LES PSEUDO-GAIS
Dans ce chapitre de diagnostic différentiel, nous ne voulons envisager que deux types de malades:
Le premier est un dément précoce : véritable énigme qui laisse encore un certain nombre de questions insolubles.
Le second est atteint de psychose systématisée progressive. Ou, c'est simplement un paranoïaque. Et, il nous intéresse, parce que la satisfaction qu'il se plaît à afficher sonne faux. Elle n’est simplement qu'une attitude ; en complet désaccord d’ailleurs avec les pensées intimes. Elle représente une véritable réaction de défense. L’artifice est souvent grossier. I est cependant certains malades qui jouent serré ; et il faut du temps pour les confondre.
« Rien de plus déconcertant, dit Mignard, que de tenter d'évaluer l’état intellectuel et affectif d’un dément précoce. Tout au plus peut-on en étudier les manifestations extérieures. »
En effet, l’on se trouve parfois bien désarmé en présence d’un dément précoce. Par instants, on pourrait penser qu'il se moque, quand, après un long moment d’immobilité, il éclate brusquement de rire.
I était entré sans même remarquer notre présence, les mains dans les poches, la mise négligée, le regard fuyant et mobile, le mouvement bref et sacca-
dé, dédaigneux de la moindre formule de politesse. On lui offre un siège, il se laisse glisser sur celui d àcôté. On l’aborde, il détourne la tête ; on insiste, il
examine alors ses doigts avec beaucoup d'attention.
On s'évertue doucement, il tourne franchement le dos. Insaisissable. Aucunement l'aspect d'un individu que l'on importune, pas davantage un jeu, mais bien l'impression de quelqu'un qui ne veut pas être là. Non qu'il semble absorbé par quelque objet de plus haut intérêt, mais parfaitement indifférent, insensible, paraissant très bien entendre, mäis ne voulant pas comprendre. Et cependant, l'on a vite fait de reconnaître qu'il ne s’agit pas là de mauvaise volonté, mais que tout lui est égal. Pour traduire ce fait, le langage parlé offre une expression, qui, pour être peu châtiée, n’en serait pas moins la seule convenable, quoique l'on hésite à la transcrire. Le malade, effectivement, semble avoir perdu tout intérêt pour toutes choses: À commencer par cette perte de l'élan vital désignée par Guiraud-sous le vocable « athymormie ». Eu Et l’on demeure perplexe pour fixer ce malade, et tout prêt à désespérer de vaincre ce mutisme. On l’abandonne un instant et brusquement il fait volte-face, offrant son visage énigmatique, dardant ses yeux étranges, se fisgeant dans l’inmmobilité. On reprend l'interrogatoire ; on se heurte : un mur. Les questions ricochent sur cette impassibilité, sans jamais la pénétrer. Tout à coup, au moment où l’on devait le moins s’y attendre, jaillit une réponse par- .faitement sensée, une saillie, un propos spirituel, une répartie pleine de verve, ne pouvant faire douter du capital psychique. Mais aussi bien, parfois, la plus paradoxale incohérence, « des propos de thème concret et stéréotypés ». Enfin, il a parlé. L'interlocuteur aurait tort de triompher ; ses capacités ou son charme personnel n’y sont pour rien.
Et c’est avec la même brusquerie qu'éclate « ce petit rire sans motif, bref, explosif, brusque, rapide, comme une impulsion... Ne semblant traduire aucun élément émotionnel » (Régis), et qui ne laisse pas de surprendre un peu. Parfois c’est une véritable saccade de rires, un fou-rire se terminant par les larmes. co
À vrai dire, cest assez surprenant et paradoxal. D'autant qu'il arrive souvent que cette manifestation se trouve en pleine contradiction avec l’idée qu'exprime le malade. « Je n'arriverai pas à me défoller » disait l’un d’eux, tout en souriant d’une manière étrange. Puis le sourire se fige brusquement, se transforme en une grimace. Et prenant un air sombre, il annonce : « Le colimaçon a des cornes ; tous les cocus ne sont pas dans la prairie ».
- À défaut d’une conversation suivie avec le dément précoce, la lecture de sa physionomie offre déjà un intérêt suffisant. « Visage aux expressions contradictoires et paradoxales... Des dissociations mimiques (paramimies)… Grimaces et tics.. Jeux de physionomie étranges et souvent des plus comiques » (Régis). Ensemble discordant, affecté, maniéré, artificiel, et qu'il est délicat d'interpréter.
C'est comme un masque animé, voilant le véritable visage, et $e figeant parfois en des expressions bizarres (des moues : faciès en groin ou en museau), évoquant alors le souvenir de ces masques de comédie qu'avaient autrefois coutume de revêtir certains acteurs chinois et dont la perpétuelle expression s’accordait mal avec la diversité des propos.
En effet, « les expressions mimiques ont parfois une intensité théâtrale » (Guiraud). Ge sourire joué, ces regards en coulisse, ces mimiques outrées, ces minauderies laissent douter de la sincérité de l’expression. C'est trop poussé. En tout cas, ce rire n’a rien de jovial, d’heureux. Toutes ces manifestations
Or
ne donnent pas véritablement l'impression. d'être des manifestations de joie. Rien qui rappelle la franche gaîté des maniaques, l'heureuse suffisance des débiles et des mégalomanes ou la joyeuse exhubérance des paralytiques généraux.
De prime abord, ce rire el ces « manières » surprennent. Et au premier aspect on pourrail penser, comme l'avait noté Régis, que le malade simule, pour se moquer et s'amuser des gens.
Se moque-t-il, s'amuse-t-il P I serait téméraire de résoudre la question par la négative ou l’affirmative, sur une simple impression. Ge rire est-il sans motif ? Pour la plupart des auteurs, oui. Régis, cependant, se montre plus réservé. [1 se demande si le rire du dément précoce ne serait pas lié à une cause psychique réelle, à une réflexion gaie, ironique ou saugrenue, à une association d'idées comiques ou de contraste : peut-être à une hallucination...
Pour notre part, nous admettrions volontiers ces réserves. [1 y a probablement des motifs. Motifs sans doute passagers, purement intellectuels, trop brefs peut-être pour trouver le {temps d’ébranler l'élément, affectif. Ou bien, celui-ci resterait muet, parce que dissocié. |
Quoi qu'il en soit, il ne s’agit done pas là de joie, comme nous lFentendions au début: de cette étude.
Le malade ne rit pas, il ricane. Le maniaque, lui, s'amuse, est espiègle, se joue de son interlocuteur. Le dément précoce donne peut-être, parfois, cette illusion, mais on ne tarde pas à reconnaître, comme nous le disions plus haut, qu'il ne s’agit pas Ià d’un jeu.
Peut-on parler d’ironie morbide à son propos ?
En tout cas, nous ne dirons pas que ces manifeslations, que ces expressions mimiques sont sans état mental correspondant, mais plutôt sans ton émotionnel correspondant. 11 est possible d’admet-
S DE RETICENTES