‹ Quelques-unsChapitre 7 sur 16 · GABRIEL SE AILLES · texte numérisé non relu

GABRIEL SE AILLES

niiim sine mixtura deïnentiœ^ a dit Sénèque. Et c'est Montaigne qui prétend « qu'aucune àme excellente n'est exempte de mélange de folie », et Pascal qui avance v< que l'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défaut». Les exemples topiques ne manquent point : Mahomet était épileptique et Luther visionnaire; Torquato Tasso et Jonathan Swift sont morts fous, Pascal avait des hallucinations, et, comme il appert des Rêveries du Promeneur solitaire, Rousseau était en proie à la folie de la persécution.

Mais que d'exemples aussi à rencontre de cette théorie! Quels esprits furent plus sains et mieux équilibrés que ceux d'un Racine, d'un Rossuet, d'un La Fontaine, d'un Voltaire? Il découle de là que ce n'est ni la maladie ni la santé qui font le génie, et qu'il n'est point sage de généraliser. Le génie est « individuel » avant tout, et l'analyse psychologique doit être particulière à chaque esprit, puisque pour chacun d'eux, la conclusion est toujours différente, souvent même contradictoire.

Je sais bien que co ne sont point là tout à

lis QUEUjUES-UiNS

fait les idées de M. Séailles et qu'il croit, au contraire, à la « théorie du génie ». Je n'en suis que plus à mon aise pour dire que son Essai sur le Génie dans l'Art passe de beaucoup ce qui a été fait jusque-là sur cette question et que, de longtemps, on n'écrira point, dans ce sens, de livre à la fois plus ingénieux et plus intéressant.

Avant l'aimable livre de M. Gabriel Séailles qui m'a si doucement aidé à faire mes rêveries d'automne, nous avions déjà sur « le Vinci » d'excellents et nombreux ouvrages. Et, si Ton en excepte les volumes étrangers, depuis cette Bi^eve vita di Leonardo da Vinci^ écrite par un anonyme aux environs de l'année 1500 et trouvée plus tard à Florence dans la bibliothèque Magliabechi et la Vita de Vasari toute ruisselante d'une pieuse émotion jusqu'aux travaux brumeux et brouillés, — mais précieux cependant par les dessins et les reproductions, — du savant 1)"^ Paul Millier Walde, on voit (jue

GABRIEL SEAILLES 119

les Français ont contribué pour une large part à la gloire du fils illustre de l'humble tabellion Ser Piero da Vinci. En 1730 Gaylus et Mariette recueillent» les têtes de caractères et de charges dessinées par Léonard de Vinci », Stendhal lui consacre une étude pénétrante dans son élégante Histoire de la Peinture en Italie^ L. J. Delécluse ^ et Arsène Houssaye - apportent chacun une pierre au socle de sa statue. L. Courajod^ et Gh. Clément^ éclaircissent quelques points de son génie jusque-là demeurés dans Tombre. Enfin, après M. Séailles, M. Eugène Miintz, en synthétisant tous les matériaux accumulés par ses prédécesseurs, vient de nous donner un Léonard de Vinci définitif, où se retrouvent la finesse de goiit et la sûreté d'érudition qui lui sont habituelles.

C'est un Italien cependant, J.-B. Venturi, professeur de physique à Modènc et membre de rinstitut de Bologne qui, en l'an V de la République, s'avisa que l'auteur de la Cène fut un

1 Léonard de Vinci. Paris, 1841.

2 Histoire de Léonard de Vinci. Paris, 18G9.

3 Léonard de Vinci et lastalue de François 8/b/'-a. Paris, 1879. * Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël. Paris, 1882.

grand physicien et un grand malhéniaticien Hureau de Villeneuve, en 1874, révéla, dans un ingénieux article, un Léonard de Vinci aviatntr et le D' Hermann Gothe étudia le peinire « Als ingénieur und philosophe >.. Et l'on sut que le savant et lephilosophe égalaient l'artiste. Puis, M. Jean-Paul Richter, en Angleterre, et Charles Ravaisson en France, publièrent les nombreux et étranges manuscrits du Vinci, dont l'écriture renversée de droite à gauche déroula d'abord plus d'un curieux.

Le génie de Léonard de Vinci, dont on peut dire qu'il fut universel, puisqu'il n'eût d'égal que l'universalité des choses, devait s'imposer, comme naturellement, à l'observation du lin essayiste du Génie dans F Art. Le dieu Hasard qui est, quoi qu'on dise, un grand logicien et un merveilleux économiste, fut, en la circonstance, l'intendant de M. Gabriel Séailles. Et voici <;omme l'auteur du Léonard de Vinci nous conte la genèse de son volume' : « A vrai dire, je n'ai pas choisi ce livre, il s'est imposé à moi.

' Léonard de Vinci. Prv^nrc VII.

GABRIEL SEAILLES 421

M. Charles Ravaisson me demande d'annoncer, dans un article de revue, le troisième tome de sa belle publication, comme j'avais fait pour le premier ^ Peu à peu, par un développement naturel, ce volume est sorti de l'article qui ne fut pas fait, comme du plaisir que j'éprouvais à m'y attarder. Dans un Essai sin^ le Génie dans VArt^ j'avais essayé de le rattacher aux lois générales de la vie et de la pensée ; je voyais en un même individu le génie varier ses applications en tous sens, servir à la découverte de la vérité, à l'invention des machines, à la création de la plus rare beauté. Les oeuvres du savant me reportaient à celles de l'artiste. Je vivais cette belle vie. N'est-elle pas cette union de la science et de l'art, de la réflexion et de la spontanéité, de la clairvoyance et de la sympathie qui, ne sacrifiant rien de l'humanité, marque sa vraie destinée? »

Le livre de M. Séailles a cela d'aimable à la fois et d'original qu'il n'est point une monographie, mais une^vraie peinture de caractère. Et combien plus intéressant que ceux du mari, de

' IXevue Bleue, li mai 1887.

i 22 QUELQUES-UNS

la fonimc cl de.... l'autre que nous offrent les ininnombrahles romans mort-n6s qui paraissent chaque jour. Encore que M. Séailles s'y révèle un critique d'art informé et gracieux et y décèle sur les questions scientifiques, qu'il expose avec curiosité et éclat, une compétence surprenante chez un homme do lettres, son ouvrage est surtout un « essai de biographie psychologique ». Cette âme merveilleuse du Vinci en laquelle conspirent, sans s'affaiblir, toutes les facultés humaines, revit en ces pages comme celle de Socrate dans le Phédon de Platon ou les Mémorahlrs de Xénophon. Puis, M. Séailles qui est un causeur exquis, possède tous les secrets de cet art délicat. Il sait passer habilement du sérieux au plaisant, faire jaillir des rapprochements imprévus et relever Tentrelien par une anecdote pimpante ou quelqu'un de ces vieux contes légers qui amenaient, du temps de Léonard, un joli sourire sur les lèvres des grandes dames de Florence et de Milan.

Je n'insisterai pas; mon affaire n'étant point d'analyser et encore moins de juger des livres, mais seulement « de mettre avec amour des

GABRIEL SEAILLES 123

bancs aux beaux endroits, et de dire avec Anyté de Tcgoe : « Qui que lu sois, viens t'asseoir à l'ombre de ce beau laurier, afin d'y célébrer les dieux immortels ». Je serai heureux, si j'ai pu suggérer au lecteur bienveillant quelque curiosité des ouvrages de M. Séailles. Et si je n'ai rien dit de son Ernest Renan, c'est qu'il vaudrait une étude à part et qu'il sera plus à propos d'y revenir lorsque M. Séailles nous aura donné son prochain volume : Les Affirmations de la conscience moderne.

Quand à la langue et au style de M. Gabriel Séailles, je dirai seulement qu'ils sont du vrai et pur français, ne sachant faire à un écrivain de plus bel éloge.

Tandis qu'assis devant ma table de travail que j'ai poussée devant la fenêtre, j'achève de jeter sur le papier mes impressions décolorées, le soleil décline lentement à l'horizon. De longues tramées de pourpre et d'or couronnent majestueusement la cime des collines lointaines

12't QiKLoi i:s-i .\s

et la fumée monte au-dessus des chaumières où cuit le frugal repas du soir. Les vendangeurs fatigués passent en chantant et coulent leurs ombres paisibles le long des hauts peupliers. Gomme au temps du vieil Kvandre ou des solennités vineuses de Bacchus, de grands bœufs roux tirent avec peine des chars aux roues pleines chargés de pampres rouges. Et comme c'est l'heure des douces rAveries, je songe que Léonard de Vinci, en ses promenades dans la dolente et silencieuse majesté du couchant, a plus d'une fois admiré ce spectacle qu'adorèrent avant lui les naïfs pâtres de laChaldée et qu'aimeront encore après nous une longue suite d'hommes. Et le vers mélancolique de Lucrèce me revient en mémoire :

Eadem sunt omnia semper, eatlom omnia restunl.

J'ai goûte cette semaine la joie bien douce de visiter, en son ermitage de Neuilly, le savant et vénérable M. Frédéric Passy. Il m'a fait l'honneur de me recevoir dans son cabinet de travail tout peuplé de souvenirs anciens, oii les livres divers et multiples se pressent sur les rayons poudreux de la bibliothèque, et où montent par les fenêtres entr'ouvcrtes, avec le subtil parfum des fleurs à peine écloses, l'acre et enivrante senteur de la terre encore mouillée de pluie. En un repos modeste et décent, il y poursuit sa longue vie abondante en mérites et en bienfaits et, comme les vieux patriarches de la Bible, autour d'une tribu aimante et nombreuse qui est sa récompense et sa consolation. Ecce hœreditas Domini fîlii : nierces f rue tus ventris... Sicut sagittœ in manu poteiitis, ita filii excus$orum. Beatiis vir qui hnplevit deside-

rium sufn72 ex ipsis^ non confundetur cum loquelur inir/iicis suis in porta ^

Devenu presque aveugle, M. Frédéric Passy supporte cette infirmité avec une admirable constance. En le voyant avec ses longs cheveux dont l'âge a blanchi la soie légère, son visage émacié par les nobles fatigues de la pensée, ses yeux voilés et presque clos désormais à la douce lumière du jour, appuyé au bras de sa petite fille guidant ses pas, j'ai songe au vieil Œdipe conduit par la douce Antigone parmi les yeuses antiques et les lauriers-roses du bois sacré de Colone.

Je ne rappellerai point ici la noble carrière de M. Frédéric Passy comme homme public et privé, encore qu'il m'ait conté ses jours envolés avec une touchante et délicieuse mélancolie. Je laisserai également à d'aulres, plus savants et plus expérimentés que moi en économie politique, le soin d'analyser méthodiquement ses ouvrages méthodiques et nombreux. Je dirai seulement que la vie de cet linmme de bien a

1 l*stiinne 120.

été une œuvre généreuse et salutaire, puisqu'elle s'est passée tout entière à prêcher par le monde la bonne parole de concorde et d'amour mutuel.

Je n'apprendrai certainement rien à personne en disant que M. Frédéric Passy qui professa successivement l'économie politique à Pau, à Montpellier, à Toulouse, à Nice et à Paris, dont les ouvrages font universellement autorité et que l'Académie des sciences morales honora de son choix, il y a tantôt vingt-trois ans, est l'un des savants les mieux informés et les plus écoutés de notre temps. Or, l'économie politique étant la science de la richesse, doit avant tout se préoccuper de la paix. Le commerce, l'industrie, l'agriculture ne peuvent prospérer, si la tranquillité du jour et la sécurité du lendemain ne leur sont pas assurées. C'est pourquoi M. Frédéric Passy s'est fait l'apôtre de la paix.

Mais la question de la paix n'est point seule-

130 QUEF.QUES-UNS

ment économique et particulière, mais encore générale et humanitaire. Il suffit, en effet, de méditer quelques instants pour s'édifier sur rinfluence néfaste des armements et de cet état de continue préparation à la guerre qui saigne chaque nation, comme un hideux vampire, du plus précieux de sa sève. Et pour peu que Ton soit philosophe, il est également bien difficile d'admettre que les hommes ont été créés non pour s'entr'aider, mais pour s'entr'égorger. « Quant à la guerre, dit le doux Montaigne, qui est la plus grande el pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous on voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou au rebours pour témoignage de notre imbécillité et imperfection ; comme de vray, la science de nous entredesfaire et entretuer, de ruyner et perdre notre propre espèce, il semble qu'elle n'a beaucoup de quoy se faire désirer aux botes qui ne l'ont pas '. » C'est ainsi qu'une juste horreur des maux de la guerre s'est toujours révélée chez les peu})les et les indivi-

' Les Essais, livre II. chapitre xii, Apologie de Uaiuiond Sebond.

dus en proportion de leur degré de civilisation et de culture intellectuelle et morale. Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, les guerres « détestées des mères » ont également été en exécralion à tous les philosophes et à tous les hommes qui ne se laissent guider que par la raison. Depuis Cicéron, Horace et Sénèque jusqu'à Marc-Aurèle, Lactance et saint Jean Ghrysostôme, depuis Montaigne, La Bruyère et Pascal jusqu'à Leibnitz et Emmanuel Kant, Bossuet et Voltaire, Fénclon et Tolstoï, le père Gratry et Henri Heine, Ernest Renan et Anatole France, tous, poètes, philosophes, théologiens, moralistes, orateurs, historiens ont proclamé l'art de tuer absurde dans son essence et inique dans ses conséquences. Par contre, il n'est pas de podagre ni d'estropié qui n'en célèbre chaque jour les bienfaits et la nécessité. Sans doute, la guerre suscite de nobles actions et d'héroïques dévouements, mais est-ce une raison pour l'aimer et la conserver? Tant vaudrait alors soigneusement entretenir la peste, la rage et aussi cette hideuse maladie dont Pàquette fit présent au sage Pangloss, afin de fournir ainsi aux médecins de

132 QCELQUES-L'NS

nombreuses occasions de se dévouer et de se sacrifier.

Certes, il n'esl point dans le dessein de M. Frédéric Passy de supprimer la guerre ni, comme le souhaitait Fénelon, de donner pour limite à chaque pays la concorde et la paix. 11 sait trop bien qu'il faut distinguer la guerre défensive, celle qui préserve l'intégrité du territoire et l'honneur de la patrie, d'avec la guerre de conquête cl d'agression qui porte atteinte à l'intégrité et à Thonneur i\o la patrie des autres. ((Autant la défense est sainte, dit-il, autant l'agression est coupable. » Il n'ignore pas non plus qu'il est impossible de concevoir des hommes en qui no se réveilleraient pas de temps à autre ces instincts pervers, lesquels, selon le mot de Pascal, «sorlent de notre mauvais fond » et nous sont communs avec les animaux sauvages. Du jour où dans la solitude des premiers âges, il y eût deux frères sur la terre, l'un d'eux, jaloux du travail de l'autre, lui ravit avec la vie le fruit de ses sueurs; et lorsque sur notre planète refroidie il n'y aura plus qu'un habitant, il est fort probable que « sentant «h'iix lioinnu-*;

en lui» il se dévorera lui-même. Donc M. Frédéric Passy ne songe point à anéantir les guerres et à réaliser à la lettre la belle parole du prophète : « Les lances elles épées seront changées en charrues pour labourer et en faux pour moissonner, et un peuple ne lèvera plus la main contre un autre peuple. » Il a tenté seulement de rendre les guerres plus rares et d'en diminuer les atrocités.

Strabon rapporte en quelque endroit qu'aux premiers temps de la civilisation hellénique, alors que l'orgie militaire n'avait point encore souillé de crime monstrueux la patrie du beau et du bien, le roi Acrisius, père de Danaé, institua, sous h' nom de conseil des amphyctions, une vraie cour permanente d'arbritrage. Les peuples signataires de la convention s'étaient solennement engagés à ne jamais porter atteinte au territoire les uns des autres, et à prendre les armes pour anéantir celui d'entre eux qui aurait

134 QUELQLES-UNS

manqué à son serment. Le but de celte Socié/c française pour T arbitrage entre nations^ dont M. Frédéric Passy est président est à peu de chose près le même. « 11 y a un droit pour les particuliers, dit M. Passy, il y a un droit pour les sociétés humaines. Les particuliers ont avantage à remettre à des juges, à des arbitres impartiaux, le règlement de leurs litiges, ou bien de vider leurs querelles eux-mêmes. Les peuples, eux aussi ne peuvent que gagner à déférera des arbitres le règlement de leurs différends. Et, quoi qu'on en dise, ils le font très souvent. Que leur demandent les amis de la paix? De le faire plus souvent, en se rendant mieux compte de ce qu'ils font, et d'établir en règle reconnue et sanctionnée par des engagements réciproques, ce qui est déjà, pour la plupart d'entre eux, une pratique fréquente, pour quelques-uns une pratique habituelle ^ » On ne conçoit pas bien en effet comment l'honneur d'un prince outragé ne peut être lavé que dans le sang de cinq cent mille hommes. « Y a-t-il rien de plus plaisant,

' F.a fjuestioii de la Paix, 8.

disait le solitaire de Port-Royal, qu'un homme ait le droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de Feau et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune contre lui? » Souvent aussi, les guerres les plus sanglantes surgissent de causes plus futiles encore que la passion de Paris qui précipita les Grecs sur les barbares.

Paridis propter narratur amorem Grœcia Barbariœ diro collisaduello. *

Aussi n'est-il point juste que ceux qui n'ont à la guerre aucun intérêt, qui ne Font pas désirée, qui n'ont à y gagner ni des grades ni des décorations,* soient ceux-là précisément qui en pâtissent le plus. Oh ! combien les premiers Romains furent plus sages et plus humains que nous en confiant aux trois Horaces les destinées de leur jeune patrie !

Mais, dira-t-on, les guerres les plus désastreuses ont, par une étrange ironie, surgi des jugements mêmes qui les devaient étouffer dans leurs germes et rendre à jamais impossibles. La

1 Horace, Epist., 7, 2, 6.

troisième Guerre Sacrée n'a-t-elle point mis aux prises pendant près de dix ans la plupart des peuples signataires de la convention amphyetionique ? Gela sans doute est vrai ; mais ce qui était impraticable à cette époque ne l'est peutêtre plus à la nôtre, et n'est point une raison, en tout cas, pour traiter l'arbitrage d'utopie et de chimère. « Une utopie, dit excellement M. Frédéric Passy, c'est une chose qui n'existe pas ; mais ce n'est pas nécessairement une chose qui ne peut pas exister. Il y a des choses à jamais impossibles ; il y en avait d'impossibles hier qui sont possibles aujourd'hui ; il y en a d'impossibles aujourd'hui qui seront possibles demain '. » Et de vrai, lorsque Slephenson rêvait le mouvement perpétuel ne poursuivait-il pas une chimère? Il y a un siècle à peine que les chemins de fer, l'électricité, le télégraphe, le téléphone, le phonographe et les rayons Roentgen qui ouvrent à nos yeux, à travers les corps les plus opaques, les mystères du corps humain, qui sont aujourd'hui des réalités et seront demain

• L'Utopie de la Paix.

(les banalités, étaient des utopies et des chimères. Pourquoi donc l'arbitrage ne remplacerait-il pas bientôt les atrocités de la guerre? La généreuse pensée de M. Frédéric Passy, à laquelle se sont associés MM. Hodgson Pratt et W. Stead en Angleterre, M. Elie Ducommun en Suisse, M. Moneta en Italie, Mme de Sûttner en Allemagne, M. de Bajès en Danemark, MM. Deschamps et Lafontaine en Belgique, M. Magolhaës Zima en Portugal, et, en Espagne, avec M. Marcoartu, l'un des plus éminents collaborateurs du Siècle, — que nous avons eu la douleur de perdre cette année, — le grand Emilio Castelar, fait son chemin par le monde. En effet, au moment où la noble initiative du tsar réunit dans l'hospitalière et brumeuse la Haye les représentants de tous les pays civilisés afin de faire régner sur la terre cette paix jadis promise aux hommes de bonne volonté, il n'est point inutile de rappeler les résultats obtenus déjà par les ennemis de la guerre. Au congrès international de Budapest, le secrétaire général, M. Ducommun, donnait dans son rapport le chiffre de cent cinquante arbitrages réalisés. No-

138 QUELQUES-LNS

tez avec cela qu'il n'est pas d'exemple d'arbitrage ayant échoue ni de parti condamnée qui ne se soit inclinée devant la décision des arbitres'. « L'avenir est sur les genoux de Zeus », et il nous est interdit d'en sonder les arcanes. Il est permis du moins de bien augurer d'aussi heureux présages. Et dans, un temps lointain, ce sera l'honneur de notre xix" siècle, né au milieu du sang et des larmes, d'avoir lini dans la glorilicalion de la justice du travail et de la paix.

Nos pères affirmaient jadis que lorsqu'une idée généreuse devait embraser le monde, elle s'allumait dans le cœur d'un Français. C'est pourquoi il m'a été très doux de dire ici que le français Frédéric Passy aura, plus que quiconque, contribué à cette grande et belle œuvre de la paix universelle, du droit primant la force.

1 Cet article était écrit avant qu'éclatât la guerre du Transvaal.

MARCEL PRÉYOST'

Grâce aux dieux, je ne crois être l'esclave (l'aucun système, puisque, d'après Zéaon d'Elée, tous se démontrent par le raisonnement. Je ne saurais donc avoir de mesure pour cataloguer les ouvrages de l'esprit ni de toise pour dresser des palmarès de grands hommes. Et n'ayant pas assez d'esprit pour classer et mentir, je me borne à être sincère. Quand je lis un livre, je me laisse, comme dit Molière, « prendra par les entrailles », et je conte mon sentiment avec candeur.

C'est pourquoi je veux dire aujourd'hui quelques mots de M. Marcel Prévost. Je viens de relire ceux de ses livres qui me touchent

^ Le Scorpion. — Chonchette. — Mademoiselle Jaufre. — Cousine Lainyi. — La Confession cViin amant. — V Automne dCune femme. — Lettres de femmes. — Nouvelles lettres de femmes.

— Les Demi-Vierges. — Notre coinpac/ne. — Le Jardin Secret.

— Frédérique. — Léa. Chez Lemerre.

142 QLELQUES-LNS

davantage. VA dans le môme temps que j'y découvrais ça et là des choses qui m avaient échappées à la première lecture, je voyais se dessiner plus nettement la physionomie de l'auteur.

M. Marcel Prévost n'a point à se plaindre de la destinée. La vie, si ûpre et si dure à beaucoup d'autres, lui aura été démonte, puisqu'il a su tirer merveilleusement parti d<'s circonstances diverses où elle l'a ballotté.

D'abord, il est né, comme Clément Marot, dans ce beau pays de Gascogne, en une plaine inondée de soleil, entourée de collines couronnées de pampres et où le Lot et la Garonne s'embrassent éperdùmcnt à l'ombre du rideau léger des peupliers et des saules. Enfant, il a rempli ses yeux de ces paysages délicieux et changeants, et sa mémoire a gardé l'empreinte des impressions recueillies au jour le jour dans la vie

monotone et calme des petites villes de province. Et ces visions de la première heure, adaptées avec art à la trame de quelques-uns des livres que ce bambin écrira plus tard, contribueront à leur donner un goût savoureux de terroir, comme les souvenirs de leur pays aux romans d'un Flaubert, d'un Maupassant et d'un Daudet. Relisez plutôt certaines pages de M"'' Jaufre^ trop justement fameuses pour que je puisse les citer à mon tour.

Puis, son baccalauréat subi, M. Marcel Prévost débarque à Paris où il devient l'élève des Jésuites au collège de la rue des Postes. Et, comme il est un « homme de peu de foi », cette éducation religieuse sera tout profit pour sa future vocation. Elle lui fournira d'abord le sujet de son premier livre, Le Scorpion,, qui, pour tous ceux qui ont aussi passé par une maison religieuse, restera comme une description très exacte à la fois et très intéressante de la vie d'un grand internat ecclésiastique. Mais ce ne serait point assez, car d'autres encore, tels que M. Edouard Estaunié dans son beau

U4 QLELQLLS-UNS

livre r Empreinte ot M. Lucien Gloizo dans Chez les Jésuites^ ont abordé avec succès le môme sujet. 11 y acquerra, en outre, une connaissance claire et profonde de la théologie tant dogmatique que morale et une notion exacte de ce qu'est < le péché ». Mais vous savez bien que « le péché )> c'est l'amour, et que dans Y Ecriture^ à chaque action, mauvaise commise par un homme, le psalmiste se demande : « Où est la femme?». Les femmes sont donc le plus grand écueil pour la première des vertus chrétiennes : la pureté; et voilà pourquoi M. Marcel Prévost s'est surtout inquiété d'elles. Et si ces deux mots, à force d'être détournés de leur sens propre, n'emportaient avec eux quelque air pédant et grotesque, je dirais qu'il est ainsi devenu « psychologue » et « féministe ».

Il n'est point « l'ami des femmes », comme le de Ryôns d'Alexandre Dumas fils, il est leur confesseur. Autant Tun était sec et brutal, autant l'autre est aimable, insinuant ot discret. 11 vous souvient sans doute de cette époque où M. Prévost dirigeait dans le Temps la conscience

de ses contemporaines. De petites perruches troublées lui exposaient gentiment leur cas, et il les consolait, les conseillait et parfois aussi les morigénait avec une onction, une tendresse et une bénignité persuasives et charmantes. Il était bien le plus galant et le plus délicieux des casuites. Et, puisque nous faisons aujourd'hui un semblant de théologie, laissez- moi vous rappeler les deux entretiens de la pécheresse avec son confesseur dans V Automne d'une femme. Le ton et Torlliodoxie en sont singulièrement justes, et je pourrais vous dire comme le « bon père » des Provinciales montrant à Louis de Montalte un tome du P. Beauny: « Lisez celle page marquée d'une oreille : elle est toute d'or. » M. Marcel Prévost doit encore à sa pieuse éducation d'avoir tracé quelques caractères de prêtres extrêmement vrais, et aussi quelquesunsdeces douxet timides adolescents, plusjeunes que la femme aimée et de rôle passif. C'est PVédéric de la Confession iVun amcint^ disant après sa première « chute ))sur un canapé avec Marie-Thérèse : « J'ai été la femme de cet accouplement. »

146 QLELQUES-LWS

Enfin, M. Marcel Prévost entre à l'Ecole polytechnique. Là il prendra le goût de la vérité scientifique et l'aptitude à définir, à classer et à résoudre des problèmes. Or, un cas de conscience, une aventure de sentiment et une crise de passion, ne sout-ce point aussi des problèmes ? La pratique des sciences apprend avant toutes choses à exposer clairement, à déterminer exactement les éléments, et enfin à raisonner. Et puis, quand on sort de l'Ecole polytechnique avec le titre d'ingénieur, il faut bien que l'on invente quelque chose. Et vous allez voir tout à Theure que M. Marcel Prévost n'y a point manqué.

J'ignore si, comme « l'enfant prodige >», M. Marcel Prévost rimait dès l'Ecole, entre deux problèmes de mécanique; ou s'il envoyait, comme son Moriceau*, des chroniques aux petits journaux. Toujours est-il que, ne se destinant

' Le Scorpion.

pas d'abord aux lettres, il n'aura pas eu à déplorer de les avoir quelque peu étudiées. Il ne peut tristement s'écrier comme Martial :

Ad me litlerulas stulti docuere parentes;

car ces mêmes « bonnes lettres » auxquelles il ne demandait, selon le mot de Théocrite, que d'être « l'ornement et l'embellissement de sa vie », lui ont gracieusement donné la fortune et la gloire. Le succès de ses premiers livres, lentement écrits en province, est retentissant; et M. Marcel Prévost abandonne « la carrière » et devient homme de lettres. Mais je vous ai dit que ce transfuge des mathématiques et des tabacs avait inventé quelque chose. Il a inventé « le roman romanesque», ou plutôt il Fa retrouvé. Car ÏAstrée et la Princesse de Clères sont bigrement « du romanesque ». Et aussi la Manon Lescault de son aimable homonyme du xvm^ siècle. « Dans le roman contemporain, écrit-il, il y a une chaise inoccupée, celle du roman romanesque ; la difficulté, c'est de s'y asseoir assez légèrement pour ne pas la casser. » Et sur l'invitation d'Alexandre Dumas, M. Marcel Prévost a « bien

vcnilii prendre la peine de s'asseoir». Il l'a fait légèrement et délicatemenl, car la ehaise n*a point volé en éclals.

Mais j'ai gardé pour la fin la grosse question, celle de la « moralité » des romans de M. Marcel Prévost. J'imagine volontiers que les « hons pères » qui l'ont élevé doivent lui reprocher une immoralité « d'autant plus dangereuse et pleine de malice qu'elle est plus déguisée ». Ils doivent entre eux le comparer au diable qui étant, lui aussi, grand psychologue, présente toujours le vice « sous des couleurs aimables ». Mais faut-il exiger d'un roman la morne tenue honnête d'un atlas ou d'une grammaire latine édiles par « l'alliance des maisons d'éducation chrétienne »? Et doit-on reprocher à M. Prévost sa merveilleuse aptitude à décrire les frénésies de la passion et les caresses de la volupté? Je ne le pense pas. Et à ceux qui le (luerellent sur cepoint, je préfère de bcaucoupla di'licieuse comtesse Marlin-Bellèmc du Lys Ronge. Elle est plus près de la vérité.

« Oui, la morale, dit-elle, je sais, le devoir. Mais le devoir c'est le diable pour le découvrir.

.MARCEI. l'IlÉVOST 14-9

Je vous assure que les trois quarts du temps, je ne sais vraiment pas où il est le devoir. »

M. Marcel Prévost, d'ailleurs, a répondu à ses détracteurs par ce mot de Balzac : « Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux, est le dernier qui reste à faire quand l'on n'a plus rien à dire à un poète. Cette manœuvre est la honte de ceux qui l'emploient. »

Ce que j'en ai dit suffira-t-il à donner une idée générale de l'œuvre et du talent de M. Marcel Prévost? J'aime cette mollesse insinuante et cette càlinerie voluptueuse qui me rappellent à la fois le caressant Ovide de YArs amatoria^ le Laclos des Liaisons dangereuses et le Crébillon fils du Sopha. Malgré des lieux communs regrettables, des affectations de modernisme et quelques expressions par trop aflligeantes, je ne me déplais pas trop non plus à ce style frais et coulant, aisé, abondant, parfois même luxuriant, qui fait souvenir de la manière de George

Sand et sait se plier aux tons et aux sentiments les plus divers et dont la phrase, toujours harmonieuse, est tantôt sohre et pleine de relief, et tantôt fluide et languissante comme Biblis se fondant en onde.

Et si les livres de M. Marcel Prévost sont, comme on dit, des livres de bibliothèques de chemins de fer et que beaucoup les admirent pour de toutes autres raisons que le talent de l'auteur, cela ne change rien à l'affaire et n'empêche que les délicats y puissent trouver aussi abondamment de quoi se plaire.

MICHEL BRÉÀL

Voici revenus les jours brumeux et courts et les bises cinglantes du solstice d'hiver. Les arborescences du givre brodent les vitres d'étranges fleurs étoilées, et les arbres ne tendent plus qu'un iin squelette noir au souffle glacial de nivôse. Tout se tait dans les campagnes désolées. Les chemins sonores et durcis par le gel sont déserts, et la fumée monte lente et triste au-dessus des chaumes ouatés de neige. Adieu les aubes blanchissantes et les longs couchers de soleil, le soir, sur la lande ! C'est l'hiver qui tue les pauvres et les petits moineaux, les vagabonds de la grand'route et du plein air.

^ Quelques mois sur Vinslvuclion publique en France. — Quelques mois sur VEcole. — Excursions pédagogiques. — De l'enseignement des langues anciennes. — De renseignement des langues vivantes. — Causeries sur VOrthographe française. — Mélanges de mythologie et de linguistique. — Essai de Sémantique. — Deux éludes sur Gœthe. — Leçons de mots (en collaboration avec Bailly). — Graynmaire latine (en collaboration avec Léonce Person). Chez Hachette.

154 (JUELQUES-LNS

Mais c'est le temps où la lerre fécond(?e et toute grosse des promesses de ^Messidor accomplit son dur travail de germination. Et c'est aussi la saison des longues soire'e^ sous la lampe, au coin du feu, derrière les portières closes, le nez dans un livre ami.

J'ai repris, ce jour finissant, r^s-s^/ de Sémantique de M. Michel Bréal, et c'est en cette austère et docte compagnie que je fais, tout en tisonnant, mes songeries d'hiver.

Sans doute les ouvrages de pure érudition sont trop en dehors de ma con^pétence pour faire la substance d'une de ces causeries littéraires qui veulent un ton familier, des sujets faciles et variés. Le ((particulier» n'est point mon fait, et cependant Aristote affirme qu' « il n'y a de science que du particulier». Pour parler congrument de M. Michel Bréal, il me faudrait donc tout le savoir d'un Ad. Hatzfeld, d'un Gœlzer ou d'un Brunot. Et vous me croirez sans peine, si je vous avoue ne le point posséder. Mais le progrès de leurs recherches conduit parfois les savants à généraliser; et leurs livres peuvent olfrir alors aux ignorants, pour peu

qu'ils aient l'esprit curieux, quelque agrément et profit. C'est pourquoi ce m'est un vrai plaisir, lorsqu'il m'est donné de vous entretenir des travauxd'un Arthur Giry, d'un PaulMeyer, d'un Alexandre Bertrand, d'un Salomon Reinach ou d'un Louis Havet, et de vous rapporter ce que j'en ai pu saisir. Et je dirais volontiers de ces sortes d'ouvrages ce que Montaigne disait des livres anciens : « Je m'y prends pour ce qu'ils me semblent plus pleins et plus roides. »

M. Michel Bréal aura contribué, autant que quiconque, à instaurer et à répandre chez nous le goût de? recherches historiques appliquées à la religion et au langage.

Professeur de grammaire comparée au Collège de France, il est l'auteur d'une série d'ouvrages classiques : Les Mots latins^ aussi utiles aux maîtres qu'aux élèves. Si je signale ces livres ici, c'est qu'ils me semblent nouveaux par la méthode et l'esprit, et que l'originalité me

paraît plus rare et plus difficile en malièrc (renseignement qu'en toute autre matière. Il a réuni aussi, pour notre plaisir, sous le titre de Mélanges de Mytholoc/ie et de Linguistique^ quelques-uns des articles qu'il a publiés dans la Revue Hleue^ le Journal des savants, les Mémoires de la Société de Linguistique, etc. 11 faut y lire Hercule et Cacus, le Mythe d'Œdipf\ la Légende du Brahman converti par Zoroastre... articles tous plus attachants que des contes.

Le livre de M. Michel Hn'al que je viens de feuilleter, les pieds sur les chenets, par ce soir de janvier, est le fruit de patientes recherches el de longues méditations. « Ce livre, dit l'auteur dans sa préface, commencé et laissé bien des fois et dont, ii titre d'essai, j'ai fait paraître à diverses reprises quelques extraits, je me décide aujourd'hui à le livrer au public. Que de fois rebuté par les difficultés de mon sujet, me suis-je promis de n'y plus revenir! Et, cependant, cette longue incubation ne lui aura pas été inutile.

« 11 est certain que je vois plus clair aujourd'hui dans le développement du langage

qu'il y a trente ans. Le progrès a consisté pour moi à écarter toutes les causes secondes et à m'adresser directement à la seule cause vraie, qui est Tintelligence et la volonté humaine'. »

De cette longue préparation viennent sans doute la clarté, Tordre et le charme de cet ouvrage. Ne voilà-t-il par pour nous tous, écrivains ou artistes pressés de produire, une sage leçon et un précieux conseil? Et M. Bréal ajoute plus loin : « Je prie le lecteur de regarder ce livre comme une simple introduction à la science que j'ai proposé d'appeler Sémantique-. »

La Sémantique ou science des significations, ayant pour but d' « extraire de la linguistique tout ce qui en ressort comme aliment pour la réflexion», est une science psychologique, par opposition à la Phonétique ou science des sons, laquelle procède à la fois de l'acoustique et de la physiologie. Je n'entrerai point dans le détail de V Essai de M. Bréal qui ne relève que de la critique érudite, mais je tâcherai, du

1 Es.sai de Sémantique^ 6, 7.

2 Essai de Sémantique, 9.

moins, à en dégager le plan et à vous en montrer la belle ordonnance.

Il est divisé en trois parties dont chacune me semble oiïrir les faits les plus instructifs, les réflexions les plus intéressantes, les rapprochements les plus féconds sur le mécanisme du langage, et justifier pleinement cette pensée de M. Michel Bréal lui-même : « Pour qui sait l'interroger, le langage est plein de leçons, puisque, depuis tant de siècles, l'humanité y dépose les acquisitions de sa vie matérielle et morale. »

M. Bréal étudie d'abord les lois intellectuelles du langage, c'est-h-dire les divers modes de formation des moyens d'expression, dont il signale quatre principales : 1° La loi de spécialité^ ou tendance à substituer des exposants indépendants et invariables aux exposants variables et assujettis, à remplacer, par exemple, les divers temps des conjugaisons par des auxiliaires, les différents cas des déclinaisons par des prépositions ou les formes complexes des comparatifs et des superlatifs par un mot unique [magis, plus) qui en assume les fonctions. Cette

loi, comme on le voit, n'est qu'une application du principe du moindre effort, par laquelle l'esprit tend à se faire comprendre avec la moindre difficulté possible ; 2'' la loi de répartition ou inclination à donner à des mots, qui étaient ou devaient être presque synonymes, des sens assez différents pour ne pouvoir plus être employés indifféremment. Et M. Bréal estime que cette répartition étant plus ou moins intelligente, selon la culture intellectuelle d'un peuple, « à la synonymie, on reconnaît de quels objets la pensée d'une nation s'est surtout préoccupée »; 3" la loi à' irradiation (ancienne loi à^ adaptation de Ludwig), en vertu de laquelle des désinences prennent peu à peu le sens de mots auxquelles elles étaient associées et qu'elles n'avaient nullement par elles-mêmes. Rien de plus curieux, à l'appui de cette thèse, que l'histoire du suffixe péjoratif dtre que l'on trouve dans l(,^s mots bellâtre, marâtre, etc. Mais, ajoute M. Bréal, « Virradiation peut, pour le linguiste, devenir une cause d'erreur, s'il s'obstine à vouloir trouver dans le mot l'énoncé textuel de ce qu'il dit à l'esprit ».

Et il cite plusieurs méprises de ceux qui veuleut toujours expliquer les suffixes à l'aide d'un substantif ou d'un verbe; 4° V a?ia/og,ie ({[l'i ioue dans toutes les langues un rôle si considérable. Elle dérive aussi de la loi du moindre elfort; car l'homme étant naturellement imitateur, « s'il y a quelque expression à inventer, a plus vile fait de la modeler sur un type existant que de s'astreindre à une création originale ». Mais si elle est une source de fécondité et de clarlé, poussée trop loin, Y analogie ris({uerail de rendre une langue trop monotone et uniforme. M. Bréal proteste, en terminant celle première partie de son livre, contre celle falalité qui, d'après certains philologues, assujettirait le développement du langage à la prépondérance des lois phoniques.

La seconde partie de VEssai de Sémantique traite surtout de la signification des mots, c'est-à-dire de l'objet propre de la Sémantique.

Laissant de côté « les fluctuations du dehors» (guerre des partis, mélange des classes, luttes des intérêts et des opinions) pour n'étudier que les changements qui s'expliquent seulement

aiICIIEL BRÉAL 161

« par la nature môme du langage », M. Michel Bréal pose ce principe fonddunQiiisii delà Sémantique : Le langage ne traduisant jamais la pensde que d'une manière imparfaite, « l'expression est tantôt trop large et tantôt trop étroite » ; et pourtant nous restreignons ou étendons le sens des mots suivant les cas. Des faits de restriction M. Bréal cite cet exemple curieux du mot latin species (épices dans le langage commun), qui désigna d'abord, pour les droguistes du moyen âge, les quatre espèces de produits qu'ils vendaient. Il propose ensuite comme exemple d'un cas iV élargissement le moty;(?cz<yii«qui, ayant signifié d'abord richesse en bétail {pecns, troupeau), a désigné d'une façon plus générale la richesse, de quelque nature qu'elle soit; et le mot gain qui, du sens primitif de recolle, a désigné le produit d'un travail quelconque.

Puis, ayant étudié la métaphore qui « crée des expressions nouvelles de façon subite » et naît en quelque manière de la vue instantanée d'une similitude entre deux objets, M. Bréal passe à la pohjsémie^ ou formation des sens nouveaux d'un même mot. Enfin, le dernier

chapitre de celte seconde partie traite de cette intéressante et si délicate question que Platon discutait déjà dans le Cratyle^ qui fut débattue en Grèce et à Rome tant qu'y florirent les écoles des grammairiens et qui, ce que l'on sait moins, occupalongtempslesécolesdes brahmanes: Pour chaque chose, y a-t-il un nom qui tienne à sa nature môme, ou la propriété du nom dérivet-elle de la convention et du consentement des hommes? M. Bréal croit que l'esprit humain, ne pouvant faire entrer toutes les notions qu'une chose suscite dans le mot qui la désigne, fait un tri parmi ces notions et, n'en retenant qu'une seule, crée ainsi un véritable signe.

Je ne m'étendrai point sur la dernière partie de l'essai de M. Bréal : Comment s est formée la syntaxe? parce qu'elle me parait se rapporter d'une manière moins directe à la Sémantique. Qu'il me suffise de dire qu'elle n'est ni moins agréable, ni moins documentée, ni moins instructive que les autres. Et cela est un grand éloge.

Voici qu'en terminant je crains d'avoir gâté

et faussé par mon aride résumé le bel ouvrage de M. Michel Bréal. Car cet Essai de Sémantique est plus qu' u une simple introduction » à une science, c'est un vrai traité sur la matière où se reflètent dans leur harmonieux développement toutes les civilisations des peuples. Ai-je su dire seulement combien chaque page de ce livre attachant renseigne, instruit, invite à penser et passionne par endroits? Vous ai-je donné du moins quelque goût de le lire et de le méditer? Tandis que j'en tourne lentement les derniers feuillets, le feu laisse en mourant scintiller quelques derniers rubis dans les cendres de la cheminée. Dehors, la nuit s'est étendue sur les sillons blanchis. A l'horizon, la lune dresse la pointe fine et pâle de ses cornes et, dans le ciel semé d'étoiles, brillent d'une plus éclatante lumière les trois clous d'or du baudrier d'Orion. Et je songe avec cet exquis et doux Arsène Darmesteter, qui fut le biographe des mots', que le langage est né de la terre comme les pauvres hommes qui en sortent pour y rentrer un jour.

' La Vie des mots. 1 volume in-8, chez Delaî?rave.

On est aujourd'hui rassasié délivres : chaque jour on en puhlie, à Paris seulement, une cinquantaine ; et plus on en lit, plus on s'aperçoit que « tout est dit » et que le champ de la littérature est bien limité. Gela surtout me semble vrai du roman. De l'un à l'autre, le style misa part, — quand il y en a, — la différence n'est pas si grande en effet. Ce sont toujours les mêmes mœurs qui sont étudiées, les mêmes sentiments qui sont analysés, le même cadre souvent et, presque toujours, le même monde particulier, riche, oisif et perverti qu'on appelle « le monde » et qui, tout entier, évoluerait à l'aise dans un salon, ou même sur le seul sopha qu'Amanzeï se souvenait avoir été parla volonté de Brahma.

> Voir dans Pastels et Figurines, 1" série (chez F'ontemoing), l'étude plus étendue que j'ai eu l'occasion d'écrire sur les romans d'Emile Pouvillon.

Les livres mêmes des plus habiles et des plus renommés de nos romanciers actuels, il semble qu'on les connaissait avant de les lire. On les parcourt cependant, du bout des cils, à cause de la '( marque » et par curiosité, mais sans émotion aucune. Nous ne sommes plus comme don Quichotte qui croyait la vie aussi belle que les romans, et ht mille folies parce qu'il avait lu Amadis de Gaide. Et cela est fort heureux en ce sens que celui, qui s'aviserait de vivre dans la réalité comme un héros de roman contemporain, risquerait fort de vivre comme un coquin ou comme un niais. Le livre moderne n'est donc plus une œuvre de sorcellerie, comme les bons bouquins d'autrefois qu'on lisait le soir, au coin du feu, en tisonnant, et dont chaque feuillet tourné soulevait de nouveaux fantômes. Il ne Test plus surtout pour l'innocent maniaque qui a consacré les quelques jours de sa vie transitoire au vain travail de la critique. Celuilà n'ouvre plus un livre qu'avec l'obsédant souci de savoir comment c'est fabriqué, comment ça se démonte et comment il fera sa « copie ». Croyez-m'en, je suis de la « partie ».

ÉMJLE POUVILLON i CO

Or, une fois, tandis que Ton coupe avec une nonchalance résignée les pages de quelque œuvre nouvelle, on se sent « pris par les entrailles». Le cœur bat plus rapidement, et l'on sourit dans le même temps que les yeux se mouillent un peu. Un charme caressant, ignoré et très doux vous enveloppe. Et pourtant, l'histoire que conte ce livre est peut-être une histoire très ancienne ; mais il vous semble Tentendre pour la première fois. Alors, on est moins pessimiste, on en veut moins à la littérature, on se fait plus sage, et l'on en revient à la saine et rassurante philosophie des premiers Eléates, disciples deXénophane de Golophon, de Parménide et de Zenon, en songeant que tout, môme l'art, se renouvelle dans le perpétuel écoulement des choses.

Cette grande joie du cœur et* de l'esprit, je viens de l'éprouver à la lecture du Vœit d'être chaste^ ^ le dernier roman d'Emile Pouvillon. Et, à vrai dire, je l'ai sentie chaque fois que j'ai lu, et môme relu, un livre de ce sage ; car je suis resté toujours l'ami de la petite Césette^ le

1 Le Vœu d'' être chaste. 1 vol. Editions de la Revue Blanche.

compagnon de r Innocent., riiote des Anlihcl^ intéressé par Mademoiselle Clémence et un tantinet amoureux de la douce et jolie Thérèse Romée de rimcuje. L'œuvre saine et gracieuse d'Emile Pouvillon apparaît comme un vaste coin de campagne, avec son fleuve luisant sous le rideau léger des peupliers et des saules et ses cheminées fumantes au loin dans la plaine. L'on y revient volontiers, de temps à autre, lorsqu'on est las des éternels romans de « mœurs parisiennes », comme l'on va, après dix longs mois de l'existence factice de Paris, vivre la seule vie vraiment enviable et bonne, la vie sereine des champs.

Ce qu'il y a de plus aimable et de nicMllcur dans le talent d'Emile Pouvillon, il le faut attribuer, je crois, à l'éducation qu'il a reçue, au milieu où s'est écoulé son enfance et où il a continué de vivre. Car, sans exagérer l'influence des milieux, on peut tout môme, en une cer-

taine mesure, « rattacher l'humeur des hommes et la couleur de leurs yeux, et celle surtout de leur esprit, non seulement aux races dont ils sortent, mais au sol qu'ils hahitent et à l'air qu'ils respirent». 11 est né à Montauban, la patrie de Le Franc de PompignanetdeLéon Cladel. C'est là, sur les rives verdoyantes du Tarn aux eaux boueuses, au pied des gracieux coteaux du Tescou, sous la molle et tiède caresse du ciel méridional qui fait le cœur plus prompt et l'âme plus sensible, que ses yeux d'enfant s'ouvrirent d'abord à la beauté de l'immense Cybèle. Dès l'heure rougissante m l'aurore pointe derrière les taillis, il errait librement par les champs et les bois au seul gré de sa fantaisie, cueillant des mûres et des prunelles le long des haies, et ne s'arrêtant que pour voir les épis onduler sous la brise légère, les betes venir boire lentement à la vasque dans les (( bordes », ou pour suivre du regard les libellules au fi a corsage de brouillard voltigeant au-dessus des viviers. Sur les routes, il rencontrait des chemineaux, des rebouteux, des « j'teuxde sort » et des « innocents ))qui croient

172 QLELQUi:S-UNS

à rcflicacitc des lys d eau pour guérir du mal d'amour. Puis il rentrait tard à Montauban, en snivant les chars aux roues jdeines qui, la journée finie, ramènent les moissonneurs joyeux et chantants, dans la silencieuse majesté du soir. Ainsi les années s'écoulaient calmes et lentes, marquées seulement par le retour périodique des saisons et des labeurs rustiques.

Indocilis reruiii, vicina? nescius urbis,

Aspeclu fruitur liberiore poli.

l'rugibus alternis, non consule, coniputat annum;

Aulumnnni pomis, vers sibi flore notât*.

Et voilà comment, de bonne heure, Pouvillon s'associa à Féternelle tâche des Travaux cl (le:i Jours.

Son enfance fut pieuse. Il aimait s'éveiller le dimanche « dans les sonneries matinales de la messe première, si amusantes à écouter du lit, aussi légères que des rôves d'enfant». Il aimait les cérémonies dans la vieille cathédrale, aux jours surtout où officiait '< Sa Grandeur », parmi « les cierges plus brillants que des étoiles

' Claudicn : Le Vieillard de Vérone.

ot les ostensoirs plus fulgurants que des soleils », et les processions de Fête-Dieu par les dimanches ensoleillés de juin, h travers les rues drapées de linge blanc et enguirlandées de branchages et de roses. Et plus tard, comme tant d'autres, ses croyances l'ayant quitté, il transforma en jouissance d'art le parfum persistant de son christianisme évaporé. Je le soupçonne cependant d'avoir toujours été un peu païen, de croire que Tentant Eros se cache encore dans les buissons d'aubépine et d'attacher pieusement, de temps en temps, des guirlandes de lierre et des tablettes votives au tronc noueux des chênes qu'habitent les divinités agrestes :

Fortunatiis et ille deos qui novit agrestes,

Panaque, Sylvanumque senem, Nymphasque sorores.

Mais, un jour, il fallut quitter toute ces visions enchanteresses pour entrer au collège, car l'on ne peut muser toute sa vie, et l'on doit apprendre le latin et le grec pour être plus tard sous-préfet, receveur de l'enregistrement, notaire ou pharmacien. Mais le collège est un monde en petit, et c'est sur les bancs de la classe que

l'esprit de Pouvillon s'aiguisa à noter les mœurs, à saisir les traits et les ridicules de ceux qu'il peindrait plus tard. Il coudoya déjeunes hobereaux se destinant aux carrières « nobles » où Ton rencontre des chevaux : la caserne ou les haras, de petits bourgeois aisés rêvant de magistrature ou de barreau, et aussi des enfants de boutiquiers ou de demi-paysans, comme son Justin Ségol, travaillant dur pour . devenir fonctionnaire et encaisser et composter tout le jour, derrière un guichet, au nom de l'Etat. Et j'imagine qu'il doit être le seul de sa classe à avoir «mal tourné». C'est ainsi que par ses émotions, ses spectacles et son charme, leQuercy natal insinuait toute sa poésie en l'âme encore neuve d'Emile Pouvillon et formait, comme naturellement, sa sensibilité d'écrivain.

Emile Pouvillon est toujours demeuré fidèle h sa province : d'abord parce qu'il l'aime, et puis parce que la solitude lui est nécessaire pour nourrir ses douces et naïves imaginations. H l'aime d'un amour filial, la vieille ville huguenote qui résista aux assauts de Louis XI II, il l'aime pour son histoire et pour sa beauté, il

l'aime à toute heure du jour et en toute saison, sous le soleil et sous la pluie. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur tristesse que dans leur sourire? Il aime ses églises avec leurs clochers de briques roses, leurs clochetons, leurs tours et leurs campaniles, son vieil évêché au bord du Tarn, sa faculté protestante toute blanche par les après-midi d'été, les ormes et les platanes ombreux de son cours et son pont bossu d'où Ton voit, dans la frémissante indécision du soir, le soleil se coucher au-dessus de la cité enveloppée d'une fine poussière de brume, en de longues traînées de pourpre, d'émeraude, d'améthyste et d'or. La turlutaine des «voyages en lointain pays» ne l'a jamais pris. A peine si quinze jours par an, on rencontre sur les boulevards sa bonne figure de mathurin et ses doux yeux bleus de faune. Non, qu'il ne sache jouir de Paris ; mais il aurait, comme Joachim du Bellay, « le mal du pays » :

Quand reverray-je hélas! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

176 QLEI.Ql ES-UXS

Plus me plaisL le séjour qu'on basly mes ayeux, Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine^.

Malgré ses excursions à Lourdes, à Argelès- Viouzac et dans le Roussillon, il ne va jamais bien loin. Tantôt il erre du coté de Bruniquel ou de Saint-Antonin, au milieu des menthes d'une verdure toujours fraîche et sous les hauts peupliers qui bordent TAveyron. Tantôt il s'attarde aux confins du Rouergue, parmi les âpres entours du Moulin-Rompu de Nantuech, et se plaît à regarder brûler sous le soleil la causse d'xVnglar. Et tantôt il explore les chemins de halage du canal du Midi, les plaines forestières de Montech et les solitudes rocheuses de Cordes-Tolosane. Et comme il a Tàmc charmante et mobile d'un poète, sa fraîcheur d'impression est en harmonie avec l'éternelle jeunesse des choses, et la nature lui semble toujours « merveilleusement ondoyante et diverse», charmante.

Heureux, trois fois heureux, celui (ini, en ce siècle, passe sa vie à soigner des Heurs et à

• Les Re'jrels.

écouter le souffle du vent dans les feuilles, et sait goûter encore les joies innocentes du vieillard de Tarente. Il est riche de richesses varices, et sa part est la bonne.

At secura quies et nescia fallere vita, Dives opum variarum...

Le goût des romans champêtres, tel que semblent l'avoir certains de nos contemporains, n'est pas chose tout à fait neuve dans l'histoire des littératures. On le trouve à toute époque de culture raffinée : chez les Grecs au temps de Théocrite et chez les Latins au temps de Virgile et de Pline le Jeune, chez les poètes de la Pléiade, à la fin du xviu® siècle avec Jean-Jacques, et au commencement du nôtre avec Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, Michelet et (( la mère Sand ». Le xix'^ siècle finissant aura vu les romanciers se partager la France et chacun d'eux nous peindre sa province natale ou son pays d'élection. Ils ne décrivent plus « la

\1^ QL'ELQUES-L\NS

campagne^) et ne peignent plus le « paysan », mais telle campagne et tel paysan, souvent fort difîérenls entre eux. Ce sont: la Normandie de Flaubert, de Maupassant et de leur cadet Masson-Forestier; la Lorraine d'André Theuriet; les Gévennes de Ferdinand Fabre; la Provence de Paul Arène et d'Alphonse Daudet; la Bretagne d'Anatole Le Draz et de Charles Le Goflic; TAuvergne de Jean Ajalbert; la Bresse de Gabriel Vicaire; le Périgord d'Eugène Le Roy; l'Anjou de René Bazin... Voilà de la vraie et bonne « décentralisation» et de l'excellent patriotisme. Il manquerait, en effet, quelque chose à la religion de la patrie, si elle ne mêlait à ses dogmes ces superstitions gracieuses qui donnent à tous les cultes le charme avec la vie. Autant je demeure insensible à ce patriotisme déclamatoire de réunion publique et de café-concert qui force si brutalement l'applaudissement de la foule, autant il me paraît quelque chose de convenu, de vide et de faux; autant, lorsque je vois l'hémisphère d'un soleil en feu décliner lentement à l'horizon, derrière des collines indécises, au-dessus des champs paisibles et scréflé-

ter en un fleuve, dans la magie irradiée et pourtant mélancolique des soirs de septembre, je me sens pris d'une tendresse infinie pour cette terre maternelle où nous avons tous des attaches si fortes et si douces.

Et puis, si cela pouvait nous faire mieux saisir Tétroitesse et le factice des sujets courants, et nous déshabituer un peu de l'éternel « roman parisien » ! La province, un peu fermée, se montre volontiers à ceux qui la savent aimer. Or elle mérite d'être aimée pour tout ce qu'elle cache de vies laborieuses, obscures, silencieuses et souffrantes, qui valent bien la peine d'être interrogées, et aussi pour ses montagnes, ses vallées, ses bois, ses fleuves, ses rivages et ses plaines. Or, parmi toutes celles qui nous ont donné de la vie provinciale la représentation la plus fidèle, la moins convenue et la plus attrayante, l'œuvre d'Emile Pouvillon n'est pas la moins belle. Gomme les pâturages et les coteaux du pays de Garonne qu'elle célèbre, elle fleure délicieusement la marjolaine et le romarin.

ANDRÉ LEPÈVRE

ANDRÉ LEPÈYRE

J'ai rarement senti un embarras pareil à celui que j'éprouve aujourd'hui avant de vous parler de l'œuvre de M. André Lefèvre. Sa richesse et sa diversité me déconcertent un peu. Sitôt que je la vois d'un côté, je l'aperçois d'un autre et je l'entrevois sous un troisième angle encore. Elle m'apparaît insaisissable dans son ensemble, comme ce vieux Protée vêtu d'azur et de nacre, qui habitait le fond du gouffre de Carpathos, et se dérobait par les mouvements sinueux de son corps à ceux qui le voulaient retenir pour l'interroger. Et je ne sais point encore si c'est du

' La flûte de Pan. — La Vallée du Xil. — Les merveilles de VArchiteclure. — La Lyre intime. — Les Parcs et les jardins.

— Epopée terrestre. — Virgile et Kalidosa. — De la Nature des choses. — Lettres persanes. — Contes de Perrault. — LHaloffues de Voltaire. — Diderot. — Etudes de Philologie et de Linguistique. — Les Races et les Langues. — VHistoire.

— La Grèce Antique. — La Beligion. — Libre pensée. — Pensée nouvelle. —La philosophie. — Contre-poison^ etc., etc.

poète que je vous entretiendrai, ou de l'anthropologiste, ou de Thislorion, ou du philologue, et du linguiste, ou du critique, ou du philosophe. Car M. André Lefèvre est tout cela; et son aimable et docte talent se varie à l'infini, comme les rives d'un Heiive depuis les joncs parmi, lesquels il surgit, jusqu'aux grèves rocheuses où il rejoint l'Océan. S'il eùl été moins philosophe et sage, il occuperait plusieurs sièges à l'Institut. Mais, « si Candide n'avait jamais quitté le châteaudeTunder-ten-Tronckh »... et « si tenez de Gléopàtre avait été plus long »... Je voudrais bien ne pas vous montrer qu'une face de l'œuvre de M. André Lefèvre ; mais, pour vous en donner un simple aperçu général, il me faudrait savoir tout ce que sait l'auteur de la Grèce antique^ qui sait tout et... quelques autres, choses encore. Or je n'ai point appris do Pangloss la « métaphysico-théologo-cosmolonigologie ». Au lieu donc de disséquer ses livres, en marge desquels j'écris ces réflexions d'un<? main abandonnée, essayons d'abord de connaître l'homme. Gela, peut-être, nous conduira, chemin faisant, à dire quelques mots de son œuvre.

AÎSDRE LEFÈYRE . 185

Sans le connaître autrement que par ses travaux, j'estimais M. x\ndré Lefèvre, et jeTaimais beaucoup, à cause de quelques lettres charmantes et pleines d'indulgence qu'il me fit la faveur de m'écrire, il y a quelques mois, et où il me traitait un peu en enfant. Mes vingt-cinq ans Témerveillaient et l'amusaient, car il aime la vie ; tandis que sa belle et studieuse vieillesse m'attirait et me charmait. Je lai vu cette semaine, pour la première fois, dans ce calme logis de la rue Hautefeuille où il coule des journées tranquilles et laborieuses, avec toute la finesse gracieuse d'un lettré et l'urbanité avenante d'un bourgeois de Paris au temps d'Hélvétius et de d'Alembert.

Je ne sais si le destin me ménage de nombreuses rencontres avec M. André Lefèvre; mais sa physionomie, du moins, restera dans ma mémoire. Je l'évoquerai souvent pour mon plaisir. Grand et robuste, il est vaste, éclatant et sonore. Il porte avec aisance, et même avec

186 ^ QUKLQLES-UiNS

(|iiclque ologanco, une sorte de longue lévite bleue dans laquelle il se drape comme en une toge, avec une innocente majesté. Et dans ce visage large et d'une beauté régulière, d'où coulent les lîols argentés d'une barbe aussi ((fleurie» que celle de Gharlemagne dans les poèmes de la Chevalerie, brillent deux yeux malins et très doux. J'ai goûté, une heure durant, le tour imprévu de son esprit caustique avec bonhomie et le charme de sa conversation abondante et fertile en savoureuses anecdotes. Et ce vieux savant, qui a beaucoup vu et beaucoup retenu, pourrait dire comme le pigeon du bonhomme La Fontaine :

Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir exlrrine.

Je dirai : « J'élais là; telle chose m'advint. » Vous y croirez être vous-même.

Il faut avouer pourtant que la vie de M. André Eefcvre fut un peu moins aventureuse que celle de ce vagabond du grand air. Elle s'est passée tout entière « en son étude », comme disent les vieux conteurs; el l'histoire de ses ans, c'est l'histoire de ses livres. Il fait songer à quelque

Bénédictin de la congrégation des Blancs-Manteaux^ contemporain de dom Deforis, qui serait entré en religion, non pour s'y acheminer vers les noces éternelles, mais afin de s'y livrer, dans la solitude peuplée de fantômes d'une riche bibliothèque, aux silencieuses orgies de la méditation. Cet athée, en eflet, met en pratique la douce maxime du doux Thomas de Kempis : Mane in cclla tua... in angello ciim libello. Il est de la race du docteur Faust, et je voudrais que quelque artiste de grand talent — M. Paul Renouard, par exemple, — nous le montra assis à sa table, la pipe à la main et souriant au milieu des bouquins alignés.

M. André Lefèvre a écrit, comme j'ai dit, des livres de toutes sortes, dont aucun n'est indifférent. Le gros public ne saurait frôler ces doctes broussailles sans s'y égratigner quelque peu ; mais les connaisseurs et, parmi les curieux, ceux-là dont la foi est, — sinon dans la lettre, du moins dans l'esprit, — la même que celle de l'auteur de Contre-poison, y peuvent respirer pkis d'une fleur parfumée et y goûter plus d'un fruit succulent.

Page 1