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PRÉFACE VIT

lement, car j'ai toujours en mémoire cette pensée des Souve/iirs d'enfance et de jeunesse de Renan : « On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid ou commun dans la promenade à travers la vie. »

Malgré tout ce qui lui manque, ce livre témoigne, je crois, d'un vif, respectueux et reconnaissant amour des bonnes lettres qui sont, — comme disait le poète Théocrite, — « Tembellissement de la vie et le remède à tous les maux ».

C'est pourquoi, mon cher Directeur, j'ose vous l'odrir comme un modeste témoignage de ma gratitude et de mon affectueuse estime.

Les Jeudis de M. Anatole France sont pour moi, chaque semaine, un régal toujours nouveau.

Donc, Lun de ces derniers matins de novembre, je m'acheminai par l'avenue du Boisde-Boulogne, encore déserte et toute parfuaiée de la bonne odeur de la terre mouillée de pluie, tout en admirant au passage les arbres dépouilles, par Lapproche de l'hiver, de leur parure, jusqu'à cet hôtel d'extérieur confortable et simple qu'habite, à l'orée du Bois, le biographe sceptique et doux du professeur Bergeret.

1 Voir Pastels et Figurines, 1'° série, p. 3 (A. Fontcmoing, éditeur); et Revue Bleus du 9 décembre 1899, p. 741.

Ol'ELQUES-UNS

Dès reiilrée, on dirail d'un niusi'e de Cluny en miniature. Dans le vestibule, en eiïcl, comme dans le salon et la salle h manger, le long de l'escalier et sur les paliers, ce ne sont, tapissant les murs, que stèles antiques, reliquaires, cuirs de Gordoue, enluminures du xiii'" et gravures du xvi" siècle. Dans les vitrines, habillées d'étoles et de dalmaliques byzantines, s'étagent des émaux des Limousins, des mortiers et des cloches de bronze aux armes des Médicis, des cachets aux camées précieux et des couteaux, dont le manche de pierre rare figure le corps d'une nymphe, des statuettes de Tanagra etde Myrina. Et tous ces souvenirs élus, qui mêlent leur beauté à la vie journalière du Maître, disent silencieusement des choses merveilleuses de la vie passée.

En pénétrant dans cette longue pièce où travaille M. Anatole France, on se croirait transporté par quelque malicieux Asmodé en Vestffffe du docteur Faust. La lumière,

tamisée par des vitraux tels que ceux de la cellule de saint Jérôme en la gravure d'Albert Diirer, met son jour mystérieux sur la table de chêne sculpté et les rayons chargés de livres qui garnissent les murs. Aux étages inférieurs de cette « cité des livres », les A et a Sanctorumàes doctes Bollandistes coudoient la Chronique de Nuremberg . Les Grecs et les Latins se pressent à mi-hauteur, voisinant avec les incunables, les elzévirs et les éditions bipontiques. Puis, ces fauves et légers in-12 du xv!!!*" siècle, qui piquent la curiosité par le mystère des pseudonymes, des fausses dates et des lieux fictifs d'impression, reposent à côté des modernes parchemins. Mais, en un coin discret et d'accès facile, se tiennent les livres de chevet du Maître : ceux qu'il juge mieux proportionnés à l'humanité que des auteurs plus sublimes et qu'il lit de préférence en ses moments de loisir. Ce sont : le Quart Livre des Faicts et Dicts héroïques du noble Pantagruel par François Rabelais ; les Essais de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne; Guillaume Bouchet et Noël du Fait ; VElite des contes du sieur d'Ouville et les

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Aprf's-dî?if'es de Gholièrcs; les Nouvelles récréations A Joyeux devis de Bonaventure des Périors et VUeptaméron de la reine de Navarre. M. Anatole France les a fait couvrir avec des feuillets d'antiphonaires ; et j'imagine qu'il doit prendre quelque malin plaisir à voir ces francs parleurs ainsi vêtus àlntroït et de Miserere. Je me figure assez aisément M. Anatole France, seul dans son bureau silencieux, juché tout en haut de son échelle et promenant ses doigts attendris de fin bibliophile sur ses livres, tandis qu'ils font voluptueusement le gros dos dans leur robe de basane ou de maroquin.

C'est dans cette bibliothèque, autour d'une haute et vaste cheminée, comme celle où se chauffaient jadis, au château de Genappe. en y exerçant leur verve railleuse, les diseurs excellents des Cent Nouvelles nouvelles^ que se réunissent chaque jeudi les fidèles amis de M. Anatole France.

Grand et fort, la moustache et la barbiche un

ANATOLE FRANCE t

peu grisonnantes, le visage légèrcmenl marqué de cette fatigue par où la vie intellectuelle ennoblit en l'atténuant la fraîcheur et la régularité vulgaires des traits, l'auteur du Crime de Sylvestre Bonnard ressemble un peu à Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois, avec quelque chose aussi de l'ingénieux hildago don Quichotte de la Manche.

Il se présente à ses visiteurs enveloppé d'une vaste robe de chambre grise et coitTé d'un lumineux bonnet de soie rouge, de cette forme que l'on voit à celui d'Erasme sur le tableau d'Holbein. M. France ne croit donc point avec Buffon', d'après ce que rapporte Hérault de Séchelles en quelque endroit-, que « l'on ne sépare pas d'abord l'homme de son habit, l'esprit saisit l'ensemble, le vêtement et la personne et juge parle premier du mérite de la seconde ». Sa haute distinction est ailleurs que dans son costume de travail et n'a d'égale que sa modestie. Et sur ce point encore il diffère de Buffon, lequel, parlant de ses Époques de la Nature^

1 Traité de V homme.

- Voi/Of/e à Monlhard, 30.

disait : « Il y a là des morceaux de la j)lus haute éloquence. » Il n'a dans sa maison, ni un livre, ni un portrait de lui, estimant que l'écrivain doit vivre avec sa pensée et non avec lui-même. « Une sorte d'indifférence sur son propre mérite, disait Duclns* est le plus sûr appui de la réputaticm ; on ne doit pas aiïecter d'ouvrir les yeux de ceux que la lumière éblouit. » Et le cas de M. Anatole France est bien fait pour témoigner que la « modestie est le seul éclat qu'il soit permis d'ajouter à la gloire ».

M. Anatole France est l'un des hommes de ce temps qui ont le plus d'esprit. Mais les manières d'en avoir sont nombreuses, et vous entendez bien que celle de M. France n'est ni vulgaire, ni aisée. Il ne fait point en effet de ces « mots cruels » qui se fabriquent à la douzaine dans les cafés, ou de ces prétendus « bons mots » qui rendent insupportables après cinq minutes les officines des petits journaux parisiens. Cela, comme disait Victor Hugo, c'est la « liente de l'esprit ».

' Considérations sur les mœtiis^ V, 92.

11 est indulgent et bon, ce qui ne Tempêche en aucune manière d'être infiniment spirituel et caustique. Mais, son esprit est celui d'un poète dont l'intarissable faculté crée des rapprochements inattendus et jaillit en des expressions qui vaudraient la peine d'être recueillies, comme les mots et les boutades de Rivarol et de Ghampfort. Il le prodigue avec ses amis, semblable en cela à ce fameux prince autrichien qui, dans les bals de Vienne, valsait avec des diamants à dessein mal attachés à sa pelisse de hussard, afin que les dames pussent les ramasser sur le parquet.

Il n'en va point autrement de ses conversations qu'il pouFTait, ainsi que fit Théophile Gautier, réunir en volumes. Ce sont des fêtes capricieuses et splendides que son esprit se donne à lui-même. Plein du plus sûr bon sens, mais écœuré aussi de la forme qu'il prend dans le langage des sots, il sait draper l'idée dans la brillante parure- du paradoxe et la pousser jusqu'à la plus féconde et triomphante hyperbole.

Des pensées diverses et parfois contraires

s QUEI.QLES-rNS

s'cntrccroiscnl dans l'esprit do ce causeur délicieux, sans s'y plus brouiller pourtant qu'en le clair cerveau de l'aimable et docte précepteur (le Jacques Tournebroche. 11 met dans sa parole une sorte d'hésitation qui est comme un appel courtois à lacollaboration de ceux qui récoutent. Avec cela, il sait des histoires merveilleuses et conte volontiers celles que tout le monde connaît, mais avec un charme et une grâce qui n'appartiennent qu'à lui.

Ihilin, sur tout sujet, il répand à l'envi « celte étonnante richesse d'une àme toujours épanchée et ruisselante, comme l'urne de ces fleuves que l'on voit représentés en marbre dans les jardins », cette source de science, de sagesse et de grûce, cette douce sublimité et cette incomparable élégance de pensée qui brillaient en M. Jérôme Goignard. Il est bien, lui aussi, l'un des plus genlils esprits (|ni ai«Mil j;unnis ilcnri sur la terre.

L< - heures s'écoulent rapidement dans ces entreliens exquis dont je goiMc toujours les moindres paroles. Car M. Anatole France est bien Thomme délicieux et décevant de ses livres»

lesquels conlieiinent toute une philosophie à la fois docte et souriante, sont peut-être les mieux écrits de cette fin du xix*^ siècle et, à coup sûr, ceux que je voudrais le plus avoir faits, si j'avais pu.

Voici qu'est revenu le mauvais temps et que, comme disait François Villon :

... On se tient à la maison, Pour le frimas, près du tison.

Donc, tandis que la pluie tombant sans discontinuer d'un ciel couleur de cendre vient fouetter les vitraux de mon cabinet d'études, assis au coin du feu, je goûte les plaisirs en repos du sage Epicure. J'ai pris sur les plus hauts degrés de ma bibliothèque oii ils sommeillent, non certes par mépris, mais comme d'un usage moins fréquent, deux gros volumes vêtus d'une robe de parchemin blanc. Ce sont le Manuel de Diplomatique^ et- un recueil d'érudites brochures de M. Arthu^ Giry. Je les feuillette lentement, en songeant, entre les lignes, à

1 Chez Hachette.

des choses émouvantes et anciennes, et je tache à démêler quelques traits de la physionomie du docte et doux professeur de l'Ecole des Chartes, svavisssimus et doctisshniis^ comme Néris le disait de dom Mabillon.

Mais, pour parler décemment de M. Giry, il faudrait la plume naïve d'un savant hagiographe des anciens ùges, et je sens bien que cela est fort en dehors de ma compétence. Car je n'ai point suivi les leçons des maîtres de l'érudition française, et le peu que je sais de leur science, je l'ai appris le long des quais de la Seine, en furetant dans les boîtes des bouquinistes et les échoppes des marchands d'estampes. Aussi, ne m'en gardera-t-on point rancune si ma critique n'est pas substantielle comme celle de M. Paul Meyer ou médullaire comme celle de M. Arthur Giry lui-même.

J'ai dit mon respect et mon goût pour les érudits. Ce sont presque toujours, en effet, des hommes simples, désintéressés, et do désirs

modestes. La plupart d'entre eux entreprennent des œuvres colossales et capables à elles seules de consumer plusieurs vies d'hommes, et ce n'est certes point « l'âpre soif du gain » qui les y pousse, car oncques ne vit-on chartiste faire fortune. Et si leurs livres coûtent très cher, c'est précisément parce que peu de gens les achètent. Ils ne travaillent que pour des savants comme eux et ne souhaitent aucunement de voir, pour parler comme Virgile, « voltiger leur nom sur les lèvres innombrables des hommes ». Ils aiment la science pour ellemême, et leur consolation est de se dire que, parmi leurs disciples, il s'en trouvera peut-être quelqu'un pour achever le sillon qu'ils auront laborieusement commencé de tracer. Ils ferment soigneusement l'oreille aux conseils de l'ambition et pensent que l'amour des vieux bouquins, des chartes racornies et des pièces sigillées suffit à rendre la vie aimable à tout homme bien né. Uçie joie naïve déborde de leur cœur, lorsqu'ils peuvent promener leurs doigts tremblants d'émotion sur quelque vieille reliure pour Mazarin ou Canevarius, tourner

d'une main amie les pages jaunies dun évangile écrit pour Charles le Chauve ou d'un manuscrit enluminé du Romant de la Rose, et scruter à la loupe quelque vénérable charte au sceau d'Olhon. Leur seul désir est peut-être de posséder Tune de ces hautes échelles à roulettes, surmontées d'une rampe et d'une tabletle, et comme il. s'en trouvait jadis dans les bibliothèques des abbayes bénédictines. Et je sais un savant chartisle, m'honorant de son amitié, qui ne souhaite point de s'acquitter de la vie d'une autre manière que celle très r.oble rapportée en ce traité : Des ùiôliop/iiles f/ffi }noNrurent en tombant de leur échelle.

Rien qu'amis du repos et du silence, les chartisles ont cependant l'humeur voyageuse. Us prolitent de leurs loisirs pour courir les grands chemins, visiter les antiques monastères et les monuments délabrés, s'arrOtant partout dans l'espoir de trouver quelque manuscrit encore enseveli dans la poussière et Toubli des bibliothèques de province. Le charme doucement immoral de la nature ne trouble point leur C(i»ur, ils ne sont pas sensuels et demeurent in-

AHTIIUU GIRY 17

clitîércnts à la majesté des montagnes et au vaste silence des forêts. Mabillon, qui passa la moitié de sa vie sur les grands chemins de France, déclare n'avoir vu autre chose dans les Alpes que d'« affreux rochers ». La découverte d'un incunable au frontispice de José Badius ou d'un humble monument de la xylographie du XV® siècle, voilà quelles étaient ses impressions de voyage.

Les charlistes ne diffèrent point tellement entre eux que ce que je viens d'en dire ne puisse s'appliquer également à M. Arthur Giry. Par sa modestie, son désintéressement et son labeur acharné, ce savant évoque le souvenir des doctes Bénédictins de Saint-Germain-des- Prés, comme Thierry, Ruinart et Bernard de Montfaucon. Car ce sont eux qui commencèrent avec un esprit singulièrement libéral ce Recueil (les Historiens de France et cette Histoire lit té raire de la France que des athées de l'Académie des Inscriptions purent continuer plus tard

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sans cil allcror le plan ni lamolhode. 11 n y a de religieux dans les articles des rédacteurs Bénédictins que le seul titre de dom qui précède leur nom .

1/ œuvre de M. Giry est déjà volumineuse, et je ne serais pas étonné qu'il ait encore en ses cartons beaucoup de travaux qu'il ne se dçcide pas à mellre au jour. 11 a consciencieusement fouillé les archives de la plupart des anciennes provinces. C'est ainsi qu'il a pu recueillir quelques documents carolingiens de l'abbaye de Monliéramey, fondée par Arremar vers 837, et fixer la date de Tabbatiat de Loup de Ferriôres^ Il a précisé aussi l'époque de deux diplômes de l'église de Nantes et de Talliance de Charles le Chauve avec Erispoë- et étudié plusieurs diplômes émanés d'un roi Charles, qui se trouvent parmi les titres de l'abbaye de Saint- Aubin d'Angers. Ce dernier travail est un mémoire (jue M. Giry doit lire prochain«'?n<M>l à l'Institut.

Mais son œuvre principale restera ce Manuel de diplomatique qui mériterait à lui seul une

» Eludes Carolingiennes, 1896.

- Chez OberUuir, à n«^nno<. 1898.

longue élude. Je me bornerai donc h en signaler le dernier chapitre dont l'opportunité ne me paraît point contestable. Il est intitulé : Des documents faux.

Lorsque dom Mabillon fut sur le point de mourir, il exhorta longuement Ruinart à chercher et à aimer toujours la vérité, lui disant que c'était bien là le premier devoir du critique. On rapporte même une anecdote piquante, et qui montre jusqu'à quel point il poussait ce culte de l'authentique et du vrai. En ce tempslà, le trésor de Saint-Denis contenait un miroir qu'on prétendait avoir appartenu à Virgile et Mabillon, alors simple portier de l'abbaye, souffrait cruellement d'être obligé de montrer aux visiteurs un document apocryphe. Un jour, il laissa tomber le miroir, comme par mégarde, mais d'assez haut cependant pour qu'il fût réduit en poudre. Je le soupçonne fort de l'avoir fait exprès. M. Giry, je crois, n'eût point agi autrement.

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Donc, dans le chapitre ii du Vil' livre de son Manuel de diplomatique^ M. Giry étudie ces documents < qui constituent purement et simplement des faux » et les mobiles des faussaires. 11 nous dit d'abord qu'un caractère commun à tous les faux, c'est d'être trop intéressants, car Ton y trouve généralenu'nt trop de détails, de renseignements et de développements que ne comporte point la diplomatique. Or c'est par là qu'ils donnent l'éveil à la critique. Puis, parmi les faussaires, il dislingue d'abord ceux qui, tels les abbés des grands monastères, falsifiaient leurs titres par vanité, rangeant Clovis, Dagobert et Gharlemagne au nombre de leurs bienfaiteurs. D'autres faisaient profession de flatter l'orgueil des familles souveraines ou le préjugé aristocratique des parvenus en leur attribuant, pièces fausses en main, d'anciens el glorieux ancêtres. Et le métier, paraît-il, nourrissait son homme. Mais, parmi les mobiles qui ont provoqué la fabrication et la falsification des documents, M. Giry note surtout l'intérêt politique. « On sait, dit-iP,

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