‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 47 sur 51 · UN SCHÉMA D'ORIENTATION · texte numérisé non relu

UN SCHÉMA D'ORIENTATION

Trente années d'expériences ne sauraient parfois suffire pour poser des conclusions qui aient quelque valeur et soient véritablement dignes de ce nom. Il semble téméraire, après s'être arrêté sur un sujet et l'avoir entrevu ou étudié pendant quelques mois, d'adopter une thèse définitive, de se faire une opinion bien arrêtée et-de conclure : « À notre avis, cest ainsi, et ce ne peut être autrement ».

Il n'est certes pas interdit de se faire une opinion, quelle que soit la jeunesse de l'expérience, mais avec des réserves qui lui confèrent plutôt le titre d'une « hypothèse ». e

Les faits cependant restent toujours des faits. Là, on peut se montrer plus affirmatif, el transcrire ce que l’on à vu, ou cru, de bonne foi, voir. Quant à l'interprétation des faits, elle exige plutôt le conditionnel ou la manière interrogative.

Nous exposions au début de cette étude les diverses raisons qui nous amenèrent à nous arrêter sur « les fous satisfaits ». On à coutume de remarquer que les peuples heureux sont sans histoire. D'une façon générale, peut-être a-t-on jugé les événements heureux se rapportant à un peuple moins dignes d'être commentés que les hauts faits d'armes, les révolutions et les bouleversements de pays moins pacifiques. Evidemment, la matière est plus fertile el se prête mieux à commentaires.

Céci n'est pas pour dire que l'on ait négligé de

s'intéresser aux aliénés heureux. Chacun d'eux a fan individuellement lobjet d'études approfondies Dumas s’est arrêté sur une joie qui est bien celle du maniaque ; Mignard s’est intéressé aux états de satisfaction, a distingué et groupé les béats.

Principalement ces deux auteurs, et d'autres encore, ont traité de-la joie avec une compétence derrière laquelle nous ne pûmes souvent mieux faire que nous retrancher, pour éprouver quelque sentiment de certitude. Et, au départ de cette étude, nous étions émus, sinon gênés par le souvenir de ces mai-. ‘tres dans la crainte de répétitions trop abondantes, dans la vanité de vouloir remanier ‘un édifice qui-ne pouvait rien gagner à être {raité par des mains inhabiles.

Tout sujel, cependant, demeure inépuisable. On peut loujours en extraire quelque effet. Question d'angle, d'éclairage ou ‘d'interprétation. Chacun peut en tirer ou v joindre un élément de nouveauté suivant ses aptitudes où ses possibilités. |

Dans le cas particulier, il nous reslait ce que nous nous Sommes cru autorisés à entreprendre, dans les limites de notre compétence. |

Nos descriptions ont eu pour bases les quelques souvenirs, qu'a pu nous laisser pendant quatre années, la fréquentation des asiles, et aussi les lectures en regard desquélles nous avons confronté ces souvenirs. Ces observations sont venues spontanément illustrer les opinions que nous nous étions formées à la lecture des ouvrages. Ce ne fut pas une obligation pour nous de les faire naître pour les be-° soins de la cause.

Nous n'avons fait qu'étudier chacune de ces PSYchoses dans ses rapports avec la joie ou la béatitude : parfois en schématisant, pour mieux objectiver les caractères et souligner les différences. Ce

n'est là’ qu'un artifice de préparation, qui n’altère en rien ke véracité des faits. : EUR

On, peut éprouver quelque hésitation à élablir des schémas à propos de psychologie. Dupont écrivait : « On rencontre parfois l'expression d'un cer Lain dédain pour les tableaux synoptiques. L'infinié complexité des choses, la richesse et la fécondité de la nature s'opposent, dit-on avec emphase, à ce que nous les enfermions dans nos formules, elles font éclater tous les cadres qu'on veut leur imposer. Sans doute, la nature ne peut être contenue dans les limites d’une demi-page, comme dans celles du plus volumineux traité... Mais notre connaissance, elle, n'est pas infinie, elle peut très bien s’enfermer dans des résumés de dimensions plus où moins réduites ».

Notre hésitation tombe devant cet argument. Nous proposons comme résumé de notre travail le schéma suivant

Une Lésion

Un toxique

Ba

| slupwoj

Que PUY A

Trois départs dont l’un reste inconnu. Un même aboutissant : l'euphorie. Euphorie-symptômedont la connaissance n'est pas inutile pour l'orientation diagnostique dans un certain nombre d’affections mentales. |

Cette euphorie comprenant (rois molécules dont l'une se dirige vers le pôle positif : la joie ; l’autre vers le pôle négatif : la béatitude ; la troisième enfin, molécule neutre : la satisfaction. |

Satisfaction, terme moyen auquel arrivent secondairement, joyeux et béats, auquel aboutissent directement mégalomanes et débiles vanitéeux ; lesquels n’éprouveront que secondairement joie ou béatitude. Satisfaction rrimitive dans ce dernie: cas, secondaire dans les autres. Terme central et qui justifie notre titre : « les fous satisfaits ».

“QUELQUES OBSERVATIONS PERSONNEELES INEDITES

Observation 1.

R. Jean, 26 ans.

Il gesticule au milieu de la cour, s'ésclaffe, tourne sur lui-même, se baisse, ramasse une brindille, tente de dessiner son ombre sur le sol, rejette cette idée avec la brindille pour se mettre à courir. Il s’arrête net, rit, examine ses doigts. Puis, repart le nez au vent, les mains dans les poches, et s'arrête de nouveau. Râclant la terre de la pointe du pied, il s’enferme dans un cercle et rit de plus belle.

Il nous intéresse. Aussi, l’arrêtons-nous dans le cours ae ces multiples opérations. Il accourt aussitôt à notre appel, les bras écartés, le visage tendu et déclare spontanément : « Ah, je suis heureux, moi !.. ».

Automatiquement, la question : « Pourquoi ? ».

-— « Ah !-je ne sais pas, je ne sais pas... »

Nous-insistons.

—=« Je ne sais pas... »

I rit, s’agite, secoue la tête, regarde derrière lui, prend une cigarette dans sa poche. Nous insistons encore.

— « Parce que j'ai pas de femme. J’+ comprends rien,

je ne sais pas | »

: H s’exprime d’une voix fluette, vite, avec de nombreux gestes, le plus souvent mal adaptés, secouant fréquemment les deux avant-bras, comme dans un mouvement d'impuissance.

Nous voici dans le bureau. Il s’assied en nous tournant le dos, rectilie, se penche, tend l'oreille, se gratte, soulève de rideau et se colle le nez à la vitre. Au cours de l’interrogatoire, un perpétuel sourire, entrecoupé de fréquentes crises de rire.

— « Pourquoi riez-vous ? »

= « Je ris quand j'ai du riz, on rit, on rit, quoi... on rigole ! » : | :

La conversation est pénible. Il s'échappe le plus souvent en répondant : « Je ne sais pas, Je me rappelle plus... »

—— « Quel métier faisiez-vous ? »

__ « Le boulanger, pardi, celui qui fait le pain dans les forêts, le tonton et tontaine. Ah ça, je m'en fous ! Ce que tu écris là n’a aucune signification. Oh, j'en sais rien ! Oui, oui, je suis bien portant, ça va, ça va

Je rigole parce que je suis content, parce que je vais sortir, Je suis mieux ici que pour travailler dans le civil. »

— « Bon, vous resterez ici dix ans. » ë

— « Ah, oui, oui, oui. Si je m’envole, je serais pas là. Ici, j'habite ailleurs, 75, rue du Temple, à l’Hôtel- Dieu. » es

— « Qu'est-ce que vous venez de me dire ? »

—.« Je me rappelle plus. On dit qu'on va m’enférmer. Ah ! m.... »

— « Pourquoi dites-vous cela ? » ,

..— « C’est une habitude, parce que je sais pas dire bonjour à ma mère, mère, merci, oui c'est Ça, c'est juste. J'ai été pour mourir. Je « déconne » toujours le SOIT. »

Nous lui faisons lire cette phrase : « Il tendit une main loyale et dit : tope-là ». Incapable de s’en souvenir trois secondes après, il répond : « Je connais pas les animaux. Tu topes », et apercevant notre montre « Quelle heure est-il ? », puis notre bague : « Elle est jolie, la bague ». Spontanément : « Merci, oui, j'y comprends -rien. Ah, bavard, derrière le dos, écuelle à sabots ! »

Nous lui montrons un crayon, un buvard, un porteplume en essayant de fixer son attention. Les dérobant à sa vue, il peut répéter quelques secondes après ,: « Il y à un buvard et une plume ».

— « Et quoi encore ? »

—— « Une baguette. J'ai pas à m'en faire, j'attends. »

— «€ Où êtes-vous ici ? » 4

—— « Je sais pas, je sais pas. »

— € Vous êtes dans une maison de fous. Estce là votre place ? » TR UE

— « Non. Ah, je m'en fous. » |

: Pas dé signes physiques. Examens sérologiques négatifs dans le sang et le liquide céphalo-rachidien. D'après les renseignements du dossier : consanguinité, début des troubles depuis un an environ. Premier internement: |

pr }

Ce malade est à Ville-Evrard depuis juin 1932. Le certüficat immédiat du D’ Rodiet, conclut : « Est atteint d’excitation intellectuelle de type maniaque. Logorrhée incohérente. Attention hyperexcitable. Fuite des idées: Plaisanteries et éclats de rire. Hallucinations auditives probables. Doit être maintenu en observation. »

Une note du 8 juillet : « Encore excité. Propos ironiques ou grossiers. Associations de type maniaque par assonnance. insomnie. »

I nous à paru intéressant de retenir cette observation parce que, en dehors de cette euphorie, elle met en évidence une étonnante mobilité de l'attention : d’où cette incohérence des propos. Elle permet en outre de suppeser, dans ce Cas particulier, que leuphorie ne prendrait pas sa principale racine dans la sphère intellectuelle.

Observation 7, Ernest B.-C. Expert-comptable.

C’est l'observation d’un mégalomane à a période euphorique. Elle traduit d’une façon patente l’énorme satisfaction de cet individu. Nous l'avons choisie parce que très objective. Ce malade à pris soin, dans de nombreux écrits, de nous étaler avec complaisance sa personnalité.

Tel qu'il est :

Entre à l’infirmerie spéciale en juin 1923 avec le certificat suivant du Docteur Heuyer

« Est atteint d’excitation psychique. Subagitation motrice.. Loquacité incoercible. Graphorrée. Depuis 8 ans, ‘idées délirantes mégalomaniaques de transformation s0ciale.. Fonds de débilité mentale. Lettres multiplès à

toutes personnalités en place, ministres, députés. Idées délirantes de persécution. Interprétations : on pénèlre dans sa chambre, sommeil artificiel... Singuliers sourires du directeur d’une institution. Récriminations. Menaces de faire intervenir des sociétés politiques. Cécité de l'œil droit (accident de l'enfance). Pas de signes neurologiques. Mère internée à l’asile de Clermont. »

Dirigé sur Sainte-Anne où le docteur Colin établit ce certificat

« Est atteint de dégénérescence mentale avec idées délirantes polymorphes. Excitation psychique, euphorie.

Quelques jours après, est envoyé à Ville-Evrard où il. reste jusqu’en janvier 1928, date à laquelle il-est transféré à l'asile de Montdevergue.

C’est donc un malade que nous n’avons pu connaître que par ses écrits: Mais ceux-ci nous paraissent suffisamment significatifs. Res

D'après les éléments du dossier, on reconstitue aisément son histoire.

Comme le note le certificat d'entrée, c’est depuis 8 ans que ce malade manifeste des idées délirantes mégalomaniaques. On retrouve une lettre datée de mars 1920 adressée à l’un de ses amis, et où il s'exprime ainsi : « ...Jai promis à Deschanel et Millerand la constitution pacilique et facilement réalisable de la France Nouvelle, qui nous donnerait un budget d'une dizaine de milliards en- VITON: 5)

Quelques lignes plus bas : « ...J’ai connu et connaît encore les pires difficultés, mais je connaîtrai sous peu, je l'espère, la fortune et le bonheur de la conscience forte de l’accomplissement du devoir... ».

Une autre lettre (Nanterre, 1923), où le délire s’est précisé, où les idées mégalomaniaques se sont accentuées : «...et alors dans mon esprit s’est cristallisée cette conception de faire cesser la crise économique, et moi, pauvre moucheron, de manœuvrer pour gagner la: Paix comme Foch a gagné la guerre... et pourquoi pas ?... »

Plus loin : « ... Depuis 15 jours un pressentiment m'obsède : celui que 1924 me placera au premier plan : j'y crois. » Puis, il fait allusion à des pressentiments qu’il eut en 1916. Plus loin encore : « ...Je me présente comme député et l’avenir m'est alors assuré dans les plus belles conditions... ». :

Les Ho

Les renseignements fournis par un ami font. remonter le début des troubles en 1913 et précisentiqu'un frère fut également interné à Sainte-Anne et transféré plus tard à Clermont:

-A Ville-Evrard, on do. à cntiée, «un. état Dopone niaque. Loquacité incoercible, euphorie, confiance, Orgueil ». à

Se comporte bien. Une note d’un infirmier unie 1925) le donne comme « malade calme;:s’occupant: aux soins du ménage. S’alimente bien et HODÉROUE Poli avec tout le monde ».

Correction, satisfaction. conviction, ‘euphorie con tuent les termes les plus fréquemment relevés dans les remarqües de concernant. On ne signale rien de bien parculier pendant son séjour à Vile- Evrard. C'est un. suel calme et bien portant. HR

Deux faits à retenir

— La date éloignée du début des troubles mentaux.

— L'hérédité chargée de ce malade (Mère et frère internés?.

De 1925 à 1928, les loisirs de son internement à Ville- Evrard lui permettent de satisfaire sa manie d'écrire. Il entasse Cahiers sur Cahiers : superproduction littéraire concernant son passé, ses aspirations, ses idées. Il est alors en pleine période euphorique de sa maladie.

Les idées de persécution et de préjudice se sont estompées pour faire place à de seules idées de grandeur.

Tel qu'il se voit

Il fournit une « Notice personnelle » comprenant 10 pages d’une écriture fine et serrée. Quelques extraits

Ernest B.-C. (Fils d’un ouvrier jardinier.

man).

Suit son état-civil. Puis :

— Premier dans un concours entre les écoles de can= ton.

- Premier au certificat d’études primaires.

— Premier à l'examen pour bourses départementales

d” cn einen secondaire. F Brevet élémentaire et brevet supérieur, avec félici-

tations du jurv.

— Baccalauréat d’ Discientuient secondaire oh avec

ton assez bien: :

DL Et

LE de di à r /

__ Lauréat dans toutes les branches de l’ensergnement à ‘chaque distribution de prix annuelle.

H s'expose ensuite à la troisième personne : «fl entre dans une usine de produits chimiques, où il devient au ‘bout d’un an le principal collaborateur des patrons... » Parle ensuite de ses projets de réforme pratique et autres suggestions. |

Dans une autre notice intitulée « Exemples de justice », il étale les « nombreux services qu’il a rendu au Pays, en tout temps, surtout depuis 1910. Action spécialement développée-depuis 1914. Toutes preuves à l'appui ». Il parle ensuite « de haines sournoises, de persécutions policières, d’abond occultes (en 1920), puis visibles dès r922. Eclatantes depuis mai 1925 : séquestration arbitraire ».

Il sépare dans une série de « Références principales » les bons et les mauvais. Les bons qui lui furent toujours favorables : Poincaré, Clemenceau, Charles Richet, ete. Les mauvais qui lui furent hostiles depuis mai 1922. Pourquoi ? s’exclame-t-il... : Doumergue, Morain, ete...

On trouve encore au dossier un vaste « plan d'ensemble de Rénovation Nationale et Internationale, en 500 vers », intitulé : « PAX LABOR », par E. B.-C. self made man, ex-industriel, ex-membre des Chambres de commerce françaises de Milan et de Turin, etc... ».

Sur la couverture, un énoncé des principales œuvres de l’auteur. Nous extrayons : :

— Mon Calvaire. Formant trinité avec : Mes prisons, de J. Caillaux ; Mon crime, de E. Malvy.

— Traité d'harmonie sociale. (Concours pour le grand prix Nobel de la Paix).

— Psychiâtrie moderne. — Ce qu'elle est. Ge qu'elle devrait être dans la société moderne.

€ PAX LABOR », qui semble être l’ouvrage principal est dédié au professeur Charles Richet de l’Institut, grand maître de la Paix.

Quelques vers de cet ouvrage :

« La première réforme est celle des Finances, (L'art en est délicat dans sa complexité

Et demande un cerveau bourré de connaissances, Bon organisateur, avec simplicité.

Réduire la dépense, augmenter la recette,

Toùt én baissant l'impôt. Problème intéressant, Facile à résoudre, d'une façon très nette,

Pour qui l’a travaillé, sans relâche, ardemment.

Enfin, pour terminer, un extrait de « Mon Calvaire »- « J'ai gravi mon calvaire... Dominant les sommets, J'émbrasse d'un regard l’immensité des Cieux,

Et fléchis les genoux, dans la sérénité Pour le remercier, Ô mon guide, à mon Dieu.

C’est bien là le cri d’un homime qui a cessé de se plaindre, ayant acquis l’intime conviction de sa supériorité. Lés conclusions s'imposent sans commentaires.

Observation 11.

A. Marcel, 34 ans.

Voici un malade au faciès béat. Il paraît calme et tranquille ; heureux peut-être ?... Nous l’interpellons pour confirmer ou infirmer cette impression première

— « Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »

—. « Depuis 1920. »

— .« Content ? »

— « Très heureux. »

— « La maison vous plaît ? »

= «On y est très bien. Bien nourri, bien couché, bien blanchi et bien éclairé. »

— « Voudriez-vous sortir ? »

( Oui... (sans conviction), parce que je pourrais avoir tee ciseaux pour faire mes « chaînes en crins ». Ici, on n’à pas le droit ; vous comprenez. Mais je me plais bien ici: »

— « Vous vous portez bien P »

« Je mange bien, je dors bien. »

— «« Que faisiez-vous comme métier avant d' être ici ? »

— « Ancien Empereur de Chine... »

I s'exprime sur un ton monocorde. Gestes rares, VOcabulaire restreint.

Bien orienté dans le temps et dans l’espace, parfailement mnésique, il raconte qu'il est entré à l'âge de r2 ans à la colonie d'enfants arrièrés de Perray-Vaucluse. Nous trouvons au dossier des certificats. qui confirment.

Celui de Déjerine, établi à Bicêtre le 31 mai 1910 :

« Est atteint de débilité mentale avec instabilité. Crises de colère violentes pendant lesquelles ilest véritablement dangereux pour son entourage... Il est nécessaire de le faire hospitaliser dans un service spécial ».

Un autre du D' Magnan, le 3 juin 1910, à Sainte-Anne :

« Est atteint de débilité mentale avec instabilité morbide. Excitation violente envers son entourage. Convulsions dans la première enfance. Père alcoolique. » ï

Un autre enfin, du 5 juin 1910, à Vaucluse, du Docteur Blin :

« Est atteint de débilité mentale avec excitation. Violences par intervalles. Menaces de mort contre sa mère: À maintenir. »

Aucun doute sur son niveau mental.

Il ne garde que de bons souvenirs de son séjour-à Vaucluse. Il précise : «On y mangeait bien et om avait du dessert... » : |

La gastronomie n’est d’ailleurs pas son unique et principale préoccupation. Ce sont les « chaînes en crins » dont il se dit l'inventeur. Il y travaille depuis l’âge de 8 ans. Effectivement, à l’aide de crins, seule matière première, il ouvrage avec beaucoup d'application des scrtes de petites chaînes qu'il collectionne dans des boites en fer blanc.

Aucun fait saillant ne semble avoir marqué son séjour à Vaucluse, quelques crises de colère exceptées : il casse périodiquement des carreaux. Il suit les cours de l’école de rééducation où il apprend à lire, écrire et compter. Nous ne pouvons préciser si ces connaissances furent ou non sanclionnées par le certificat d’études. D’après ses dires, À. Marcel aurait non seulement son certificat, le brevet et le baccalauréat, mais bien d’autres titres encore que nous examinerons plus loin en détail.

. En 190, il a »2 ans. Sans doute ne peut-il être question pour lui d’une mise en liberté ; et ce n’est plus un enfant. On le dirige alors sur Ville-Evrard. Il y entre sans bruit. On ne trouve au dossier aucune trace de certificat:

I sy manifeste cependant quelques mois plus tard : une note d'un infirmier nous apprend : « Depuis » jours,. s’excité, frappe les infirmiers ; veut tuer le soleil ».

Il paraît avoir mené là une existence assez peu dissemblable à celle qu’ menait à Vaucluse. Aucune remarque ne‘vient commenter ses faits et gestes. Cependant, en janvier 1927 « a cassé des carreaux à l’infirmerie ».

Il semble done n'avoir rien changé à ses habitudes. Il a simplement augmenté sa collection de chaines en crins qui est maintenant importante.

Cependant-depuis son séjour à Ville-Evrard, il s'est mis à écrire. Il emplit de nombreux cahiers d'une écriture large, épaisse «et bien ordonnée. L'examen de ces écrits confirme les propos quelque peu incohérents qu'il dévoile au cours d'un intérrogatoire plus poussé. Ils viennent

propos donner à cette observation un caractère plus grand d’objectivité.… ;

Ils trahissent des convictions délirantes puériles, reéposant sur des interprétations fragiles et non’systématisées. Simples idées de grandeur greffées sur un terrain de débilité. Le fait n'est pas rare. te viennent doubler la béatitude de ce malade d'une satisfaction puérile et augmenter le coefficient de son See

Dans un cahier intitulé : « Places et grades mn appartenant » et Comprenant 235 .n nous extrayons

— Titre 5 : — Chef-polisseur de chaînes en crins. — À Bezelin sur mon nœud.

— Titre 11 : — Ancien Empereur du Japon, de la dy-

nastie des Petsecs. (Ere de la plaque tournante en biscuit trempé). ut

— Titre 42 : — Chef-cuisinier, ue de la-confection de la vinaigrette pour assaisonner la salade de craquette dans les restaurants à 19 sous.

— Titre 6r : — Directeur des Marabouts. À Rabat (Maroc).

— Titre 104: — Chef-conducteur des machines dans une usine à percer les trous dans le macaroni et faire des si bémols pour clarinette avec les chütes.

© Titre 153 : — Inventeur de la machine à polir les œufs de tortues pour en faire des perles fines.

— Titre 197 : — Chef-peintre pour décorer les bas de chemisés des femmes négligentes.

— Titre 219 : — Inventeur de la machine à polir et égaliser les cornes des cocus afin que ces ovipares ne puis-

ss 178 —

sent crever les yeux des voisins en se baissant vers la terre. pour y ramasser leur fidélité conjugale.

__ Titre 223 : — Inventeur du système à. calibrer les pets de lapins, afin de les rendre uniformes. — Titre 231 : — Palefrenier en chef, chargé d'entre-

tenir la litière de la comète, et de veiller à ce que là queue de ladite comète soit toujours dans le plus parfait état, de propreté.

D'un deuxième cahier portant le même titre el comprenant 62 grades :

— Grade 94 : — Bachelier dans toutes les études scolaires, primaires supérieures : ayant eu mon certificat dans le nettoyage des chaussettes russes en zinc repoussé, pour l’armée des Benni-Bouftou jusqu’à los...

= Grade 95 : — Mon brevet supérieur pour la façon de faire du boudin blanc avec du sang de navet et du cirage de Lion noir. S

— Grade 96 : — Mon diplôme à l'Ecole des nourrices sèches pour gendarmes retraités, dont les dents sont tombées dans leur première enfance et dont le pucelage est revenu. à l’âge de 78 ans, 11 mois, 29 jours, 23 heures, 60 minutes.

— Grade 97 : — Diplôme de troisième classe pour coiffeur en pied, spécialisé dans la tonte des grenouilles vertes, pour faire avec leurs poils des peaux de saucisson: — À Wateferfout (Nord).

— Grade 184 : —— Sultan des Imbéciles. == À Duconville.

— Grade 143 : — Lieutenant de vaisseau sanguin, Ni de faire la police des embolies sur les cardiaques.

DÉC, "LC: :

Nous avons voulu cette énumération un peu longue, pour mettre en valeur malgré une apparente diversité, la pauvreté d'imagination de notre sujet. Esprit facile n’implique pas nécessairement facilité d'esprit.

Il nous redit l'énumération de ses titres sans la moindre nuance d'ironie. On admettrait presque mieux ces propos dans la bouche d’un maniaque. Mais notre malade ne s'amuse pas et ne pense pas à amuser les autres. Il a une conviction profonde. Il n’est pas douteux que la conviction de ces 4oo et quelques titres puisse favoriser l’éclosion d’une certaine satisfaction de soi. On le serait à moins.

lei, des. idées délirantes puériles, non systématisées, qui contrastent avec celles exprimées dans l’observation de notre mégalomane. La pauvreté et l’absurdité grossière de ces incohérences impriment un cachet net de débilité mentale à ces écrits.

Enfin, d'une lettre écrite à sa lante et datée du 1° octobre 1932 : « ...Je laisse tout venir sans me faire de bile M. Kodiet m'a bien fait guérir, presque mon mal en disant qu'on me mette de l’huïile goménolée... Tant pis pour les guerres qui éclatent, les gouvernements ministères qui sont rénversés. Je fais mes devoirs. C’est pas moi qui en souffre... »

Ce malade est sans aucun doute plus divertissant par ses éerits que par sa conversation dont le ton manque totalement de diversité et de charme. Il répond correctement à la question posée, mais lagrémente généralement d’une «e ses incohérences favorites. On n° éprouve cependant aucune difficulté à canaliser l’interrogatoire, pour obtenir à côté de cela des réponses parfaitement cohérentes:

L'examen physique de ce malade ne nous à rien révélé de Saillant. On peut seulement noter un léger degré de microcéphalie et des cicatrices du cuir chevelu (traces, dit-il, de ses batailles passées).

Observation IV,

Pierre. 32 ans.

C’est Je traditionnel P.G. euphorique. Connu au quartier pour sa bonne humeur. Il à retenu notre attention par sa passivité et son étonnante suggestibilité.

Une tête ronde, fendue d’un admirable et immuable sourire : les cheveux ras. Légèrement voûté, les mains croisées sur la poitrine, poli, ralenti, il nous raconte qu'il est ici depuis deux ans. Mais ça fait °.000 ans qu'il est en France.

Ïl ést né à Jérusalem. Descendu du ciel pour être cru-

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lu Lo r : A. PA ] cifié auxéblés de Jésus. Coci ne l'empêche: pas d’être en

mème temps maréchal de France, d’avoir signé la guerre

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