LA BÉATITUDE DU DÉMENT SÉNILE
Un bon vieillard, aimable et voûté, bienveillant et poli. I ne présente rien de particulier quant au faciès. Nous ne voulons pas abuser d’épithètes usasées : têtes chenues, argentées ou neigeuses, et enlamer la description d'une physionomie de vieillard que chacun imagine aisément. Nous noterons simplement l'expression sereine, douce et résignée. Rien de l'aspect niais, lisse et hébété de l’idiot ; rien du faciès atone et affaissé du paralytique général. Sur ce masque, marqué par les ans el l'expérience, des stismates d'intelligence persistent. La façade est palinée, mais intacte.
Il est des vieillards grincheux, méfiants, conscients du handicap. Trahis par leurs sens, ils se murent dans un silence hostile et défensif. L’oreille devient dure, la vue baisse. De cela, ils s’attristent : regret des jouissances perdues, el surtout regret de ne plus participer. [ls se sentent exclus et s’aigrissent. Ils ne savent pas reconnaître leur impuissance, ne savent pas vieillir. On parle autour d’eux : n’arrivant pas à saisir, ils ne veulent pas admettre que leur ouïe est en défaut, mais concluent qu'on chuchote : des ennemis, sans doute ! On baisse la voix, et à coup sûr ce n'est pas pour s’entrelenir de choses aimables ! Ainsi, ils aboutissent à des interprétations et ébauchent un délire. Ils deviennent alors agressifs. Laissons-les à leur humeur acariâtre.
Celui-ci, au contraire, s’est docilement résigné. Il n'éprouve pas d'humiliation a vieillir, ne sent pas
le poids de la déchéance. Fier de son grand âge, il s'empresse de le faire savoir à tout venant, se plaisant même à le laisser deviner, pour triompher doucement en annonçant une dizaine supplémentaire. Souvent, il force la dose. C’est sans malice ; il ne sait plus très bien lui-même. Tout cela est si loin !.. Il a tant vu, tant vécu, qu'on peut montrer de l'indulgence pour un léger désordre.
Il profite encore de l'élan acquis et garde superficiellement une certaine notion des usages. Son abord est sympathique et il aime s’entretenir aimablement avec les personnes qui l’approchent. 5
Il reprend alors les mêmes histoires, ne se souvenant plus de les avoir déjà racontées. On doit réabsorber successivement le récit des campagnes d’Algérie, l’histoire de la montre et celle « du chapeau de ma tante ». L’anecdote se déroule toujours dans. le même ordre, avec les. mêmes expressions, les. mêmes intonations, entrecoupée des mêmes dialooœués. Aucune variété. L'histoire a acquis sa forme définitive. Elle est enregistrée, et sera débitée périodiquement. Mais, à la longue, des omissions, des répétitions viennent allérer la belle ordonnance dé ces. récits qui se chevauchent plus où moins. On tombe: alors dans une incohérence dont seul un familier parviendrait encore à dégager les éléments de la trame, ce dont il se préoccupe peu. Le barbare s'en montre plutôt gêné, surtout en présence de l’étranger, et conclut, sans aucune nuance de respect d’ailleurs : « Grand-père radote.… ».
Par la.suite, l’aimable vieillard s'égare complètement, mêlant le rêve à la réalité et aux souvenirs. S'il retourne si fréquemment en arrière, c'est à la faveur d’une mémoire d'évocation relativement bien conservée. Îl trouve là des repères auxquels il lui est agréable de se raccrocher. D'où cet aspect un peu démodé et ces sujets de préoccupations enfantines
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qui justifient l'expression : « retomber en enfance ».
Il est désorienté dans le temps plus que dans l’espace, gardant une certaine notion de lieu et de circonstances. Cependant, il lui arrive parfois de tarder à rentrer : il cherchait son chemin.
: Arrive le moment où il ne peut plus se suffire. L'indispensable lui échappe :; il s’oublie. On le voit user le temps, trainant d’une chaise sur l’autre, sans préoccupations définies, abandonné à de douces rêveries ou au sommeil. Il passe ainsi ses journées, tout à son bonheur paisible, « calme et apathique, acceptant tout événement avec une indifférence aussi sereine qu'elle est involontaire » (Mignard).
Existence routinière à laquelle le corps ne participe que d’une façon tout automatique, tandis que la pensée se livre au flux des images du rêve et au reflux de celles du passé. Le malade se laisse aller béatement à ces associations. Parfois, ses lèvres accompagnent sa pensée, comme pour mieux la préciser ; il pense tout haut... il divague.
Le visiteur s'étonne quelque peu de savoir ce tranquille vieillard à l’asile. Ne pouvait-on lui réserver une place au foyer, quelque coin où il eut pu se promener et divaguer à son aise, et terminer ainsi, heureusement, ses jours ?...
C’est que parfois, avant de goûter la détente d’une calme résignation, le sénile a pu présenter des crises de turbulence, un délire plus ou moins actif ; l'incohérence des idées amenant l’incohérence des actes et provoquant l’internement.
D'ailleurs, il termine tout aussi heureusement ses jours dans les murs de l'asile. Résigné, docile, passif, obéissant, incapable de vouloir, il subit sans contrainte et se conforme aisément. Ce n’est pas, à
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proprement parler, de l'indifférence, mais le sénile s'attache peu. Tout le monde est bien aimable, tout est bien gentil, sans marque de préférence. Enfin, il ne désire plus rien ; il a fini de penser à l'avenir... Côté physique, il va aussi bien que possible et supporte allégrement ses petites infirmités. Comme il se plaît lui-même à le faire remarquer, « il a encore bon pied, bon œil... et un bon coup de fourchette ». Evidemment, il s’illusionne un peu ; mais puisqu'il sait se contenter... C'est un sage.
Idiot, paralytique général, dément sénile : trois béats. Pour le premier, c’est un état ; pour les deux autres, un terme. :
Le sénile représente une machine fatiguée, usée, ralentie ; mais non détraquée, brisée, ruinée comme celle du paralvtique général.
Cependant, des caractères communs se retrouvent chez les uns et les autres, unissant ces trois sujets, à commencer par le lon émotionnel : la béatitude.
Il n'est pas question pour nous de reprendre la psychologie de chacun d'eux, d'en dissocier les éléments et de les affronter. Mionard s’en est chargé avec précision el maîtrise. Nous ne pourrions mieux faire que suivre son sillage. Et, pour vouloir le faire, nous risquerions d’abondantes répétitions.
En bref, on note, chez tous, la béatitude s’épanouissant à la faveur du ralentissement des fonctions psychiques el physiologiques. Inconscience, indifférence, insensibilité, apathie, constituent à des degrés divers des termes constants.
S'il est vrai que l’on puisse dire que tous les P. G. euphoriques et déments se ressemblent entre eux comme des œufs, on ne peut formuler pareille constatation pour les béats en général...
Des différences existent, consérvant à chacun d'eux une individualité nette. Ainsi, le monoïdéisme passif de l'idiot, concentrant toute son attention sur son tube digestif, ne semble en rien comparable avec les grandiloquentes incohérences du P. G. ou le radotage tranquille du sénile.
Même absence d'effort chez tous, mais l'idiot parce qu'il ne sait pas vouloir, le P. G. parèe qu'il ne sait plus, Ie sénile parce qu'il ne peut plus. L’aboutissant est identique. Le processus pathogénique, cependant, S'il a des bases communes, semble présenter des Variantes dont on doit tenir compte
Béatitude : ce bonheur passif semble Ia somme de toutes les négations. L'oriental contemplatif l'acquiert à ce prix. [I fait le vide : il se dispense de jur, de rarsonner ; ferme la porte aux impressions extérieures, paralyse Fimagination, freine les passions, se libère des instincts ; nie le passé, ne veut pas se soucier de l'avenir. Ne veut rien, ne désire rien. Ignore tout. Se mure dans l'indifférence. Il cherche une immobilité voisine du néant : finit par devenir parfaitement insensible ; il pourrirait sur place.
Le but à atteindre : éviter la source de tous les maux. Î ne s'isole pas, il quitte le monde, il se fuit lui-même. Et pour ce faire, l'unique objet de ses préoccupations devient le milieu de son ventre.
Nos malades n'en sont pas encore là. Il leur reste tout de même quelque chose qui ajoute sans doute une coloration plus agréable à leur béatitude
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Mais, pour conclure avec le sénile, soulignons celte remarque de Mignard : « Is nous paraissent exagérer seulement les tendances affectives de certains vieillards, rendues plus évidentes par l’affaiblissement de leur esprit ».
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