‹ Quelques-unsChapitre 4 sur 16 · I . Manuel de diplomatique, p · texte numérisé non relu

I . Manuel de diplomatique, p

combien certains gouvernements ont use de ce moyen, comment certains d'entre eux ont entretenu des faussaires à gages et organisé de véritables ateliers de fausses pièces. » Il nous apprend encore, par l'exemple d'un certain Jean-Pierre de Bar, falsificateur de la généalogie de la maison d'Auvergne, que les faussaires une fois découverts se brisaient souvent la tête contre les murs de leur cachot. Et nous voyons aussi que le cardinal de Bouillon, complice de Jean de Bar, ne fut pas autrement inquiété ; tant il est vrai que, selon le mot de M"^ de Sévigné, « les petits poissons sont toujours mangés par les gros ».

Et ne voilà-t-il pas de sages méditations pour un jour de pluie ^ !

1 Arthur Giry est mort quelque temps après la publication de cet article, auquel je n'ai d'ailleurs rien changé.

Pour tenter du talent de M. Henry Fouquier une définition complète et décente, il faudrait au moins le sens critique affiné et la clairvoyante sagesse de Nestor, l'esprit avisé et la grâce câline de Colomba, la justesse de touche, la finesse et la vivacité de « la main qui crayonna » les portraits de Renan, de Gambetta, d'Emile de Girardin, de Rouher et de Lepère, et le style souple, ondoyant, facile, abondant, gracieux, si plein de nuances nonchalantes et de coquettes négligences et pourtant si classique de M. Henry Fouquier lui-même. Or cet « au moins » suppose déjà de très rares qualités que je n'ai point. Et mon embarras redouble encore, quand je songe que ce chroniqueur joint à l'esprit volontiers gouailleur d'un Parisien d'aujourd'hui la verve risquée d'un petit conteur galant du xvni" siècle, la rouerie d'un Florentin d'il y a

trois cents ans, ralacritc d'humeur d'un Gallo- Romain de la Narbonnaise, la préoccupation moralo d'un païen indulgent pour le culte nouveau et contemporain de Marc-Aurèle ou do Julien l'Apostat, la sensualité d'esprit d'un bibliothécaire de la villa d'iladrien classant des bouquins selon les préceptes de Vitruve, l'élégance amoureuse d'un Gudius et le culte de la beauté physique, intellectuelle et morale d'un Grec, non d'Athènes, mais de ces îles aux noms sonores semées le long des côtes azurées du golfe de Tarente. Il est comme ce Protée vùlu de nacre changeante qui habitait le fond du gouffre deCarpathos et se dérobait, par les mouvements sinueux de son corps, à ceux qui le voulaient saisir pour l'interroger, ou comme cet hircocorf de la scolasti(iue, qui avait deux natures, et cessait de se ressemblera lui-ménu^ dés que Ton considérait l'un de ses traits à l'exclusion des autres. On ne sait vraiment comment et par où le « prendre ». Essayons cependant.

HENRY FOUQLIER 27

Il est d'abord et presque exclusivement journaliste. Il Ta même, si l'on peut dire, toujours été, et le journalisme était vraiment chez lui une « vocation ». On rapporte que sur les bancs de Sainte-Barbe il était déjà rédacteur en chef d'un « quotidien ». Selon toute probabilité, c'était un «journal d'opposition», etles « pions », principalement, devaient faire les frais de l'esprit qu'y dépensaient les gamins de « cet âge sans pitié ». Et j'imagine que la « copie » se faisait clandestinement à l'étude du soir, derrière les Gradus et les Thésaurus accumulés. Une fois bachelier, il commença « sa médecine », puis fit « son droit », en ce temps où dire que l'on faisait « son droit » était la plus pudique façon d'avouer que l'on ne faisait rien. Mais il ne tarda point à « retourner à son vomissement ». Dans cet étrange métier de journaliste où l'on rencontre toute sorte de monde : des écrivains du plus grand talent et des brasseurs d'affaires (et de quelles affaires !), des délicats et des aboyeurs,

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dos indépendants et des enchaînés, des apôtres et des exploiteurs, des savants et, aulant et plus qu'ailleurs, des imbéciles et des illettrés, il a fait tout ce qu'un homme d'esprit et un galant homme y peut faire. 11 a « sufli » amplement à toutes les places qu'il a occupées dans la presse, depuis les moins reluisantes jusqu'aux plus en vue ; car il a été tour à tour fait-diversier, échotier, reporter, secrétaire de la rédaction, chroniqueur, polémiste militant, politique, critique littéraire et dramatique, rédacteur en chef, directeur de la presse au ministère de rintérieur... Avec cela, je crois bien qu'il a écrit dans tous les journaux, non seulement français, mais européens.

Toutes les qualités du journaliste, il les a au plus éminent degré. Il est, au sens latin du mot, extrêmement « intelligent ». Son esprit facih', alerte, actif et subtil comprend tout, s'assimile tout, ou du moins devine tout. Il est « prêt >» sur quelque question que ce soit, d'ordn» moral, littéraire ou politique. VA s'il ne la connaît pas Il fond, il en butine la lleur avec une grAce si charmante qu'elle convainc tout autant, et sou-

vent mieux que les meilleurs arguments. Sa dialectique, — j'allais presque dire sa sophistique, — n'en est pas moins merveilleuse. Il est un grand stratège des mots, et il sait qu'une déduction habile supplée parfois à la quantité et à la qualité des raisonnements. Comme le diable, il est grand logicien ; et c'est surtout quand il a tort qu'il paraît le plus avoir raison. Et puis, depuis quarante ans qu'il l'exerce, il aime encore son métier comme au premier jour. Il croit avec Rabelais que l'imprimerie a été inventée « par suggestion divine » et pour le bonheur de l'humanité. Il aime à griffonner un article, le soir, sur un coin de table, dans la salle de rédaction enfumée et bruyante, et le donner, tout chaud encore de l'improvisation, au metteur en pages. Il aime les ballots de papier, la casse des compositeurs, les rouleaux encrés et le bruit sourd et continu des rotatives qui font en tournant trembler la maison. C'est avec volupté qu'il respire cet acre relent de papier humide et d'encre grasse, si doux aux humanistes de la Renaissance, et qu'Erasme préférait a la senteur des jasmins et des roses.

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Et si je pense maintenant (juc M. ilcnry Fouquier écrit pour le moins deux ou trois articles par jour, que la plupart sont exquis et qu'aucun n'est insignifiant ni médiocr«\ («ii seulement illisible et mauvais, je reste bouche b(5e.

On a dit et rc^pété souvent que M. Henry Fouquier était un sceptique, ce qui m'inciterait peut-être à croire qu'il n'en est pas un. Mais, le soin jaloux qu'il met à s'en défendre à toute occasion me disposerait plutôt à penser qu'on n'a pas tout h fait tort de le dire et de le répéter. Et pourquoi s'en défendre ? N'a-t-elle pas de grandes chances d'être ce qu'on a encore trouvé de mieux en philosophie, cette doctrine qui enseigne que tout est relatif dans l'universelle illusion des choses, que nous ne saurons jamais le tout de rien et qu'au surplus, tout n'est que vanité? Il semble, en effet, qu'un sceptique (au sens philosophique et non boulevardier du mot) soit plus apte à mieux comprendre et aimer plus de choses, à en jouir plus pleinement, et

plus enclin aussi à l'indulgence, à la générosité el àlapitié. SiM. Henry Fouquiern'estpasunsceptique, il est du moins un esprit curieux, tempéré et maître de soi, tout imbibé de la sagesse de Montaigne, lequel pensait qu'il ne fallait point u mettre à trop hault prix des conjectures ». Il a des préférences morales et intellectuelles, sinon une foi et des principes. Sa qualité maîtresse est le bon sens, qualité rare et qui n'est peut-être pas, comme le prétendait Descartes, (( la chose du monde la mieux partagée ». Mais vous entendez bien que ce bon sens est du meilleur aloi, encore qu'il ait quelque chose de commun avec celui de feu Sarcey. Il ne se délie, ni de la sensibilité, ni de l'imagination, et éclaire, sans les simplifier au point de les fausser, les questions les plus délicates et les plus embrouillées. De même que chez les mondains du siècle dernier, la grossièreté devenait souvent une impertinence et l'obscénité une galanterie, chez un homme d'esprit tel que M. Henry Fouquier, le bon sens se tourne parfois en épigramme et, — appliqué à certains sujets, — en paradoxe.

11 est, h coup sûr, un grand épicurien. Et je vous prie de ne point vous scandaliser et de songer que la doctrine d'Epicure est en soi fort austère et que, chez de nombreux sages de l'antiquité, la recherche bien ordonnée du plaisir se confondait avec la vertu elle-même. Il sait jouir dôs « plaisirs en repos » comme des (( plaisirs en mouvement » ; et je le prouverai en disant qu'il est bibliophile. Car il aime les livres, et non seulement pour les enseignements qu'ils donnent, les pensées qu'ils expriment et les imaginations qu'ils suscitent, mais encore pour eux-mêmes, et avec désintéressement et sensualité. Il a cet instinct qui a fait les Ganevarius, les Double et les Groslier. Il aime les grains délicieux du maroquin, il est curieux de ces petites lleurettes d'or que les Bauzonnès et les Boserian appliquaient au dos des livres de Marc-Michel Hey, entre chaque nervure. Et s'il vénère, pour leur utilité, les notes et gloses très doctes qui font le prix des éditions bipontiques, il chérit, pour leur seule beauté, les incunables au frontispice de José Badius, les vénérables « éditions à la sphère »,

les poudreux elzévirs dWmsterdam et de Lyon et les gracieuses italiques des Aides.

Sa philosophie est la philosophie de la nature. Il faut suivre celle que Mathurin Régnier nommait la « bonne mère », parce que tout ce qu'elle fait, elle le fait bien, et qu'en définitive il est impossible de se soustraire à ses lois :

Nunquam aliud natiira, aliud sapienlia dicit.

Et cela, parce qu'il croit, comme Rabelais, que la nature est morale et que, si elle devient immorale, c'est que nous l'avons déformée. Car « gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faicts vertueux et retire de vices : lequel ils nomment honneur * » . Je ne fais qu'indiquer ici une tendance d'esprit de i\J. Henry Fouquier, dont je pourrais aisément fournir maints exemples. Et si vous vous souvenez maintenant que cette philosophie fut aussi celle de Montaigne, de Gassendi, de Chapelle, de Molière, de

' Rabelais, Gargantua, LVII.

3V QUELori:s-UiNs

Théophile, de des Barreaux, dllelvélius. de d'Holhach, et celle aussi si nettement exposée par Diderot dans le supplément au Voyafjr dr Bovgainville^ vous verrez que je n'avais pas tout à fait tort de dire que ce chroniqueur était à, la fois un descendant de ces Grecs << vieux amants de l'antique Nature » et un énivnin de race vraiment française.

Un jour, Richard 11 d'Angleterre qui « moult fuen parloit et lisoil françois », fit venir en son palais d'EIlham messir^ Jehan Froissart, homme docte et suhtil, grand clerc en l'art d'aimer et passé maître au récit des amoureuses prouesses. Froissart ayant fait don au roi d'un heau livre enluminé d'or et d'azur, couvert de velours vermeil et clos par deuxfermaux richement ouvrés de rosiers d'or, celui-ci demanda : « A donc, messire, de quoi traite ce livre? » Et Froissart répondit : « D'amour' ».

1 Chroniques, de Froissart, I, IV, chnp. xl.

IIEMIY FOL'QUIER 3a

M. Henry Foiiqiiier, si quelque souverain lettré linlerrogeait, pourrait reprendre pour son propr(3 compte la brève et charmanle réponse du chanoine de Ghimay. Car tous ses livres parlent d'amour et, en extrayant de toutes les chroniques qu'il sème chaque jour dans le? gazettes, celles où il parle des femmes, du mariage et de Tamour (et ce ne sont ni les moins intéressantes, ni les moins nombreuses), on en ferait, je crois, comme on disait au temps du Romant de la Rose, un aimable « ditié amoureux ». Leurs titres seuls marquent suffisamment les habituelles méditations de ce casuistt». « ami des femmes » : Autour du Mariage^ le Divorce^ V amour au Sénat {!)^ les Femmes^ Les Filles^ Les Courtisanes ^ Les Marions^ Une Question amoureuse. Philosophieainoiireuse^ aie. ^Q^io..., Et n'a-t-il pas écrit ceci :

« Plus je deviens vieux, plus je pardonne à l'amour. Amour-coup de foudre, amour-passion, amour-caprice, amour-galanterie, tous lesamours que ce grand fendeur de cheveux en quatre qui est Stendhal a décrits et classés, je comprends tout, j'excuse tout; parfois môme j'envie...»

Parloiil où il y a do Tamour, — et si pou que ce soit, — M. Honry Foiiquier se laisse toucher et fait paraître des trésors d'indulgence. Il est tout prôt à excuser les pécheresses pourvu qu'elles soient jolies, qu'elles aient succombé par amour et qu'il y ait eu, en la demeure, un pou do vague idéal. Etquand il n'yaeu ni idéal, ni amour tout à fait désintéressé dans la « consommation de la faute », M. Henry Fouquier a l'habileté d'y on fourrer juste ce qu'il faut pour pouvoir s'apitoyer décomment. Les Manons, les Ninons et les Marions trouvent encore grùce devant lui, à condition que leurs aptitudes pour la tenue des livres ne soient pas trop développées. Et il a trouvé d'ingénieuses explications et do louchantes excuses an ridicule dos amoureuses mûries. Mais nul, je m'empresse de le dire, ne s'est élevé avec plus de vivacité conlrc certaines brutalités ou perversions do l'amour, et n'a plus congrùment parlé du mariage... et du divorce. Il a mis beaucoup de lui-même dans la peinture qu'il a faite du caraclére de don Juan, ou plutôt, il a prêté à don Juan quelques-unes de ses propres idées.

IIENKY FOLQUIER 37

Il pense que les femmes n'ont en ce monde d'autre rôle que de plaire et d'être belles. Je le croistrès peu féministe, et je le tiens pour l'un des derniers et des plus gracieux hiérophantes du culte d'Eros.

L'un de ces jours derniers, je me trouvais rue Saint-Jacques. C'est, comme vous savez, une rue étroite, raboteuse et sale, mais vénérable aussi, puisqu'elle accueillit sous Louis XI les presses du premier imprimeur parisien et que, maintenant encore, elle est hospitalière aux bouquinistes et aux brocanteurs. Jean de Meung composa dans une maisonnette de cette rue son Bornant de la Rose, et les Gramoisy, que Guy Patin nomme (( les rois delà rue Saint- Jacques », y ont édité le corps de nos historiens.

J'allais donc sous le ciel gris et sur le pavé glissant, m'arrètant parfois devant une boîte de bouquins à deux sous pour y relire au passage quelque ode de Ronsard ou de Marot, lorsqu'une petite pluie fine et froide commença de tomber. Instinctivement alors je demandai un abri

aux nobles et vieux murs du Collège de France Nous ne sommes plus en effet à ce temps où le bon Ramus se plaignait d'être réduit à professer sous un hangar, en sorte que ses leçons étaient sans cesse « importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et des lavandières ».

J'ai toujours nourri pour cette vieille maison les sentiments les plus tendres. La petite cour où s'élève la statue de Budé rappelle h leurs petitsneveux les noms illustres de ceux qui professèrent dans cet antique collège, l'un de ces sapientum templa serena dont ne parle pas Lucrèce. Des plaques de marbre y évoquent le souvenir des Danès et des Votable, des Gassendi et des Guy- Pat in, des Tournefort et des Cuvier. \A aussi résonnèrent, comme « trois cordes harmonieuses », Quinet, Michelet et Mickievicz. Renan y déploya les plis infiniment sinueux de son élégante et ondoyante pensée, et le doux Darmesteter y parla de « la vie des mots ».

Le Collège de France a cela d'aimable que l'on y enseigne tout et quelques autres choses encore. Les sciences que l'on y professe n'ont point toujours d'utilité, et cela, si l'on en croyait Aristote, ferait précisément leur noblesse et leur charme. Il s'y rencontre des hommes qui ont passé leur vie à collectionner de vieux pots en se demandant s'ils sont étrusques, ou à désigner exactement le nombre de locatifs et d'ablatifs absolus que l'on relève dans la Pharsale. Ce qu'ils en disent ne sert à rien, mais semblables en cela aux ouvriers du Moyen Age qui travaillaient leur pierre sans savoir si jamais on l'utiliserait, ils collaborent pour leur humble part au monument futur.

Avec cela, le Collège de France est comme une abbaye de Thélème, où chacun enseigne ce qu'il veut et comme il veut, et dont le docte M. Gaston Paris est l'abbé. Il y conte lui-même l'histoire de la belle Aude et celle de Huon de Bordeaux. M. Gaston Boissier y entretient des vieillards quinteux, avec cet accent mâle à la fois et troublé d'un vieux Romain du temps d'Agricola et l'élégance souriante et fine d'un

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rjallo-Roniain ami des lettres. 1^1 le doux M. Groiset, sur les lèvres duquel les abeilles de rHélicon butinent un miel plus doux que celui de rilymette, y parle avec émotion de Bion et de Moscos.

Les (^rudits sont des maniaques, et Ton peut en rire; moi, je trouve leur manie délicieuse, parce qu'elle implique lamour du passé et que cela est une grande vertu. L'Hermagoras de La Bruyère, qui ignorait le nom de son roi mais savait exactement laquelle des deux mains d'Artaxercès était la plus longue, ne me déplaît point; et j'aime de tout mon cœur l'auteur de y Histoire des moines de Saint-Germain-des-Prés, le gracieux et candide Sylvestre Bonnard '.

Mais, le Collège de France étant la demeure des sages, son enseignement ne peut qu'être éclectique. A côté *donc des vieux maîtres, il en est de plus modernes. Et parmi ces derniers, dans ce ciel élhéré où ne brillent que des étoiles de première grandeur, luit d'un éclat particulier le savant M. Louis llavet.

* Anatole France, Le Crime <'" <"/-"v/ ■-> ih.»»or(l.

LOUIS IIAVET

Fils de réminent et consciencieux édileur des Pensées de Pascal^ ^I. lïavet professe la métrique devant un auditoire de vieillards frileux qui,

Loin de songer à leurs erreurs passées,

noircissent encore des caiiiers de notes. Une jeunesse bouillante, comme celle qui se pressait jadis place Maubert autour de la chaire oii « lisait » Albert le Grand, vient aussi savoir du maître comment se scandent les vers asclépiades et les grands phérécratiens catalectiques.

M. Louis Havet est mince et de taille moyenne. Ses longs cheveux un peu grisonnants sont soigneusement rejetés en arrière, et son nez est chaussé de besicles d'or derrière lesquelles brillent deux yeux très vifs. Sa physionomie est empreinte d'une grande bonté et de quelque malice aussi : elle me rappelle assez

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exactement celle de Gulliver, telle que je Tai vue représentée dans une ancienne édition de Swift. 11 parle d'une voix forte et modulée une langue élégante et pure, comme il convient à un homme vivant dans la société des poètes latins et grecs que, selon le précepte d'Horace, il feuillette jour et nuit d'une main amie.

Vos, exemplaria grœca Xocturna versate manu, versate diurna.

Il conviendrait, pour louer M. Havet, de le faire "à l'aide d'un calame aigu, en une prose aux cadences latines. Je me contenterai, pour mon humble part, de rappeler quelques-unes des idées qui lui sont chères et sur lesquelles il revient volontiers.

D'après lui, ce qui nous charme dans les poètes anciens, ce sont les sentiments éternellement vrais qu'ils expriment, plutôt que la poésie elle-même. La jeune Nausicaa conversant avec ses compagnes au bord de la fontaine, nous touche par la grâce de sa jeunesse et la douce vision qu'elle évoque en nos âmes;

mais nous demeurons presque tous insensibles à la beauté plastique de la poésie d'Homère. Et cela, parce que nous ignorons la métrique. M. Havet ne fait jamais partie d'un jury d'examen de baccalauréat, et j'imagine que ce n'est là qu'une attention de ses chefs, soucieux de lui épargner la torture d'un jeune candidat lisant les vers de l'Odyssée avec une prononciation française et l'accent parisien. Il m'a été donné de l'entendre réciter des vers d'Homère : c'est une musique plus douce que les échos de la flûte de Pan au fond d'un bois sacré.

M. Louis Havet estime encore que la métrique, autant qu'aucune autre science, est propre à développer chez celui qui s'y livre l'esprit scientifique. Elle donne le goût de la mesure et de la précision, sans lesquelles il serait impossible au métricien de remettre sur pieds un vers mutilé. Elle lui donne aussi cette première qualité de l'esprit scientifique, l'amour de la vérité. La science en effet n'a point d'autre objet que la vérité pour elle-même, sans la plus petite dissimulation ni la plus légère altération. « Celui-là, dit un autre éru-

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(lit ', collègue de M. iïavet au Collège de France, qui, par un motif patriotique, religieux et môme moral, se permet, dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la moindre dissimulation, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un tilre d'admission plus indispensable que l'habileté. » Je ne suis pas sûr que M. Louis Havet ne ramène pas à la métrique la morale et la métaphysique.

Si donc, passant un jour dans cette étroite, raboteuse et sale, mais aussi vénérable rue Saint-Jacques, vous y êtes surpris par une petite pluie fine et froide, n'hésitez point à demander un abri aux nobles et vieux murs du Collège de F'rance. Et si, d'aventure, M. Louis Havet y parle de la métrique grecque ou latine, entrez à son cours. Vous ne vous y ennuierez peut-être pas, et vous ne courrez jamais que le

1 M. Gaston Paris.

risque d'apprendre ce que sont les créments et les trimètres iambiques scazo?is. Je ne yous dis point que ce soit, comme le croit M. Louis Havet dans sa candeur de savant, de la première utilité pour la conduite de la vie ; mais enfin c'est tout de même quelque chose.

Je n'apprendrai rien à personne en disant à mon tour quel poêle délicieux et fin est M. Maurice Bouchor. Mais n'est-ce pas le privilège des gens aimés que l'on parle toujours d'eux sans ennui, quand bien môme on serait sur de n'y rien apporter de nouveau? Chacun sait en effet qu'il débuta fort jeune par un recueil de poésies dans le goût de celles de M. Jean Richepin et tout gonflé de ce courant naturaliste qui soufflait alors; puis, qu'il se reprit et, nous dévoilant un nouvel aspect de sentaient, écrivit des contes bleus et gracieux, tout parfumés de piété. Car M. Maurice Bouchor aime passionnément ces histoires naïves oii flottent de suaves odeurs d'encens et que Ton trouve dans la Vir des Saints, Il a pratiqué le doux Jacques de Voragines, Gérard de Frachet, Louis de Gre-

nade, Ludulphe et Denys le Chartreux, et tous les écrivains mystiques, pour nous en rendre a la toute subslantifique moelle » en ces mystères d'une grâce si fine : Noël, Tobie, la Dévotion à saint André. . .

Mais vous entendez bien que cet interprMe irréprochable de tous les modes du sentiment religieux n'est l'esclave d'aucune religion positive. S'il était croyant, il ne le serait plus naïvement comme les conteurs du moyen âge, et le charme serait rompu. Ce sentiment, presque partout exprimé dans son œuvre, et qu'un Michelet et un Renan ont si finenent esquissé, n'est autre chose que celui que M. Jules Lemaître a appelé « la piété sans la foi ». Et j'avoue que celte piété ne me semble pas très éloignée d'être un raffinement d'impiété. Les anciens avaient connu cet état d'Ame, et je crois bien que le vieil Euripide faisant parler la chaste Artémis, n'était guère plus croyant que M. Bouchor écrivant des complaintes pour la Vierge. De nos jours, cette disposition d'esprit n'est point rare chez les plus distingués de nos contemporains, et pour s'en convaincre il suffi-

rait de relire Thaïs et le Puits de sainte Claire de n:o:i ctier maître Anatole France.

Dès lors, la difficulté, pour Maurice Bouchor, était de faire interpréter ses mystères. II ne pouvait en effet, à l'exemple de ses vieux devanciers, Rutebeuf, Jean Bodel d'Arras et Andrieu de la Vigne, les faire jouer à Téglise par les ministres du culte et suivre d'un sermon ; ou, comme les clercs de la Basoche, dans des granges. L'heureuse idée lui vint alors d'en conlier l'exécution à des petits comédiens de bois, aux marionnettes de la rue Vivienne. C'est ainsi qu'elles représentèrent avec le plus grand succès des adaptations de Schakespeare, des mystères et des caprices que le poète composait spécialement pour elles, comme d'autres font des rôles pour M""" Réjane ou M. Goquelin. Et par là encore M. Maurice Bouchor me touche infiniment, car je ne rougis point d'avoir, depuis le temps où j'allais jouer au cerceau autour du bassin des Tuileries, gardé aux marionnettes une vieille et profonde sympathie ^

1 Voir Pastels ef Figurines {X. Fontemoiag, éditeur^/, p. 263.

50 (JLELQUES-LNS

Mais je m'aperçois que le charme enclianleur qui se dégage des poèmes de M. Maurice I^ouchor m'ensorcelle et que je n'ai poinl dit encore ce dont précisément je voulais vous entretenir aiijoiird'luii. Voici donc que ce lettré d'humeur douce, tenu jusqu'à ce jour pour un boudhiste convaincu de l'inutilité de l'effort, ne goule plus 11' plaisir des mandarins. H a cessé désormais de faire de l'art pour l'art et d'écrire pour le plaisir d'écrire. Il est devenu homme d'action, s'est fait apôtre, et s'en va maintenant' portant la bonne parole littéraire et philosophique parmi les nations.

M. Maurice Bouchor estinii' qu il i'>l j»lu> important et plus utile au bien général (sa théorie, dans SCS grandes lignes, n'est pas très éloignée de c?lle de Stuart Mill) d'agir et de croire que tous nous avons quelque chose à faire en ce monde, que de douter de sa réalité môme. Kt persuadi', comme Danton, qu' «- apr^s h» pain.

r.IAURICE BOUCHOR b7

rinslniction est le premier besoin du peuple », il s'est consacré à cette œuvre de l'éducation des petits. Il n'a point pour cela abandonné la littérature; il ne fait que la concevoir d'une autre manière. J'ai là, sur ma table, les quelques volumes 'qu'il vient de publier pour les petits enfants et qu'il a eu la très délicate attention de m'envoyer. (Quand je vous disais que cet homme est un apôtre et qu'il veut faire des prosélytes I) C'est d'abord une traduction en vers, rajeunie, mais exacte cependant, pittoresque et naïve de l'antique Chanson de Roland. Elle est dédiée à «la jeunesse française». « Je voudrais, dit M. Bouchor, que notre épopée nationale fût connue de tous les Français, qu'elle fût goûtée au faubourg et au village comme dans les milieux les plus lettrés. C'est pourquoi j'ai tenté, après d'autres, un rajeunissement de ce vénérable poème, âgé de dix siècles et toujours vivant ; et j'offre le fruit de mon travail à ces jeunes hommes, à ces jeunes iilles qui sont aujourd'hui l'espérance de la patrie et qui, demain, seront sa force. » J'ai lu ' Chez Hachette.

la traduction de M. Maurice Bouchor, et mon plaisir a été très doux d'y retrouver toute la candeur et toute la poésie de cette vieille épopée, telle que Turoldus la transcrivit, au xii" siècle, en l'abbaye de Peterborough. J'ai parcouru aussi ces Chants populaires pour les Écoles (Livre du maître, s'il vous plaît), que le poète a composés avec son soin et son talent habituels et pour lesquels M. Julien Tiersot a recueilli et noté des mélodies.

Mais, parmi ces derniers livres de M. Maurice Bouchor, il en est un quia pour titre Lecture et Récitation et sur lequel je voudrais plus particulièrement attirer l'attention, parce qu'il me paraît le plus original. Il me souvient à ce propos des matins de mon enfance où ma bonne, avec mon ardoise et ma gibecière sous son bras, me conduisait au collège en me traînant par la main. Elle faisait de grands pas et j'avais peine à la suivre : tel Enée quittant Ilion en flammes avec son père Anchise :

Sequituiciue patrein, non passibus œquis.

Arrivé en classe, on m'enseignait à écrire en

me faisant copier un livre stupide où étaient successivement célébrées la politesse d'Antoine qui salue tous les vieillards qu'il rencontre dans la rue, la propreté de Raoul qui se lave continuellement les mains (ce qui, d'ailleurs, supposerait qu'il les a toujours sales) ou l'application d'Ernest qui pousse l'amour du travail jusqu'à cacher sous son traversin le syllabaire Regimbau.

Grâce à M. Maurice Rouchor, les petits, qui commencent maintenant d'aller au collège, apprendront désormais d'un poète qui a su se mettre à leur portée, sans rien perdre toutefois de son charme, comment Hercule triompha du Lion de Némée et quelle était la Puissance de Bacchns. Il leur dira aussi la Vaillance des Gaulois leurs ancêtres, la Chanson cVAriel^ l'histoire de Barra... Et ces récits empruntés à Homère, qui lui aussi chantait pour un peuple enfant, à Théocrite, à nos vieux chroniqueurs et à nos historiens les instruiront, ouvriront mieux leurs jeunes imaginations et les intéresseront davantage que les histoires d'Antoine ou d'Ernest.

GO oLi:i.uu;s-i Ns

M. Maurice Boiiclior n'a pas non plus Jélaissé le lh('iUre. S'il n'écrit plus pour la.Coniédio- Françaiso ou le théâtre de M. Sigiioret, il fait toujours d'aimables caprices pour les jeunes filles des écoles normales. 11 faut lire le Mariage de Papillonne ^^ o\x de sérieuses pensées se laissent parfois entrevoir à travers les jeux d'une imagination naïve. Celte petite pièce, destinée à être jouée dans des distributions de prix, n'a point cette prétention des tragédies que les jésuites du xv!!!" siècle faisaient représenter au collège de Glermont, et où l'incohérence de l'action et la noblesse risiblc des sentiments le disputaient à la pompe insupportable du style. Etant au collège Stanislas, j'ai joué moi aussi des pièces de ce genre et récité des monologues tragiques qui étaient du plus pur GorniMlle, avec seulement le génie de

' Chez Flammarion.

MAURICE BOLXIIOR Gl

Corneille en moins. On y trouvait des vers comme ceux-ci :

Le sort nous a vaincus, il faut vaincre le sort, Le plus persévérant est toujours le plus fort.

^1. Maurice Bouchor a des visées moins hautes, et c'est pourquoi ses comédies sont délicieuses. Aussi souhailerais-je qu'un critique dramatique, M. Emile Faguet ou M. Camille Le Senne, par exemple, en parlassent avec la compétence et l'autorité qui leur sont habituelles.

Certes, en essayant de reproduire trop succinctement ici les idées de M. Maurice Bouchor sur l'éducation populaire, je sens bien que je leur ai enlevé la grâce, l'esprit et aussi peut-être la chaleur et la générosité contagieuse de l'accent. Je m'en excuse en vous engageant à lire l'allocution qu'il prononça à la séance de réouverture des cours de l'Association philotech-

nique'. La noble entreprise de M. Maurice Bouchor méritait néanmoins d'être signalée, d'autant que bien peu d'entre nous auraient eu le courage et la modestie d'en faire autant.

i Les Lectures populaires (chez Hachette).

GUSTAVE DE MOLINIRI

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