‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 48 sur 51 · RE · texte numérisé non relu

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propos, nettement, les dates de la guerre)

Il est d’ailleurs tout ce qu'or veut. « N'êtes-vous pas:

l'empereur des airs ? » — « Mais bien sûr let mème celui des mers ; ajoutez encore : roi des aviateurs: » — « C'est bien vous le sultan des forêts ? » Qu’à cela ne tienne, il l’est, Et aussi, le propriétaire de toutes les Afriques, et le -roi du dixième monde qui est au-dessous de nous.

avec Guillaume I et de l’avoir gagnée. (Il précise, à ce:

Pourquoi il est heureux ? « Parce qu'il est sorti de pri-.

son et qu'il cassé bien la croûte ». S'il a 5 millions ?

« Exactement. Et encore 150 milliards, dont il n’a d’ail-

leurs pas besoin. » Aucune doute sur sa générosité : il nous offre sans sourciller 2 millions et r milliard:

Nous voudrions bièn aussi la Légion d'honneur : « C’est entendu ; avec six galons supplémentaires. »

Où il est ici ? — Eh bien, dans une sorte de caserne, où

il est Maréchal en chef, bien entendu: Pl

Qu'a-t-il fait hier ? — Il a ciré les chaussures, aidé à faire les lits et dirigé les mouvements de troupe. I lui restait encore du temps nous affirme-t-il pour marquer un essai au rugby et battre Borotra dans la coupe Davis. Spontanément, il déclare être jockey. Hier, il a gagné dans la deuxième à Vincennes. à : Des victoires, des triomphes, voilà le bilan de ses jour-

nées. Les honneurs, on ne les compte plus. De l’argent,

il en à à ne savoir qu'en faire. Ce fameux trésor ? Bah, il ne sait même pas où il est ; dans les banques sans doute. Tout lui appartient. '$’il veut sortir ? Mais bien sûr, ül n'est pas bien ici ; il voudrait monter dans sa nouvelle voiture et courir les six jours.

En dehors de cela il peut donner des renseignements

assez précis. [1 est marié et père de deux enfants. Il sem-

ble être plus désorienté dans l’espace que dans le temps.

Du côté physique, un syndrôme type de P. G. avec tremblements de la langue et des doigts, Argvyll positif, irrégülarité el inégalité pupillaire (gauche plus grande que la droite), dysarthrie spontanée et aux mots d’épreu-

ve. Sérôlogié positive dans le sang et le liquide céphalorâchidien.

I n’a pas connu d'emblée la joie.

En mars 1931, un certificat du D° Mvorlas générale. A'été impaludé. Pas d'amélioration. Pleurs in-

: © Paralysie”

céssants, aüto- accusation : il a tué, il a volé. Gros affaiblissement intellectuel. Cé malade présente en outre des

phases d'excilation qui le rendent dangereux pour lui ét son entourage »:

Puis, celui du D' Simon : « Paralysie générale. Lenteur de l’idéation et sensiblerie.. Embarras de la parole et inégalité pupillaire. Aurait été impaludé à l’ hôpital un d’ après le certificat qui l'accompagne ».

A Ville-Evrard, en juillet 002 inquiétude Anxiété morbide, bien qu "il répète constamment Je ne suis pas malade, je n’ai rien fait » . |

En août, du D’ Rodiet : « Se croit riche à plusieurs milliards. Il a une écurie de courses ; il a gagné la guerre, ete. Euphorie. Excitation psychique. Demandes incessantes de sortie. Refus de traitement. Inconscience ».

Actuellement, il est en pleine euphorie- Et nous le quittons tout aussi heureux que nous l’avons trouvé. Notre menace de bagne à perpétuité ne semble pas l’émouvoir outre mesure. « Il faut ee qu'il faut, n'est-ce pas ? C’est l’heure d’aller laver la vaisselle en attendant que les petites femmes du harem. soient prêtes. » Il est sans rancune.

Obser ation ÿ.

Le B. Albert. 55 ans.

Ce malade présente ceci de remarquable, c'est qu'il ne l'est pas et passe complètement inaperçu. J'faut le découvrir. Eminemment docile, parlant peu, il vit dans Ja plus parfaite inactivité et presque dans loubli.

Quand nous denrandons aux infirmiers de nous signaler la populätion joyeuse des quartiers, ils né manquent pas de nous amener un bon lot de P. G., de maniaques, quelques mégalomanes, quelques débiles ; mais de celuici il n’est pas question.

La force de l’habitude permet aux infirmiers de catalo-

guer plus ou moins les malades. Ils connaissent fort bien P.G. et mégalomanes et ne dédaignent pas de bayarder avec eux. Aussi, nous renseignent-ils parfois utilement. Quant à notre malade, ils nous le présentent comme un bon vieux tranquille et affaibli, sans plus.

Ce n'est pas un vieillard. Ce qui frappe dans son expression, ce sont les traits détendus, le regard vide, le vague sourire figé. Il décline correctement et poliment son nom : nous n'irons pas plus loin. Impossible de préciser la date, le mois, l'année ; pas plus que celle de la guerre ou de son mariage. Car, il se souvient qu'il est marié. mais ne peut dire son âge. |

Affligé par nos questions, il prend un air navré : « Je ne sais plus, dit-il, c'est cette sacrée mémoire... » Il se frappe le front dans un geste d’impuissance.

Ses réponses sont hésitantes ; il cherche. Il présente alors le faciès du candidat devant l’examinateur ; le mauvais candidat. Nous ne saurions immédiatement préciser si, à l'angoisse des connaissances qui lui échappent, se joint da crainte du ridicule et des inquiétudes d’amourpropre. C’est probable, comme nous le verrons plus loin.

Manifestement, notre présence le gêne et nos questions l’'embarrassent. Sur son visage douloureux, contracté dans l'effort de la recherche, il n’y a plus trace du moindre sourire.

Effectivement, c’est « cette sacrée mémoire ». C’est là le gros déficit actuel. De cela, il demeure tout à fait conscient et s’en agace.

Alors, il supplée et fabule. Non point spontanément, mais à propos des questions que nous lui posons et seulement si l’on insiste. Autrement son invariable réponse à toutes questions est celle-ci : « Ah, je ne sais plus, je ne sais plus ! Ah, c’est bête, c’est cette sacrée mémoire !... »

En insistant, on apprend qu'il se croit dans une caserne près de Caen. Ce qu’il y fait ? Rien, il ne sait pas. Nous insistons. Eh bien, il vient d’être mobilisé pour la guerre... à

Devant notre insistance, puisqu'il faut répondre il dira n'importe quoi, ou plutôt il paraît exprimer les idées qui semblent devoir le plus vraisemblablement s’accrocher à ce qui l’entoure. Oui, il est certainement dans une caserne ; son uniforme, c’est un uniforme de sergent. Les

A Ces

galons ? Ah, ils ne sont pas encore cousus. Les fusils ? On ne les a pas encore distribués. Il s’anime, veut bien se souvenir qu'en fin de compte il a porté son fusil hier matin chez l’armurier. Il le dit avec une certaine nuance d'incrédulité. Quand nous persistons pour connaître l'emploi du temps de cette matinée, il nous accorde plus volontiers qu'il a été chez des cousins pour voir sa femme et ses enfants.

Nous lui demandons

— « Où avez-vous passé vos vacances cet été ? »

— «Je n’y ai pas été puisque je suis mobilisé. »

— « Que suis-je dans cette caserne ? »

— « Le major. »

— « C'est habillé comme ça un major ? »

x Ah; noôn:l»

— « Alors ? »

— « Vous êtes peut-être le médecin de la prison: Ah, c'est ça ; c’est une prison. Je suis bête ; c'est ça...

Il rit, s'excuse et se pose la question : « C’est une prison ? »

— « Alors, je suis médecin de prison ? »

— « Non, c’est un hôpital. Vous soignez les malades. »

— « Vous êtes malade ? »

=vusde suis fou.»

Il se prend la tête dans les mains et pleure. Il s’exalte 2t serrant les dents gémit : « Ah, cette mémoire, cette mémoire... » Il est navré ; il s’excuse. L'impression est pénible. Quelques paroles de consolation, une cigarette, il n' y pense déjà plus.

— « On va la faire travailler cette mémoire, Voyons, lisez : Une note de Washington sur la question des dettes ». | Réponse, 30 secondes plus tard : « Une note sur les dettes ».

Réponse > minutes après : « Une note des-Alliés ».

Cinq minutes après : « Oui, une phrase dans le journal ».

Effectue quelques opérations simples de tête: Se souvient de sa profession : peintre sur verre. C’est tout.

On nous objectera sans doute que ce n'est pas précisément là l'observation d’un homme heureux et satisfait

de son sort.

TO

Fi

Le lendemain de cet entretien, le malade-ne se souvient

pas nous avoir Nm vu, Ah, mais st RD NEVrA pee

mois, peut- -être bien.

Il a été calme comme à son ordinaire etre ne

ce matin le sourire que nous lui avions fait Do un Lire

tant la veille.

N'ayant aucun souvenir du passé, aucune préoccupation de l'avenir, cet homme qui ne semble penser que fort peu dans le présent, est-il malheureux ? En tous éas, il n’est pas douteux qu'il le devienne si on fixe son at-

tention sur son cas. Il lui reste assez pour pouvoir sta-

tuer pendant quelques instants sur son propre compte

et s’en désespérer. Ces instants, il ne les recherche pas.

Et il nous faut avouer d'ailleurs qu'on doit terriblement insister pour les PP À cette question : « Etes-vous content ? », ül répond :

« Qui, c’est mon oh ; Ça vaut mieux qu'autre chose ».

À l'examen physique : Abolitions des réflexes rotuliens et achilléen. Irrégularité et inégalité pupillaire. Réflexes photo-moteurs lents. Légère dysarthrie aux mots d’épreuves. Sérologie négative dans le sang et le liquide céphalorachidien.,

D'après les renseignements ; appoint éthylique impor- :

tant.

Entré à ville- a le 29 juin r932 avec ce dial

du D' Simon : « Affaiblissement des facultés mentales et notamment de la mémoire. Consciencé très incomplète de sa situation et de ses actes. Turbulence, insomnie. Aboli-

tion des réflexes rotuliens. Elourdissements.… Habitudes

anciennes de boisson.

À Ville-Evrard : Une note du 16 juillet : « Donne l'im- |

pression d’un dément presbyophrénique.

« Gros troubles de la mémoire avec fabulation complé-

mentaire.

« Ne se rappelle plus les incidents qui ont ne son.

internement ».

Le certificat du D’ Rodioi: conclut :

« Est atteint d’affaiblissement intellectuel avec incon-

science, désorientation et turbulence par. intervalles. »

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