LA SATISFACTION DU DÉBILE VANITEUX
Le maniaque était content de tout et de tous, de lui et des autres. Le débile vaniteux est avant tout satisfait de lui-même. Satisfaction profonde, entière, aveugle qui est à la base même de ses joies.
Le simple débile, le « faible d'esprit » est le plus souvent indolent, béat, tranquille, plus ou moins replié sur lui-même, absorbé en quelque machinale occupation. Peut-être conscient de son déficit intellectuel se tient-il dans une timide réserve.
Mais quand la vanité vient se greffer sur ce terrain de débilité le tableau est tout différent. Elle vient masquer à l'individu le taux de sa valeur réelle. Même elle paraît fausser cette conscience. Au point que le débile arrive à s'illusionner lui-même, comme parfois il pourra arriver à faire illusion aux autres. Pas pour longtemps d’ailleurs quel que soit le soin qu'il prenne à entretenir cette illusion. S'il peut rester dupe et garder sa foi entière, il ne nous la fait pas partager bien longtemps. On ne tarde pas à Île démasquer. On aperçoit vite « le bout de l'oreille ».
Vanité et débilité en présence aboutissent à une curieuse réaction : une hypertrophie considérable du « Moi ».
Le visage lisse, le regard interrogateur, le front haut et fuyant, la bouche niaise, le port altier ; au total, un masque où la vanité et la stupidité mêlent des stigmates le plus souvent évidents.
Le débile vaniteux ne manque pas d'attirer sur fui
En
les regards. Bavard, pétulant, expansif, importun même, il capte notre attention de force. Il entre dans la conversation sans y être prié, s’y met tout entier, y plante son « ego » au centre. On ne voit plus et n'entend plus que lui. Plus exactement le reflet de tous les emprunts qu'il fait à autrui et des lieux communs qu'il se garderait bien de laisser s'égarer.
Il intègre toutes les banalités. Une de ses principales caractéristiques est le manque de goût. Aucun sens de l’esthétique. Il ne risque guère de se tromper sur le choix de ses emprunts. Il évitera infailliblement le « beau ». Ignorant l’art des nuances, nc possédant pas le sens de la mesure, il emploie pour traduire la plus indigente des pensées, les expressions les plus ronflantes, les plus sonores, les plus mal adaptées.
Sa conversation est le plus souvent un intarissable monologue où il s'ingénie à mettre bout à bout les fruits de ses plus récentes acquisitions. Il a, en général, à son service une mémoire automatique, fidèle. Dans le même temps, on le sent à l'affût, toujours prêt à faire quelque emprunt pour s’en parer dans la minute qui suit devant sa prochaine victime. Cependant, il se renouvelle peu. Il n’évolue pas. Il est presque stéréotypé, racontant les mêmes histoires avec les mêmes phrases, parfois revues et augmentées.
Il juge de tout avec un esprit borné. Il dit s’intéresser aux Arts et connaître la question en véritable technicien. Toujours prêt à donner des conseils. Ainsi, il parle photographie et vous déclare tout net que vous et les autres n'êtes que « de vulgaires presseboutons au service de l'objectif qui, lui-même, n’est qu'un huissier en mal de constat, tout au plus bon à détailler les feuilles des arbres. » Maïs lui, c’est un artiste, il connaît le travail... et il vous confie ses ultimes « trouvailles », la toute dernière formule de
son bain révélateur. Il griffonne une formule, vous invite à adopter son papier, sa technique. Il en a pour une heure...
Aborde-t-on la question peinture, il émet sur tel et tel des jugements précis et sans appels. L'un travaille dans les volumes, l’autre à de la pâte, celui-ci a le sens architectural, celui-là enfin du dynamisme. Niaiseries, mots vides de sens, ramassis d'expressions glanées au hasard des lectures et mal assimilées.
S'il a fait la guerre, c’est lui, à l'entendre qui a sauvé la France. On parle d'une attaque ; il y était. C'est là précisément qu'il fut blessé. IL place alors le récit de la blessure : récit d’une banalité indéfinissable ; rien n'y manque : les paroles de félicitation du général, la modeste réplique et le refus devoir fleurir sa boutonnière. Quelques-uns savent que la blessure se résume à une légère entorse, un soir d’'ébriété. Mais la conviction du débile est toute autre. Il a fini par croire à cette histoire à force de la raconter. L’heureux sort l’a gratifié d’une belle estafilade au front lors d’un récent accident d’automobile. Dans 6 mois, ce sera une nouvelle blessure de guerre. Et alors, quelle histoire !...
Au point de vue professionnel, il a une haute conscience de sa valeur. Lui seul sait abattre la besogne, assurer le service. Est-il infirmier... c'est lui qui pose les diagnostics, qui institue les traitements. IL le croit. Un malade entre, il diagnostique une pleurésie. Le « patron » vient, il affirme une pneumonie. « C’est bien, il le lui laissera croire ; mais au fond le patron vieillit, il n'y connaît plus rien. Que deviendraient les malades sans lui ?... Et le patron ?.. »
Malgré ses ambitions, il n’est et ne peut être qu'un sous-ordre. Certes, il joue des coudes pour mettre son visage curieux au premier rang. Sans y parvenir. N'importe, il se sait le rouage essentiel du mécanisme auquel il appartient. Il n'a peut-être pas les honneurs