dé santé physique et men-
tale ; plus simplement une forme supérieure de la vie normale ».