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GUSTAVE DE MOLINARI

Je me plais infiniment dans la société des vieillards, surtout lorsqu'ils sont membres de l'Institut. Sans doute, il faut cliercher l'explication d'une telle préférence dans l'inexpérience et l'ignorance de mon âge, mais aussi dans un désir très vif de m'instruire. Je sais bien que, dans les peintures qu'ils ont faites des trois âges de la vie, Horace ^ Bossuet- et Hoileau-^ reprochent amèrement à ceux dont la neige blanchit les cheveux de dénigrer le présent et d'être des louangeurs excessifs du temps passé: laudalor temporis acti. Mais cela précisément fait le charme de leurs entretiens. Ils ont beaucoup vu et, partant, beaucoup retenu. Leur conversation est tout émaillée de souve-

1 Epîlre aux Pisons.

2 Panéfjijriqiie de saint Bernard.

•"' Art poétique.

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nirs qui voltigent autour de leur esprit comme ces petits papillons blous qui dansent en chœur autour delà lampe, quand la fenêtre est demeurée ouverte et que le soir est tombé. Il serait vain de chasser ces enfants ailés de la nuit, si frôles, si légersetsi gracieux, car il en reviendrait d'autres. C'est en causant ainsi familièrement avec dos hommes âgés que je me suis insensiblement convaincu du peu que je savais, en comparaison de ce qui me restait à savoir.

Et, ce soir, il me souvient du petit écolier que j'étais voici tantôt quinze ans. Il était bien un peu paresseux et étourdi, mais il devenait subitement sage et attentif lorsque son professeur lui expliquait ï Iliade, Œilipo roi et la Chanson de Roland. Il ne s'ennuyait point aux longs discours de Nestor fertile en conseils, du vieux Thébain Tirésias aux yeux fermés à la lumière et de Naimes à la barbe fleurie. Il a peu changé depuis. Jamais il n'imitera ces méchants enfants dont parle la Bible, qui jetèrent des pierres au vieux prophète Elisée en l'appelant « tète chauve ». Aussi des lions ne sortiront jamais des forêts pour le manger; et,

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au jour du jugement, son respect pour la vieillesse lui sera compté. Il n'ira pas brûler dans la géhenne de feu. J'ajouterai toutefois que cette considération est peu faite pour le charmer, car il imagine dans sa candeur qu'on se doit beaucoup plus amuser derrière les portes brûlantes d'Hadès qu'à jouer au ciel du téorbe et du psaltérion.

C'est donc avec abondance de cœur que je parlerai aujourd'hui de M. de Molinari dont on fêtait, il y a quelques jours, le quatre-vingtième anniversaire.

Fils du baron Philippe de Molinari qui, après avoir fait les guerres de l'Empire, vint s'établir médecin homœopathe à Bruxelles, M. Gustave de Molinari est né à Liège en 1819. Ses premières années s'écoulèrent paisiblement dans cette grise et vieille cité aux murs noircis par la fumée des usines et nonchalamment couchée, sous un voile léger de brouillard, au confluent de

rOurlhe et de la Meuse. Ville à la fois ilc l'héroïsme, de la science et des arts, qui défia la ruse ot soulint l'assaut des Bourguignons au temps de Charles le Téméraire, fut la patrie de Gérard de Laresse, « le Poussin de la Belgique », et de Grétry,etmérilait déjà aux environs de l'an 1000, sous l'épiscopat de Notger, le gracieux surnom de « Fontaine de sapience ».

M. de Molinari vint de bonne heure à Paris ot y écrivit dans divers journaux de l'opposition radicale, tels que Le Courrier Français et le IJhre Eehange où il prit une part si active à la campagne de Frédéric Bastiat. Le coup d'Étal du 2 décembre le fit retourner en Belgique, où il occupa la chaire d'économie politique au Musée de l'Industrie de Bruxelles. Bevenu en France quelques années après, il collabora au .h m mal (/es Déhafs et au Journal des Économistes qu'il dirige encore aujourd'hui. Car c'est un laborieux; et parvenu à cet âge où ceux qui ont porté le poids du jour et de la chaleur ont droit au repos, il ne se repose point. Je l'ai visité ces jours derniers dans son antique et silencieux logis de la rue do Verneuil, et je

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l'ai trouvé la plume à la main, assis à son bureau chargé de livres et de papiers, corrigeant les épreuves de son prochain livre : Esquisse de lorganisation politique et économique dune société future, La vieillesse lui a épargné les maux qu'elle apporte trop souvent avec elle. 11 a vu passer de nombreuses générations d'hommes et m'a causé sans regret du temps écoulé et avec espérance de l'avenir. Et tandis qu'il parlait, son visage harmonieusement patiné par les ans s'éclairait d'un fin sourire tout fait d'indulgence et de bonté.

Heureux le roi de Thulé dont le cœur était demeuré plein de souvenirs! Heureux aussi le vieil économiste de la rue de Verneuil qui, après une longue vie de labeur, a su garder en lui l'amour de la science et le goût de l'étude !

L'œuvre de M. Gustave de Molinari est consid érable. Elle apparaît néanmoins comme une manière de '(Thésaurus » où l'auteur aurait condensé la substance de ses idées économiques.

Dans chacun de ses livres, en ellet, il semble s'être efforcé <* d'enfermer moins de mots qne de sens ». Aussi n'attend ra-t-on point de moi que j'en parle savamment et dignement. Mais ces ouvrages de science ont cela d'aimable qu'ils savent également intéresser les ignorants comme moi. J'en ai fait l'expérience ce matin même en feuilletant avec un noble plaisir ses Lettres sur les Etats-Unis et le Canada. J'accompagnais en pensée M. de Molinari à bord du Canada^ j^admirais avec lui les deux arches colossales du pont de Brooklyn, je le suivais en car h travers les rues de New- York, je pérégrinais en sa docte compagnie dans Montréal et Québec, Boston et Chicago, à travers la Caroline du Sud et la Nouvelle-Orléans, et je rentrais en France à bord du JLaôrrt^/o;', parfaitement satisfait de mon voyage. Mais ce qui surtout m'a frappé dans les Lettres de M. de Molinari, — qui n'est point un écrivain d'imagination, — c'est la finesse et l'exactitude scrupuleuse des impressions notées, et aussi un arl charmant, encore qu'un peu mièvre, des descriptions, toutes faites de petits traits pris sur le vif, à la manière des pointillistes.

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On se souvient de ce passage fameux de V Essai sur le principe de la population^ où Malthiis, après avoir émis ces deux propositions essentielles de sa théorie : « Lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va se doublant tous les vingt-cinq ans et croît de période en période suivant une proportion géométrique, tandis que les moyens de subsistance les plus favorables à l'industrie ne peuvent jamais augmenter que selon une progression arithmétique », trace ce tableau saisissant du grand banquet de la nature. Un homme se présente et il n'y a point de couvert vacant pour lui. La nature lui commande de s'en aller, mais, émus de compassion, les convives se serrent et lui font place. Alors de nouveaux intrus se présentent, l'ordre et l'harmonie du festin sont rompus et l'abondance qui régnait auparavant se change en disette. Et Malthus ajoute : « La grande maîtresse du banquet, désirant que tous ses hôtes fussent abondamment pourvus et sachant qu'elle ne pourrait pourvoir un nombre illimité de convives, refusait humainementd'ad-

' Ti'aducUon de MM. P. et G. Prévost, livre I, chap. \ et u.

mettre des nouveaux venus quand latable était déjà remplie ». Alors, on se préoccupait du danger d'un accroissement excessifde la population et des moyens de le modérer. Aujourd'hui, le ralentissement du mouvement de la natalité en France a suscité une crainte opposée, et M. Gustave de jNïolinari s'est mis en quôte des moyens d'augmenter le nombre des mariages et de les rendre plus féconds. C'est tout l'objet de son beau livre: la FeV/cî^////;*^. A près avoir recherché les causes qui ralentissent le mouvement ascensionnel de la population, il examine celles qui ont agi, en tout temps, pour en abaisser la qualité, mais qui ont pris depuis Tavènement de la liberté de reproduction uni» activité plus grande, plus alarmante. Ce sont entre autres : les vices et les maladies des parents, les unions mal assorties et les mauvais croisements de race, l'imperfection des lois relatives auxunions et les encouragements artificiels à la population, l'insuffisance d'entretien et de soins ainsi que le travail prématuré des enfants et, enfin, la prostitution. Estimant dés lors que, si les races humaines sont comme les espèces végétales et

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