‹ Quelques-unsChapitre 6 sur 16 · GUSTAVE DE MOLINARI · texte numérisé non relu

GUSTAVE DE MOLINARI

aninialos susceptibles de progrès, il faut s'inquiéter de quelle manière elles se peuvent perfectionner; M. de Molinari a créé une scienca spéciale, tenant à la fois de Técononiie politique et de la biologie : la viriciilture . Elle a pour objet la recherche : l°des moyens d'équilibrer, sous un régime de liberté de la reproduction, lapopulation avec son débouché; 2° des remèdes à opposer à la dégénérescence de la population et des moyens d'en améliorer la qualité ; et 3" des moyens de supprimer ou de réduire, dans les limites du possible, la prostitution.

Si j'en avais la place, j'aurais voulu parler également de Grandeur et Décadence de la Guerre et des Bourses du travail. 11 eût été intéressant en effet de marquer, à propos de ce dernier livre, comment les socialistes, en s'emparantdel'idée deM. de Molinari, l'ontdénaturée. « C'est, me disait-il lui-même, un enfant qu'on

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mu changi* en nourrice ». S'il notait aussi niodeslo que savant el sage, M. Gustave de Molinari pourrait dire comme Horace :

Expgi monumenlum rrre perennius.

Car son nom durera, parmi les plus illustres, à côte de ceux des Quosnay et des Turgot, des Adam Smilh et des Bentham, des Jean-Baptiste Say et des Bastiat, dans l'histoire de l'économie politique.

ABEL HERMANT

ABEL HERMANT

Il est comme Paul Hervicii, Henri Lavedan ou Fernand Vandérem, mais avec une originalité bien tranchée, un peintre excellent, véridique et sévère, ' — et peut-être excellent et véridiquc parce que sévère, — des mœurs de ce tout petit monde bigarré qu on appelle « le monde ». Car tout le monde n'est pas « du monde ». Certains en sont parce qu'ils sont nés^ certains parce qu'ils sont riches et quelques-uns aussi parce qu'ils sont pauvres; d'autres, en passant, parce qu'ils ont un habit noir; plusieurs, on ne sait pas pourquoi et beaucoup on devine trop pourquoi.

La Bruyère dit en parlant de quelques financiers : « De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent. »

' A propos du Char de l'Etal, 1 vol., chez Ollendorf.

No pourrait-on dire aussi, et sans plus exagérer que l'auteur dos Caractères : « Ils no sont ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des hommes : ce sont des gens du monde»?

C'est ce que M. Abel Hermant a vu d'un œil très clair. Il ne nous a point dissimulé le fond gangrené que recouvrent ces élégantes « façades ». VA si ses héros sont presque tous comtes, marquis, ducs ou ploutocrates, gens du faubourg Saint-Germain ou Saint-Honoré, uniquement occupés de leurs plaisirs; leurs mœurs, à tout prendre, ne diffèrent pas tellement de celles moins polies et moins inoffensives en honneur dans les faubourgs suburbains. Avec cela, il a su, aussi bienque quiconque, dégager ce « quelque chose d'amer » dont parle Lucrèce, qui surgit de la source môme des plaisirs; et rendre les craintes, les tracas, les dégoûts et les écœurements inhérents à l'état de ces gens trop riches qui ne sont que cola. Relisez, je vous prie, la tirade de Ronnequin, dans la Meute.

On a dit que los personnages de M. Abel llormant étaient d'autant plus vrais qu'ils étaient calqués sur des originaux dont on cite les noms.

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Ainsi que La Bruyère et Aristophane (lui aussi peut-être), du moins comme il convenait, M. Abel Hermant s'est toujours défendu d'avoir voulu écrire des romans ou des pièces « à clefs ». Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, et d'où qu'elle vienne, celte exactitude rigoureuse de peinture n'est pas l'un des moindres attraits de l'auteur du Disciple aimé^ et d'autant plus ragoûtant si l'on considère de quelle manière convenue et fausse se sont mus, entre certaines pattes, les pantins de la comédie mondaine.

Mais c'est de loin et par des voies nombreuses et détournées que M. Abel Hermant s'est acheminé lentement vers cette partie de son œuvre, par laquelle surtout il vaut.

Il est, en efTet, de ces écrivains dont Pascal dit qu'ils sont «universels» et l'auteur des Caractères (décidément cet exquis La Bruyère me hante ce soir"» qu' « ils ne mettent pas d'enseigne ». Tour à tour romancier historicïue ou

mondain, auteur dramatique ou conteur dans la manière du siècle dernier, il a touché à tous les genres, maisjamais indiiïèremment. C'est pourquoi son œuvre, par sa diversité même, me déconcerte un peu. Je crois qu'il a dans Fesprit cette sveltesse pliante que Vénus veut au corps de ses prêtres, puisque, jusqu'à ces derniers temps, il a presque toujours imité quel- (iu\m.

Oh! je ne lui en fais pas un reproclie; car (ous, plus ou moins, nous nous modelons sur deux ou trois auteurs préférés. Et, je vous prie, Corneille ne doit-il rien à Caldéron ou Lope de Véga; Boileau h Horace; La Fontaine à Bidbaï, Lokman, Esope, Babrius, Phèdre, Avianus et Boccace; Bacine à Euridipe; Molière ii Piaule et Térence, aux Mt/stn^es du moyen ùge et même à Scarron? Je veux le louer au contraire de cette merveilleuse llexibililé d'esprit qui lui permet de se souvenir profitablemontde tant d'écrivains si peu semblables entre eux. D'abord natura/isfc comme Zola ou Maupassant (je n'ai pas dit réaiis/e^ parce que le réalisme n'est point chez Zola, mais chez Daudet, Alain Lesage, Pétrone

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et même les classiques « en un certain degré »), puis impressionniste comme les frères de Goncourl, il a fait ensuite, comme Paul Bourget, des anahj ses psychologiques et conté légèrement aussi à la façon de Laclos, Besenval et de l'aimable auteur de Fauhlas^ le conventionnel Louvet de Couvray.

Ai-je besoin d'ajouter maintenant, qu'outre que cette souplesse avec laquelle M. Hermant sait imiter ses modèles, — tel Amaryllis se pliant à Tityre ou Lycoris à Varius, — soit à elle seule une manière d'originalité; l'imitation chez lui « n'est point un esclavage »? Car selon le mot.de Bayle dans son Dictionnaire^ « il ne prend que le grain et laisse la balle ». Et puis, dans ses meilleurs endroits, M. Hermant reste toujours lui-même par ce « je ne sais quoi » de fin, de poli, de piquant et même de pinçant, d'observé vivement et de rendu froidement, qui n'appartient qu'à lui.

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Cv « je ne sais quoi )>, M. Abel Hermant me semble l'avoir dégagé et« isolé » surtout dans Les Transatlantiques^ La Carrière, Le Sceptre et Le Char de r État. Ces quatre livres appartiennent à ce genre familier et charmant de la comédie fragmentaire, ou, si vous voulez, de la Vie parisienne, où M. Hermant est passé maître. Un genre nouveau, me direz-vous? Point du tout; mais un genre renouvelé (et je vous accorde que cela revient à peu près au môme), et tout aussi classé et <îlassique que la tragédie ou la comédie. Car bien avant que d'être illustré par M"* J. Marni, Ludovic Halévy, Maurice Donnay et Michel Provins, il fut pratiqué au xvin" siècle par Boursault dans son Esope à la Ville, au xvii" sièchî par Molière dans les Fdchettx et Boileau dans ses illisibles Dialogues sur les héros (le romans. Au ii*' siècle avant notre ère, lorsqu'il était las de faire converser des morts illustres, Lucien de Samosate écrivait ses succulonls Dialogues des Courtisanes. Et voilà plus de vingt siècles que la littérature dialoguée florissait déjà en Grèce avec Epicharme, Sophron, llipponax. Les Idylles de Théocrite

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de Syracuse et Les Mimes de son contemporain Hérondas.

Les dialogues que M. Abel Hermant signe dans la Vie parisienne du gracieux pseudonyme à'HermeHne^ — titre de Tun de ses plus savoureux romans historiques, — sont aussi amusants, aussi brillants et aussi vrais que possible. La triple aristocratie du nom, de l'argent et du plaisir y est cinglée d'une main experte. L'esprit y pétille partout à fleur de phrase, tournant rarement au mot et ne descendant jamais à la hlague. Puis ce psychologue et cet ironiste est encore un moraliste. Oh !pas comme Dumas : point de sermons chez lui. Si les vilenies de ses personnages ne le trouvent pas indulgent, du moins se garde-t-il de les juger lui-même. La morale flotte d'un bout à l'autre de ses ouvrages, sans qu'aucun mot, qu'aucun geste la trahisse jamais. On la devine partout, on ne la saisit nulle part.

M. Abel Hermant est vraiment cet auteur dont parle Fénelon dans sa Lettre à F Académie « qui nousfaitoublierqu'il est auteur », etcet«honnôle homme » dont la Rochefoucauld dit qu'il « ne se pique de rien»... môme pas de faire de la morale.

Je voudrais aujourd'hui vous faire plus intimement connaître et aimer davantage l'historien de Nos oingines^\ l'auteur de V Archéologie Celtique et gauloise^ la Religion des Gaulois^ le docte et vénérable M. Alexandre Bertrand.

Vous savez qu'il appartient à cette illustre famille des Bertrand qui ont si grandement honoré leur pays dans les sciences et les lettres. Il est, en effet, le fils aîné de cet Alexandre- Jacques-François Bertrand qui mourut en 1831, laissant de remarquables Lettres sur les Révolutions du Globe^ une étude sur le Magnétisme animal en France et r extase dans les traitements magnétiques^ et aussi un Traité ^du somnambulisme, extrêmement documenté pour Tépoque où il parut, et que l'on souhaiterait de voir réédité de nos jours par un éditeur aussi intelli-

1 Chez Ernest Leroux.

gcnt que M. Félix Alcan. Son frcrc (^''tait Joseph Bertrand, membre de l'Académio française et de TAcadémie des sciences, qui fut, voici tantôt soixanlo-cinq ans, un enfant prodigieux, (lar on se souvient qu'ayant concouru, îi Tàge de onze ans, avec les jeunes gens qui se présentaient h l'Ecole poIyteclini(jue,.il satisfit à toutes les épreuves. Il n'y a dans Tinstoire des sciences qu'un exemple semblable : celui de l'enfant qui, à ce môme âge, retrouvait la géométrie jusqu'à la trente-deuxième proposition d'Euclide et étudiait les sections du cône à base circulaire. Et cet enfant, auquel d'ailleurs Joseph Bertrand a consacré un beau livres s'appelait Biaise Pascal.

M. Alexandre Bertrand, lui, ne se sentit point attiré vers les sciences mathématiques. II entra à l'Ecole normale. Et à cette époque déjà. Désiré Nisard, qui avait démêlé chez son élève cet esprit inllexible et rigoureux, cette ardeur passionnée de savoir et ce dévouement au vrai (jui font l'archéologue et l'historien,

' Biaise Pascal, par Joseph Berlrand.

(lisait : «Il ouvrira des portes.» Nommé professeur au lycée de Rennes, M. Bertrand y enseignait la rétlîorique, lorsqu'un voyage en Orient, oii il rencontra Gustave Flaubert qui se documeni-dii pour S alammhâ, décida de sa vocation. Il rentra en France avec les matériaux de sa thèse : Les Dieux protecteurs dans F Iliade. Elle le mit de suite en évidence. Il fut promu d'abord professeur à la Faculté des lettres, puis, quelques années plus tard et sur la proposition de M. de Longpuérier, conservateur du musée de Saint-Germain. Il ne Ta point quitté depuis; et il y est merveilleusement secondé dans ses fonctions par l'un des plus savants, le plus dévoué^ le plus jeune et le plus aimable des érudits : M. Salomon Reinach.

Mais le mieux, pour bien connaître M. Alexandre Bertrand, n'est-ce point de l'aller voir? Je vous conterai donc les heures que j'ai passées dernièrement en sa compagnie.

Ce vieillard de quatre-vingts hivers est encore

robuste : il a les épaules larges, et une tôle îi la fois puissante et gracieuse, auréolée de longs cheveux blancs et travaillée par les ans comme un ivoire ancien d'une finesse exquise. Il a conservé, dans cet âge avancé où l'on doit abandonner « le long espoir et les vastes pensées », une gaieté et une bonhomie sereines. Et tandis que je le regardais avec tout le trouble et tout le respect craintif de ma jeune admiration, il me parlait d'une voix si douce à la fois et si affectueuse que j'en étais enhardi et rassuré. L'Etat l'a logé dans l'une de ces quatre ailes Louis XIV qui flanquaient autrefois si malencontreusement le château de Saint-Germain. La direction des Beaux-Arts en a fait abattre trois et n'a respecté que celle où M. Alexandre Bertrand s'abandonne dans le calme aux silencieuses voluptés de l'archéologie. Son cabinet de travail, percé de deux larges baies d'où il peut contempler les frondaisons printanières, est tout tapissé de livres et de boîtes à fiches. Et je re- Irouve sur la table et sur les rayons de sa bibliothèque les sujets favoris de ses études. César et Strabon y coudoient Jean Beynaud et Henri

Martin, et Diodore de Sicile et Pomponius Mêla y voisinent avec Gaidoz et d'Arbois de Jubainville.

M. Alexandre Bertrand s'est surtout attaché à la question de nos origines nationales. Il sait comment vivaient nos ancêtres, quelles étaient leurs religions, leurs coutumes et leurs mœurs. Le passé obscur revit à la lumière de son esprit comme les lettres voilées d'un antique palimpseste au contact de l'acide. Et lorsqu'il parle des vieux Gaulois, c'est avec une touchante piété filiale. Il les connaît et les aime tous, les Ambivarètes et les Séquanes, les Bellovaques et les Garnutes, les Bituriges et les Aulerkes-Eburovikes. Il s'anime peu à peu en causant, et l'on voit que le sang qui coule dans les veines de ce vieillard est bien le même qui animait Eporédorix, V^ergasillaunn l'Averne et Komm TAtrébate. Et cela est une forme très intelligente et très belle du patriotisme.

Ohl quelles journées délicieuses il doit couler dans son musée solitaire! Il me semble le voir, penché sur la reproduction des travaux de César devant Alésia, et reconstituant, à l'aide

du paragraphe LXXIII du Ifr liclln t/allico^ les circoiivallalions elles lis, ou calaloguanl d'une main tremblante (rémoliou des armes et «los verreries anciennes.

El, Tau Ire jour, en prenant congé de y\. Alexandre Bertrand, ce beau v<m-s de La Fontaine me revenait eu mémoire :

Rien ne liouble sa fin, c'est le soir dun beau Jour.

Car vraiment il est digne d'envie, cet homme dont l'existence entière s'est consumée dans l'étude et s'est passée en faisant le bien. Les dieux, qui lui ont accordé une longue vie, lui ont épargné ce cortège d'infirmités et de maux que la vieillesse apporte souvent avec elle. 11 a gardé sa bonne humeur et son enthousiasme; et cela lui va droit au cœur lorsque quelque étranger visitant son musée, lui dit : *« 11 n'y a pas le pareil au monde. »

Nil invpntum et pcrfectum^ écrit-il en épigraphe d'un de ses livres. Car c'est un sage (jui n'a point l'espérance d'achever ce qu'il a commencé et se console en songeant que d'autres continueront son œuvic : A notre Age, dit-il,

on ne peut attendre, nous réclamons l'indulgence du lecteur... Nous avons foi dans nos idées ; nous prions de ne pas nous juger à la légère. Ces idées sont le fruit de lon^^ues rc- (lexipns. Nous regretterions qu'elles fussent compromises par rinsuffîsancc de notre argumentation et des erreurs de détail. Nous espérons que d'autres achèveront ce que nous avons commencé... » Ces quelques lignes sont trop éloquentes et trop émouvantes dans leur simplicité, pour que j'aie pu me priver du plaisir de les citer.

J'aurais souhaité de vous parler plus en détail de M. Alexandre Bertrand, et de consacrer à ses travaux une étude aussi agréahle et documentée que celle que consacra jadis M. Pierre de Bouchaud à M. Pierre de Nolhac'. Mais cela malheureusement ne m'est point permis. Semblable à ces profanes qui ne pouvaient accéder à la Chambre du Mystère, dans le temple d'Isis,

• Chez Bouillon.

je deinciin» plein de regrets au seuil du sanctuaire de l'érudition, où les seuls initiés ont le droit de pénétrer. J'ai lu cependant les livres de M. Bertrand. Je m'y suis instruit et je m\ suis plu. La Religion des Gaulois^ surtout, m'est apparue comme un eiïort de tout premier ordre. Par son cadre d'abord fermement tracé, par sa méthode exacte et son abondante documentation, ce livre me semble avoir éclairé les points demeurés jusque-là obscurs de la doctrine et du culte des Gaulois M. Bertrand, allant à rencontre des affirmations d'Henri Martin, a clairement montré comment « le fond religieux de la Gaule est du à l'appoint de deux courants distincts bien caractérisés : un courant scythique ou touranien, d'origine septentrionale, pénétrant chez des populations vraisemblablement de même origine; et un courant probablement celtique, très postérieur, d'origine caucasienne, dépositaire des principaux t'déments de cvtle civilisation aryenne destinée par sa supériorité' à l'empire du monde ». Ht il pense que nos vieilles populations étaient déjà pénétrées de cet esprit nouveau quand les druides ont fait

leur apparition en Gaule, y ont installé leurs communautés et se sont peu à peu rendus majtres delà vie morale du pays, qu'ils ont discipliné •.

L'ingénieuse hypothèse de M. Bertrand sur «les commuantes druidiques » qui, selon lui, auraient survécu dans les grands couvents de l'Irlande, mériterait aussi une étude approfondie. Mais je n'ose point la tenter.

Ce que je veux dire en terminant, c'est que les ouvrages de M. Bertrand sont du plus haut intérêt pour tous ceux qui sont curieux de nos antécédents nationaux. Et, comme disait Quintillien en parlant des Lettres de Cicéron : « C'est profiter grandement que de savoir s'y plaire. »

i La Religion des Gaulois.

PAUL HERVIEU

PAUL HERVIEU

C'est une joie bien vive que de flâner par les rues, sans but et sans penser à rien, diverti tour à tour par l'aspect d'une affiche ou de la devanture d'un magasin, injurié par les cochers qui manquent de vous écraser, importuné par les distributeurs de prospectus et bousculé par les camelots qui vous hurlent aux oreilles les dernières nouvelles. J'imagine, en efl'et que la badauderie peut rendre la vie supportable à beaucoup d'âmes bien situées. Le parisien Gliton le disait, il y a tantôt deux siècles, au provincial Dorante :

Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs.

• Diogène le chien. — La lié Lise parisienne. — I/Alpe homicide. — Les Yeux verts et les Yeux bleus. — Deux Plaisanteries. — Le Petit Duc. — L'Inconnu. — Flirt. — L'Exorcisée. — Peints par eux-mêmes. — LArmature (Chez Lemerre).

En rodant ainsi l'on devient physionomiste, et Ton apprend quantité de bonnes choses qui ne sont point dans les manuels. J'inclinerais môme volontiers à croire que, s'ils n'eussent été un peu badauds, Hérodote n'eût point écrit ses ///*•toîres et notre Jehan Froissart ses délicieuses Cronicqiies.

Mais il est un plaisir plus noble et plus doux encore : celui de s'étendre dans son fauteuil et, tandis que la fumée d'une cigarette s'envole lentement en un mince filet bleu, de songer silencieusement entre les pages d'un livre ami. C'est le précepte de Thomas de Kempis : In angello cum libello.

Aussi, ai-je repris, ce soir, quelques-uns des livres de M. Paul Hervieu, qui sommeillent, à portée de ma main, dans leur robe de maroquin bleu.

Mais ces ouvrages sont trop connus et admirés des lettrés pour qu'il me soit permis d'en conter à nouveau les péripéties et d'en mellre en lumière toute la valeur. Je voudrais seulement, si j'en avais l'art, fusiner en ses traits essenliels, la très fine, un peu triste et, somme toute,

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fort intéressante physionomie de M. Paul Hcrvieu.

M. Paul Hervieu, qui devait être homme de lettres et romancier mondain, a commencé par «. faire de la diplomatie » et s'instituer l'hagiographe du type le plus diamétralement opposé à l'homme du monde. En effet, son livre de début, écrit avec une élégante sobriété et une pieuse admiration, où percent de-ci de-la un nihilisme gracieux et une douce ironie qui font souvenir de Lucien, est l'histoire de ce philosophe étrange qui habitait Athènes aux environs de Tannée 370 avant notre ère. Couchant dans un tonneau, sans autre bien qu'une mauvaise besace, un vieux manteau vert et une timbale d'argent, cet homme menait une vie singulière. Bien que iils d'un riche banquier, les drachmes et les mines ne l'embarrassaient point ; mais il était, selon le mot de Virgile, « riche de richesses variées ». Car il n'avait d'autre désir

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que celui de vivre tranquille et professait pour les hommes, la société civilisée, voire les conquérants comme Alexandre le Grand, le plus dédaigneux mépris. Les enfants lui faisaient des misères et il était à la foule un objet de risée. Gela pourtant ne l'étonnait ni ne l'inquiétait, parce qu'il se souvenait d'avoir été semblable à ses insulteurs au temps qu'il était voluptueux et riche, et jusqu'au jour où il avait appris la sagesse des lèvres de son maître, le philosophe Antisthène. Il avait nom Diogène de Sinope, on l'appelait Diogène le Ghien.

Loin d'être un pastiche facile, Dioghie le Chien est l'adaption originale d'un tour d'esprit très personnel à une vieille histoire abondante on anecdotes piquantes et en maximes philosophiques, comme en contaient les Anciens, et décèle chez M. Paul Hervieu une intelligence très vive et très lucide de la pensée grecque.

Mais ce qui d'abord distingue l'auteur des Tenailles^ c'est le don de l'observation, qu'il a au plus haut point. Gar, ayant mis à profit tous les spectacles qu'offraient à ses yeux les pantins u merveilleusement ondoyants et divers » de la

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comédie humaine, il eût pu placer en épigraphe de chacun de ses livres celte exquise pensée de l'aimable et doux Montaigne : « Ce grand monde, c'est le mirouer où il nous faut regarder, je veux que ce soit le livre de mon escholier. » De son passage au ministère du quai d'Orsay, il rapportait, en effet, celte étude pénétrante à la fois et légère d'un bureau et de son personnel de scribes diplomatiques : Aux affaires étrangères. Puis, étant l'un de ces flâneurs amusés et sceptiques dont je parlais tout à l'heure, il étudiait de près le monde des courses, des cafés-concerts et des fêtes foraines, démêlait les éléments complexes de la «muflerie, » de la « rosserie», du «snobisme», et tirait du rébus et de r « embêtement » une ingénieuse philosophie. 11 a réuni ces croquis de ce qu'on appelle «la vie du boulevard », sous ce titre : La Bêtise parisienne. Et c'est ainsi que « la sottise mesme et fayblesse d'aultruy luy furent instruction ». Mais, ayant bientôt déserté « la carrière » et la vie de paperasserie stérile et vaine, de potins mesquins et de morgue extérieure qui semble en faire le fond, dans les annés de début au

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moins, M. Paul Hervieu alla respirer l'air vif et sain (les montagnes de Suisse et de Savoie, et ainsi « se rapprocha de nature ». L'aspect hostile de ces paysages sauvages et tristes le frappèrent à leur tour, et, dans VAlpe homicide^ il observait Texislence simple des patres, des guides et des chasseurs de chamois et notait quelques uns de ces crimes atroces que commet la montagne.

(Cependant, Edgar Poë commençait d'exercer, sur la génération littéraire à laquelle appartient M. Paul Hervieu, une influence prépondérante. Tournant alors son observation vers ce monde mystérieux que l'hallucination et l'aliénation mentale peuplent d'angoissantes et merveilleuses chimères, le pieux biographe de Diogrne le Chien se plut à démc^ler les associations d'idées incohérentes des fous. 11 conta, dans les Yeux verts et les Yeux hleiis^ VInconnu et L'Exorcisée^ des histoire de fous, dont on n'était pas bien sûr qu'ils fussent vraiment des fous, car il semblait surtout s'attacher fi montrer combien est imperceptible cette limite qui dislingue l'homme raisonnable de celui qui ne l'est pas. Et Sénèque ne disait-il pas déjà :

PAUL IIERVIEU lOo

Nulluin est ingenium sine mixtura dementi.T Partant, il ne faut point dire que la folie ne saurait être matière à littérature. Car qui donc ne s'est pas intéressé à la démence feinte d'Hamlet, à l'aliénation du bon M. Dick de David Copperfield el aux hallucinations de ce malheureux hanté par un vampire qu'a peint Guy de Maupassant dans le Horla? Puis, chacun de nous peut-il se targuer d'être raisonnable en toule occurence ? L'amour suffit à faire un fou de l'homme le plus sensé et nul, fort heureusement, n'échappe, au moins une fois en sa vie, à cette douce fatalité. Puis, si l'on voulait un peu philosopher, ne dirait-on point que nous appelons fous ceux qui ont du monde sensible une autre vision que la nôtre? Il se réfléchit en eux de manière différente et rien ne prouve que ce ne soit la vraie. Aussi, ces gens prétendus raisonnables qui voient exactement dans les événements d'ici-bas une sagesse préconçue et, pour parler comme Leibnitz, «une harmonie préétablie», qui savent judicieusement envisager en toutes choses le pour et le contre, me paraissent prétentieux et insupportables à ce point que je voudrais, si

j'avais son lalonl, écrire comme le gracieux Erasme quoique nouvel Eloge de la Folie.

Mais le roman mondain ayant repris faveur auprès de tous les publics, M. Paul Hervieu donna Flirt^ puis Peints par eux-mêmes et X Armature qui ne sont pas éloignés d'être deux chefs-d'œuvre du genre.

Je crois, en effet, que M. Paul llervieu esllr peintre le plus véridique de ce millier de personnes qu'on appelle le monde. M. Paul Bourget n'a guère fait de tableaux que des élégances mondaines pour en tirer une philosophie mondaine; Gyp et M. Henri Lavedan dans leurs malicieuses gamineries ne sont point allés au delà de Fépiderme de ces âmes futiles et superficielles, et M. Georges Ohnet a contribué pour une part considérable à faire croire aux jeunes provinciales et aux filles de concierges rêvant du Conservatoire que le parfait homme du monde était nécessairement hautain, pourvu

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de lévriers et de quartiers de noblesse et portait une redingote comme l'homme repre'senté sur les affiches du High-Life Tailoi' ou des 100.000 Chemises. M. Paul Hervieu, lui, a su voir vraiment ce que recouvrent ces « façades », car chacun de ses livres semble prouver que, comme le disait Chamfort, « le monde est un mauvais lieu que l'on avoue ». Aussi n'est-ce point avec l'ébahissement ravi de tel autre qu'il contemple ses modèles. Fiirt nous dévoile l'immense niaiserie, l'hypocrisie et la banalité des gens du monde qui ne sont point autre chose. Dans Peints par eux-mêmes^ nous voyons que les amours de la petite M"'" de Trémeur avec le brillant Le Hinglé ne diffèrent pas tellement, au fond, de celles de la mùme grêlée avec la Terreur de Vaugirard. Le cadre seul et les manières ne sont point les mômes. On est dans les salons et non sur les « fortifs » ; et si l'on ne joue pas de 1' « eustache », c'est que l'on n'est pas affamé. Mais ce sont la même sensualité crue, les mêmes vices déshonorants et les mêmes crimes. On se « suicide » au lieu de se « dégringoler », voilà tout. Le pessimisme et

la misanlhropie (le M. Paul Hervieu se sont fails plus âpres encore dans VAmiatitre. Les cœurs deTarsul, hrocanleur et parasite, de SaiTre, le bandit galanl, de Jacques d'Exireuil cl de Gisèle àla conscience facile, sont corrompusjusqu'aux fibres les plus intimes, comme leurs esprits sont faits de sottise ou de perversité. Tous ceux qui ne sont pas des niais sont des aigrefins ou des coquins. Ah! que nous voici loin de l'héraldique Octave Feuillet. Mais M. Paul Hervieu n'aurait guère l'esprit philosophique, s'il eût élé séduit par ces luxueuses existences que Pas^ cal appelait des « grandeurs de chair ».

Quant à son style, il paraît s'être modifié à chaque fois que l'écrivain changeait de manière. De limpide et coulant qu'il élail dans Diogène le Chien ^ il s'est fait de plus en plus sec, Apre et rocailleux. Je ne le lui reproche pas, car ils sont nombreux, héhis! ces gens qui, comme dit La Bruyère, »< écrivent proprement mais ennuyammenl ». (lomme hi hingue de Stendhal, celle de M. Hervieu est souvenl ahimbiquéc el tortillée, et, pour ne poinl sembler banale, se joue assez allègremenldelasynlaxe.Parfoiscependant,dans

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Peints par eux-hifhnes suvtout, elle rappelle celle diiL'dcios des Liaisons dangef^eiises el fait songer (le-ci, de-là, à la coquetterie fardée et à la grâce un peu maniérée que Ton trouve dans la Marianne et le Paf/san parvenu, de cette délicieuse petite caillette que fut P. Carlet de Ghaniblain de Marivaux.

Mais il y a dans les livres de M. Paul Ilervieu beaucoup plus de choses que je n'en ai dites ici, car je n'ai point eu la prétention de faireune étude. J'ai causé seulement, et sur ce ton familier auquel certains de mes lecteurs du Siècle ont eu l'indulgence de ne pas trop se déplaire. A peine ai-je su dire combien j'aimais l'écrivain de V Armature.

GABRIEL SEAILLES

GABRIEL SEAILLES'

Je viens de lire, au milieu des blés et des vignes, le Léonard de Vinci de M. Gabriel Séailles . Dans ma promenade quotidienne parmi les coteaux couverts de pampres comme des baccbantes antiques, cet aimable ouvrage m'a accompagné ainsi qu'un docte et gracieux ami. Assis au pied d'un platane au tronc écaillé, je Tai écouté attentif et ravi de longues heures durant, car me parlant d'art, de littérature et de philosophie, il disait de belles choses. Et ces choses me semblaient plus belles encore, parce (jue l'alouette chantait dans les épis ondulés, qu'un mince filet de soleil, filtrant à travers les branches, mettait sur les pages des taches lumineuses et mobiles et que les premières feuilles roussies tourbillonnaient en craquant dans l'air

• Essai sur le génie dans Varl. — Léonard de Vinci. — Ernest Renan, 3 vol., chez Perrin.

lli QUELQUES-UNS

agité de seplembrc. Une lecture ainsi faite est à la fois heureuse et profitable. On lit pour son plaisir et avec désintéressement, sans songer à prendre des notes et à faire un article. Ainsi Ton apprend beaucoup, car Ton fait au milieu des champs de belles découvertes intellçctuelles que l'on ne trouverait certainement pas dans une bibliothèque. Pline le Jeune l'avoue dans une (le ses alertes et élégantes épîtres : «Ici, s'écrie-t-il, tout heureux d'arriver à sa villa de Laurente, ici, je n'entends plus de bruits importuns , ici je ne m'entretiens qu'avec moimôme et avec mes livres. 0 mer, o rivages, que d'idées vous faites naître en moi, que d'ouvrages vous me dictez I » Mais, avant de conter mes impressions sur ce livre, je voudrais parler un peu de l'auteur.

M. Gabriel Séailles est l'un des plus jeunes et des plus écoulés parmi les maîtres de la Sorbonne où il a remplacé dernièrement, dans la chaire de philosophie, le vénérable M. Paul

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Janet. Leur doctrine, cependant, n'est point la même : M. Janet enseignait le vrai, le beau et le bien d'après les méthodes inoffensives de Victor Cousin, qui fut son maître. M. Séailles professe le criticisme d'Emmanuel Kant, « cette scolastique, — dit Miclielet, — vivante, hérissée, dure, un roc, un écueil taillé à pointes de diamant dans le granit de la Baltique ». « Il n'y a plus de Manichéens », disait Candide, et le philosophe Martin répondait : «■ Il y a moi». M. Séailles pourrait répondre pareillement à ceux qui ?e plaignent amèrement que la mode (car il y a une mode pour les croyances philosophiques comme pour la forme des chapeaux) ait sacrifié à Spinoza le « Critique» de Kœnigsberg. A vrai dire, M. Séailles n'est point le seul « kantien » de la Sorbonne; et il suffit d'avoir vu l'austère 'M. Boutroux errer dans les corridors glacés de la Faculté des lettres pour se convaincre, par la seule considération de son visage, qu'il ne professe point 1 epicurisme d'Aristippe de Cyrène.

M. Gabriel Séailles qui a l'esprit d'un psychologue et 1 ame d'im poète, s'est toujours et.

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comme naturellement, préoccupé d'esthéliquc. Dans son livre de début qui fut aussi sa Ihcse de doctorat, — Essai sur le Génie dans IWrt, — il étudiait, après M. SuUy-Prudhomme dans son livre sur L'Expression, les conditions mystérieuses qui président à la production de l'œuvre d'art et à l'iipparition du g('nie. Et, si l'étude des fous, des dégénérés et des idiots est devenue Tun des moyens d'information les plus chers à la psychologie contemporaine, en quoi celle des homme? de génie serait-elle moins intéressante? (( Savoir jusqu'où la nature peut descendre en l'homme est excellent, à la condition qu'on apprenne en môme temps jusqu'où elle peut s'élever par lui. » Cela est vrai. Mais, si la méthode empirique peut nous faire connaître l'esprit d'un fou que la maladie analyse par le fait môme (ju'elle le décompose, où se trouve pour l'étude du génie le sujet d'expérience? Qui a du génie et qu'est-ce, en somme, que le génie? On a dit que le génie était une névrose et qu'il avait avec la folie des liaisons étroites, voire nécessaires. « Tous les hommes de génie sont hypocondriaques», disait Aristote. \tfl/inn csf ingr-

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