QtELQXES-LKS
-Tâchons donc à. dégager de certains ouvrages de M. André Lefèvrjc quelques traits principaux de sa physionomie intellectuelle.
M. Lefèvre est, avant tout, matérialiste. Cette doctrine s'exhale de ses moindres écrits, et il peut répéter, après Molière :
Épicure mé plaît et ses dogmes sont forts.
Nul donc, tant par ses études que par ses goûts, n'était mieux préparé que lui à traduire le poème de Lucrèce. Il a travaillé, dix longues années durant, à cette traduction du de Nalura irrum que la Société d'Éditions littéraires a été fort bien inspirée de rééditer récemment.
« Pendant dix années de lutte — dit M. André JLefèvre — de douleurs nationales, mais aussi d'espérances — hélas! misérablement déçues — le grand poète romain a été mon réconfort; mon ami.
« Cette traduction est le fruit d'une intimité
A^DRÉ LEFÈVRE 189
passionnée et reconnaissante. Il n'y sera rien changé.
« Des templa serena^ des calmes retraites où l'âge va me confiner, je souhaite — mais sans illusion — à cette ombre fidèle de Titus Lucretius Carus, bon retour au pays des vivants. »
La traduction de M. André Lefèvre est en vers, et elle est excellente. Elle nous rend la pensée du philosophe avec une plus scrupuleuse exactitude qu'aucune autre version en prose, et joint à ce mérite celui d'avoir restitué, en des vers ingénieusement ourdis, la saveur tantôt amère et tantôt douce du poète riant et austère à la fois de la Nature des choses. Et cela me conduit à dire un mot, en passant, de la tra- ^^duction en vers. Elle était fort en honneur au xvii*' et au xviu" siècle. Boileau n'a guère fait autre chose, dans la plupart de ses Satii^es et dans son Art poétique^ et Voltaire la recommande en plus d'un endroit. C'est pourquoi je ne doute point que si M. André Lefèvre eût été le contemporain de M""" de Sévigné, elle ne l'eût appelé le Lucrèce françois.
La langue plus ample et plus souple de nos
190 nUEI.nLES-TJiNS
jours semble se prêter, mieux que toute autre, aux traductions poétiques. Nous les trouvons pourtant un peu désuètes et presque ridicules. La faute en est à Tabbé Delille, je crois, qui a fait de trop nombreux disciples. Pour bien et poétiquement Iraduirc un auteur ancien, et surtout un écrivain tel que Lucrèce, abondant en termes imagés et — comme dit Sainte-Beuve — « plein de mois drus et spacieux »•, il faut le comprendre, en admettre la doctrine, en adopter l'esprit et, surtout, le sentir et l'aimer. C'est parce qu'ils aimaient leurs modèles que Leconte de Liste a si bien rendu Homère; Lacroix, Juvénal et Sophocle ; Aulran, Euripide; du Belloy, Térencc ; M. André Lefèvre, Lucrèce; M. Ferdinand H'rold, les Perses d'Eschyle, et M. Pierre Quillard, 1rs Mi)nes trop i»eu connus du grec Hérondas.
Ainsi que Lucrèce, M. André Lefèvre n'esl pas seulement irréligieux, il est antireligieux. Comme Galon voulait détruire Carthage, il rêve de saper en ses fondements la citadelle superbe de la superstition.
Tantum relligio potuit suadorc malorum.
M. André Lefèvro n'est pas mystique le moins du monde. Son dernier livre, Contre-poison^ le prouve surabondamment. 11 ne saurait jouir, en dilettante, comme un Anatole France ou un Jules Lemaître, de l'art et de Fascétisme chrétiens. L'absolu lui paraît un non-sens, et il ne l'admet pas, même à l'état d'inconnaissable. Cela lui donne de l'assurance, il est vrai, mais le prive du plaisir pervers de blasphémer. 11 ne trempera point ses lèvres dans cette coupe oiî burent Charles Baudelaire et Barbey d'Aurevilly. Et lorsqu'il ne bat point les dogmes en brèche par des arguments curieusement et ingénieusement agencés, il les crible des traits acéré^e son esprit. M. André Lefèvre est en cela le vrai disciple de Voltaire et des encyclopédistes.
Il faut dire que Contre-poison ne s'adresse pas uniquement aux lettrés — qui y trouveront abondamment de quoi les satisfaire, — mais aux... autres aussi. M. André Lefèvre a voulu faire à la fois œuvre scientifique et populaire. Or la critique d'un Benan ne saurait remplir ce double but. Quelles pensées peut suggérer, par
j92 QUELQÇES-IJ>S
exemple, à celui qui n'esl que peu instruit, cette phrase de la Vie de Jésus : « Monte à la droite du Père, noble initiateur, la divinité est fondée ^)'l La cinglante plaisanterie de Voltaire, au contraire, Téclairera peut-être. Il y aurait, à ce propos, quelque étude intéressante à faire; où l'on montrerait comment, en un certain point, la critique de Voltaire et celle de Renan (qui fut assez juste pour « le patriarche de Fcrney^ ») se rencontrent. Peut-être la tenterai-je quelque jour.
Mais comment ai-je pu insinuer que M. André Lefèvre rejetait l'idéal, puisqu'il est poète? La seule réalité n'est-elle donc point l'illusion que chacun de nous porte en lui? M"" de Sévi- ^né écrivait à sa lîlle : « Vous êtes une jolie païenne. » M. André Lefèvre n'est pas athée, il est un docte et aimable païen. Il me fait un peu songer à Lucien de Samosate qui invoquait des dieux auxquels il ne croyait pas et à cet honnête Gassendi, qui professait la théologie tout en étant impie. Et comment ne croirait-il
1 « A cela, (lit Renan en quelque endroit, la critique de Voltaire suffit. »
ANDRÉ. LEFÈYIiE 193
pas à rOlympe, ce poète de la Lyre intime et de la Flûte de Pan, qui pîirtage la table des dieux et le lit des déesses? Qu'il me suffise de dire, pour donner la mesure du talent poétique de M. André Lefèvre, que Sainte-Beuve, Théophile Gautier et M. Sully-Prudhomme l'ont placé au premier rang dans son art.
M. x\ndré Lefèvre goûte encore, en poète, cette puissante douceur de senlir revivre en soi les vieux âges. Il est archéologue. Ces vieilles pierres, témoins des joies, des souffraiïces et des désirs des hommes, dont nous devinons à peine le sens vulgaire, lui parlent un langage qu'il comprend. Quels secrets touchants n'ont-elles point confiés à cet ethnographe ? Comme on se prend à les aimer, ces vieux dieux champêtres des Latins et ces frustes divinités des Gaulois, quand c'est M. Lefèvre qui nous parle d'eux. 0 heureux, heureux mille fois, ceux pour qui les choses mortes des siècles évanouis n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse qui voile des figures mutilées, retrouvent des svmboles éternels I
19 i QUELQUES-UNS
M. André Lefèvre nous a donné aussi, sous forme d'entretiens sur Vévohition historiqne une véritable histoire universelle. « Il n'y a rien de plus nécessaire, dit Bossuet, que do vous représenter distinctement, mais en raccourci, toute la suite des siècles. Cette manière d'histoire universelle est, à l'égard des histoires de chaque pays et de chaque peuple, ce qu'est une carte générale à Tégard des cartes particulières. » Mais vous entendez bien que M. André Lefèvre ne fait pas œuvre d'apologiste chrétien. Son histoire ressemble plutôt à VEssai sur les Mœurs qu'au Discours sur r histoire universelle. Dans l'histoire, il cherche l'évolution d'un genre animal dont les variantes, originelles ou hybrides, inégalement armées, inégalement adaptées aux milieux et aux circonstances, se sont plus ou moins lentement dirigées vers quelque stade, vers quelque régime où l'existence fût tolérable, en attendant mieux.
« A ce point de vue seul — dit M. André Lefèvre — l'histoire devient une science étroitement rattachée à la série naturelle, mais une science en marche à travers d'inextricables conflits de fatalités premières et de fatalités secondes, pleins de heurts et d'écarts et de recommencements. C'est pourquoi, à la dernière peut-être autant qu'à la première page, on hésite à qualifier de loi les résultantes toujours incertaines de causes indéfiniment variables ^ »
Il serait fort intéressant de disputer et d'insister sur tous ces points. Mais je n'ai plus le temps de le faire. Et, pour une fois encore, j'aurai mérité ce reproche qu'adresse Perrin- -Dandin à l'avocat de Citron :
Il dit fort posément ce dont on n"a que faire Et court le grand galop quand il est à son fait.
1 Lllisloire. — Au Lecteur : VII.
GASTON DESCHIMPS
Il se pourrait que notre époque, où fleurirent les œuvres d'un Sainte-Beuve, d'un Renan et d'un Taine, et qui vit s'épanouir tour à tour celles de la longue lignée de leurs disciples, portât plus tard, dans l'histoire des lettres, le nom de siècle de la critique. De nos jours, en effet, l'esprit d'investigation s'est heureusement insinué partout, en littérature comme en politique, en histoire comme en religion.
C'est que la critique, qui eût pour fondateurs Saint-Evremond, Bayle, Voltaire et Montesquieu, convient parfaitement à une société civilisée jusqu'à la lassitude, riche d'impressions et de souvenirs, curieuse et polie. Elle réclame plus
' La Grèce tfaujourdliui (ouvrage couronné par TAcadémie française). — Sur les Routes cVAsie. — La Vie et les Livres (5 vol.). — Le Malaise de la Démocratie chez Colin. — Chemin fleuri, rornan, chez Galmann-Lév}'. — Marivaux, chez HacheUc.
de culture intellecluelle que n'en supposent généralement les autres formes littéraires; et, le dernier en date de tous les genres, elle finira peut-ôtre par les absorber tous. Ne s'est-elle pas glissée déjà dans le roman? En outre — et suivant la manière dont on la conçoit — la critique peut être utile, soit à l'auteur qu'elle encourage ou morigène, soit au lecteur qu'elle avertit et, selon le mot de Renan, « empêche d'être dévoré parla superstition et la crédulité ». A moins qu'elle ne soit inutile à l'un et à l'autre, ce qui n'est pas impossible.
Ce que j'ai dit de la critique n'est point pro Domo niea^ étant aussi peu critique que possible, et n'ayant d'autre mesure pour juger des livres que le plaisir très variable que j'y prends. Cela n'est ni formidable, ni héroùjue, ni même glorieux, mais c'est tout ce que je puis. Or je me plais assez aux ouvragesdeM. Gaston Deschamps. Voyons donc commimt s'est formé son talent, les idées auxquelles il semble tenir davantage et ce que son univre critique a réellement do « pratique ».
On a parfois outré, sous les auspices de Taine, l'influence que peuvent exercer sur l'esprit d'un écrivain les milieux divers où se sont écoulé son enfance et sa jeunesse. Elle est réelle pourtant; et M. Gaston Deschamps doit beaucoup à l'Ecole normale et à TEcole d'Athènes. Je m'empresse de dire que, n'ayant jamais fréquenté à la rue d'Ulm, je ne rends point à rÉcole normale ce culte de latrie que lui vouait Sarcey avec quelque ingénuité, et ne songe aucunement à nier que plusieurs, parmi les anciens normaliens, soient devenus des universitaires pédants, bourgeois, sans finesse, et sur lesquels le fameux « esprit » de l'Ecole n'a pas eu grand'chose à faire pour les abêtir. Mais je me hdte d'ajouter aussitôt que je ne partage pas davantage les sentiments de quelques fabricants de feuilletons ou de couplets, qui vont criant : (( L'Ecole normale étoufl'e toute originalité et coupe les ailes au génie », comme si jamais ils avaient échappé beau le danger d'y entrer et que c'était l'appréhension seule d'un tel péril qui les avait empêchés d'avoir môme un peu de talent.
De cette éducation, M. Deschamps a su retenir une connaissance approfondie des littératures anciennes et modernes, un goût sûr que la pratique quotidienne dos livres n a fait qu'affirmer, certain sentiment de la mesure et quelque horreur de la déclamation creuse qui sont, ce me semble, qualités assez appréciables, môme chez un critique.
Puis, il a vécu en Grèce, la patrie par excellence de la beauté et de la bonté, puisque ses autochtones n'eurent jamais qu'un môme mot pour désigner le beau et le bien. Devant les blanches statues debout sur les rives violettes de la mer phosphorescente, son esprit s'est ouvert {i la beauté et son cœur s'est empli d'une nostalgique tendresse. 11 a flAné sous les vieux portiques de l'Agora et vu, dans la splendeur dolente des soirs de Grèce, les ruines du Parthénon bleuir sous le couchant.
Sur son passage, les stèles mutilées ont jasé discrètement parmi les myrtes et les roses. Et il a entendu la voix silencieuse de ces vieilles pierres, maintenant envahies par la broussaillc épineuse des lentisques, qui ouïrent jadis le
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T)iscours' pour la Couronne^ les imprécations d'Eschine contre Timarque, les gémissements de Prométhée enchaîné^ la plainte d'Œdipe et les adieux d'Iphigénie à la « douce lumière du jour ». Il a visité aussi ces villes d'Asie-Mineure : Eplîèse, Pergame, Aphrodisias, Hiéropolis, Antioche, Laodicée, Glazomène et Milet, cités aux noms sonores, jadis aimées des citoyens libres, des orateurs et des premiers philosophes qui y connurent les lois des choses; et maintenant couchées dans un linceul de fleurs, sous la molle et tiède caresse du ciel oriental.
M. Gaston Deschamps est demeuré toujours fidèle à ses premières amours de la parfaite et divine Beauté. Il Ta célébrée dans la Grèce â^ aujourd'hui^ Sur les Rouies d'Asie et dans ce délicat et frais roman Chemin fleuri^ q^ic je suis d'autant plus heureux de rappeler ici qu'il n'obtint pas, à son apparition, tout le succès qu'il méritait. Souvent aussi, à propos d'un livre d'épigraphie, à propos de tout et à propos de rien, sa pensée fuit loin de l'article hebdomadaire, vers la route ensoleillée d'Olympie.
Une des idées favorites de M. Gaston Deschamps est que les livres n'ont vraiment d'int(Têl qu'autant qu'ils reflètent ou analysent quelque chose d^ la vie réelle. C'est dire que, comme La Bruyère, il: est de ceux pour qui « le monde matériel existe », et qu'il ne croit point, avec le Noël Servaise de MM. J.-H. Rosny ', ou comme certains renchéris qui forment des cénacles à trois, à deux et môme à un, que la littérature soit « le tout de l'homme ». Quelle triste vanité, en effet, de sacrifier la vie avec toutes les joies fugitives qu'elle procure et ce qui lui donne son prix véritable pour le seul plaisir d'écrire! Et M. Deschamps raille aussi l'indifférence et l'égoïsme raffiné de nos contemporains : « Ils vivraient au temps de Pept I*' ou sous la dynastie des Tcheou, ils seraient les contemporains de la coupe de Prenesle ou du sceau d'Abibal, qu'ils ne seraient pas plus étrangers à nos disputes et i\ nos qtiercUes, à nos décep-
' Le Termite.
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tions, à nos espérances et à nos chimères. Tandis que nous cherchons, dans l'univers vaste, une sécurité ou une certitude, ils se rencognent au clair obscur de leurs chambres, pour faire tinter le gentil cliquetis des chaînettes et des pondeloques. Au moment où la démocratie, de sa formidable poussée, menace de tout bousculer, ils combinent, sur des vases d'argile, le losange avec l'ove, et les palmettes avec le plumetis. Au moment où la F'rance hésite sur la route à suivre et se demande avec angoisse où l'entraînent ses alliances inévitables, ils esquissent des symboles sur des tablettes de santal. Quand les lois sont en opposition avec les mucurs, lorsque l'antagonisme de l'individu et de la société lézarde le vieil édifice de nos institutions politiques, ces artistes solitaires continuent à égrener des gemmes, à enfiler des perles, à friseler des galbes de gobelet, à aiguiser des pointes de fibules, à inciser des jaspes ou des sardoines, à découper dans l'os ou dans le lapis-lazuli des élytres de scarabées. «
Il y a dix ans à peine que je récitais en classe ces vers de Boileau (un pion aussi celui-là,
n'est ce-pas?), que j'ai encore la naïveté de trouver sensés :
Que les vers ne soient pas. votre éternel emploi, Cultivez vos amis, soyez hommes de foi, C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore et converser et vivre.
Bans ses livres comme dans ses articles, M. Gaston Deschamps qui, d'ailleurs, n'a pas pour une once de scepticisme, ne so lasse point d'affirmer Texistence du «monde extérieur». Et son ambition secrète serait, je crois, de restaurer une littérature d'action qui, tout en demeurant « littéraire », éclairerait et dirigerait « les couches profondes ». Aussi, est-ce avec une pieuse admiration qu'il cite volontiers celte année 1825, où Chateaubriand souflla l'enthousiasme par toute la France, tandis que M. de Villôle restait muet, et ce temps où Victor Hugo écrivait : «Ce serait une erreur presque coupable de l'homme de lettres, que de se croire au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter son esprit de toute action sur ses contemporains et d'isoler sa vie égoïste de la grande vie du corps social. »
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M. Gaston Doschamps développe et prouve très joliment tout cela. Et, bien qu'il le développe et prouve très joliment, il se pourrait qu'il eût raison lout de môme.
Il y aura tantôt sept ans que cet écrivain, apôtre de Faction, succéda, comme critique littéraire du Temps, à l'insouciant et délicieux philosophe de l'universelle contingence des choses. Avec ce charme qui n'appartient qu'à lui, M. Anatole France racontait « les aventures de son âme au milieu des chefs-d'œuvre ». Oncques ne dogmatisa-t-il, ni ne rendit d'arrêts. Et si, d'aventure, il employait la critique littéraire à critiquer des livres, il n'avait, pour en juger, d'autre toise que son plaisir raisonné. Et cela était exquis. Mais, sachant bien que « tout n'est que vanité », M. France ne s'est jamais fait, je crois, beaucoup d'illusions sur « l'utilité » de la critique. Tel n'est point l'avis de M. Gaston Deschamps. Comment donc a-t-il « utilisé » cette
autorité qui lui vient beaucoup moins de sa « situation » dans le journalisme que de son talent?
Il a d'abord combattu la pornographie, c'està-dire cette tendance bouigeoise à rire de tout ce que la comédie de l'amour peut physiologiquement offrir de grotesque, ou à s'exciter en imagination par tous les détails facilement grossiers ou bas qu'emportent avec eux les rites de cette fonction. Cela, comme dit Pascal, « sort du mauvais fond de l'homme » ; ce qui n'empêche point certaines gens de dire : « C'est l'esprit français». Vous m'objecterez le thème habituel des conteurs d'antan et le sujet presque unique de leurs plaisanteries. Mais le rire, que la reine de Navarre, Cholières et les aimables diseurs des Cent Nouvelles nouvelles provoquent encore aujourd'hui, sonne franc et clair, tandis que le plaisir que nous prenons aux revues et couplets modernes est peut-être un plaisir « d'encanaillement ». Et puis, de nos jours, ce n'est pas en latin qu'on « brave l'honnêteté », le plus souvent ce n'est pas môme en français. VA puis, ne vous ai-je pas dit que M. Deschamps était
un idéaliste et qu'il avait habite' la Hellade?
Ensuite, M. Gaston Deschamps s'est attaqué au dilettantisme, fruit délicieux de l'épicuréisrae et du scepticisme, qui paralyse l'action et étiole la volonté. Il l'a fait élégamment, sans parti pris apparent, avec la bonne grâce qui convenait et tout l'esprit qui lui est habituel ; c'est-à-dire autrement que M. l'abbé Félix Klein dans Autour du Dilettantisme.
Enfin, il s'est déclaré l'ennemi des « banqueroutistes », de ceux qui s'en vont par le monde, « dénonçant l'orgueil humain et vitupérant la vanité de l'effort séculaire par où les hommes essayent de s'affranchir. « Ils nient le progrès, dit-il, anathématisent la science et déclarent que la servitude est une condition meilleure que la liberté .» Jadis, dans les cités peureuses du moyen âge, « les Frères de la Croix » allaient brandissant des martinets et chantant :
Or, avant, entre nous tous frères, Battons nos charognes bien fort.
« Mais nos flagellants nouveau jeu, ajoute M. Deschamps, ne flagellent que le prochain. Et
c'est depuis qu'ils ne croient plus ii rien qu'ils veulent rétablir la foi. » Et, je ne sais trop pourquoi, ces incroyants qui « croient par raison sociale » me font songer à ces comparses d'opéra qui chantent à tue-tête : « Ikivons, buvons », et qui ne boivent jamais, parce que leur coupe est en carton.
Quelles sont maintenant les « conclusions » de M. Gaston Deschamps et que souhaite-t-il à la littérature française du xx*" siècle ? Il nous l'a dit lui-même en un récent article'.
« Pourquoi ne reprendrait-on pas l'aventureux projet, tragiquement abandonné par Chénier?yuel bienfaiteur, que celui qui ressusciterait, dans l'unité d'un poème, le dogme antique de l'eurythmie des choses ! Nous aurions ainsi le bréviaire de ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé en nous. Notre âme, comme celle d'Iphigénie en Tauride, monterait « avec la flamme du sanctuaire, vers l'éther lumineux des immortels >». « L'Art égalé à l'univers, la Cité antique élargie jusqu'à pouvoir contenir des
• Le Temps: la I ie littéraire. — 12 novembre 1899.
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acquêts du monde moderne, sans rien perdre de sa symétrie parfaite, quel rôvc digne d'occuper ramjjition d'un homme et de répondre au vœu secret de tous ceux qui craignent de voir s'éclipser et défaillir dans l'affaissemcnldes consciences la Raison et la Volonté ! Le divin est sur la terre. A nous de le chercher et de le reconquérir. Gœthe avait conçu le dessein de ciseler dans le plus précieux métal ce vase magnifique, afin d'y recueillir la pure suhstance où l'humanité nouvelle pourra puiser Tonhli de tous les maux. Le jour où resplendira cette merveille, il y aura de lajoio aux cimes de l'Olympe, car le front calme de Pallas Athéna n'est pas si étroit qu'il ne puisse contenir toutes les idées; son cœur cuirassé d'or et de pierres précieuses est accessible à toutes les émotions; ses yeux clairs peuvent se fixer sur tous les points où la nature s'associe à cette pensée et où brillent, avec les multiples rellets du Réel, les innombrables ravons de l'Idéal. »
C'est à dessein que j'ai rappelé certaines
212 QUELQUES-UKS
pages de M. Gaston Deschamps, et afin de vous faire plus aisc^ment sentir toute l'élégance correcte et gracieuse de son style imagé. Mieux que quiconque, l'auteur de la Vie et les Livres excelle dans le choix judicieux des mots et montre une prodigieuse habileté dans l'invention des épithètes. Oserais-je dire, maintenant, que M. Deschamps a le défaut de sa qualité, que parfois il abuse un peu des qualificatifs rares et des déterminatifs précieux, et qu'il se laisse trop facilement aller à « dévelo[)per » ? Mais pourquoi donc gàlorais-je mon plaisir par des remarques tatillonnes, dont M. Deschamps ne sera, je l'en assure, que le second à rire?
J'ai pa5S(5, l'autre dimanche, un après-midi délicieux. Vous me croirez sans peine lorsque je vous aurai dit que c'était cliez le peintre Roll, dans son atelier de la rue Alplionse-de-Neuvillc, oii s'étalent en un beau désordre, qui est à coup sur un eiïet de l'art, des pastels commences, des toiles sans cesse retouchées et même des bustes ébauchés. Car, depuis qu'il a entrepris de sculpter lui-même le cadre de son dernier tableau officiel pour le musée de Versailles, M. Alfred Roll s'est, comme M. Gérôme, pris pour la sculpture d'une passion soudaine. Parmi ses amis et dans le nuage de la fumée des cigarettes, je l'ai revu tel qu'il s'est jadis peint luimême : grand et robuste, les longs cheveux grisonnants et rebelles, l'œil pénétrant à la fois et doux, la bouche spirituelle et fine. D'une courtoisie réservée, il risque de laisser à qui le cou-
naît peu l'impression d'un homme froid et silencieux. C'est un passionné au contraire, ainsi qu'il apparaît dans l'intimité. Et il n'en peut être autrement, car si le rôle du critique est d'être un sceptique et un dilettante, celui de l'artiste est d'être un homme de passion. On ne crée point sans elle, et la heauté artistique ou littérraire découle de la passion comme l'eau de su source.
M. Alfred Roll appartient à cette école réaliste dont Gustave Courbet fut le chef et dont le but était de réagir, par la peinture vraie de la société contemporaine, avec son esprit, son allure et sa physionomie propres, contre ce que le romantisme avait de négatif et de convenu. Son mot d'ordre eût pu ôtre cette jolie pensée de Montaigne : « Si j'estois du mestier, je naturaliserois l'art autant comme ils artialisent la nature ' ». Or l'éclosion des idées de Courbet
' Les Essais, III, V.
ayant coïncidé avec la poussée croissante de la démocratie, l'art réaliste devait, comme par la force des choses, y chercher son inspiration. Jadis on n'était peintre d'histoire qu'à la condition de draper et d'armer des Grecs et des Romains ; de même qu'en littérature, Racine ne prêtait qu'à des anciens des sentiments nobles et héroïques. Sauf dans des scènes de genre, d'ailleurs réputées inférieures, un peintre et un sculpteur n'osaient représenter une redingote, et le costume moderne était jugé antiartistique. Si de tels préjugés se fussent prolongés, notre époque eut risqué de disparaître sans laisser la marque de son pittoresque; et il n'a pas fallu moins que le talent d'un Dalou pour guérir le public d'une erreur si préjudiciable. Mais si M. Alfred Roll a accepté la théorie générale des réalistes, il a su, du moins, la débarrasser des bravades, des excentricités et des déclamations de ses promoteurs. Il est peutêtre le plus fidèle peintre d'histoire et de mœurs de la sociét' contemporaine.
Je crois en effet que peu de toiles renferment pour là postérité un plus précieux ensemble de
documents que la Fête populaire du 14 juillet 1888, Le Centenaire de 1789, La Giv;ve des mineurs et Le Travail. Les deux premières traduisent avec une ve'rité, bien des foisreprochée à l'artiste, l'ivresse du peuple de Paris un jour de fête nationale et son élan à sanctionner, après un siècle, le régime issu du Serment du Jeu de Paume. Elles sont le plus grand effort qu'un peintre ait tenté depuis le ^acre de David. Quant aux deux autres, qui incarnent l'ordre social de notre fin de siècle, elles sont humaines et vraies, sans amertume ni emphase. On doit regretter qu'elles ne soient point au Luxembourg, à côté de la Marche en avant ^ d'où elles auraient un jour passé au Louvre.
Et ce puissant artiste, peintre des aspirations et des réalités de son temps, qui sait suggérer plus d'idées encore qu'il ne présente de faits, a aussi la grâce légère et le sourire charmant.
Le même pinceau qui a représenté l'inondation qui noie une contrée, la grève qui affame une population, la marche en avant d'une armée, a peint ces délicieuses scènes de genre : Enfant et Taureau^ Manda Lamétrie, En Eté, Baigneuse. C'est un poète aussi et délicieux comme Ovide ou Musset lorsqu'il nous ramène à cette époque de l'âge d'or,
Où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux; Où Vénus Astarté, fille de Tonde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.
A travers un bois touffu, il fait chevaucher toute nue une blonde et jeune chasseresse. Ses chiens s'excitent de ses clameurs et son cheval qu'elle presse fiévreusement entre ses cuisses, fait, en traversant les clairières, claquer ses sabots dans le lointain des fourrés. Puis, apparaît le vieux Silène au ventre plissé, monté sur un àne et sa tête bestiale et joufflue couronnée de pampres. Des bacchantes, ivres commeslui deraisins, l'entourent aussitôt d'une ronde échevelée, roulant à terre et se relevant avec des éclats
(le rire, l'excitent de leur frénésie. Jordaëns eût adoré cette Fête de Silène avec son débridé d'action et son intensité de couleur; Rembrandt en eût aimé la manière grasse et l'opulence des formes. La virtuosité de M. Roll s'affirme encore dans ces Joies de la vie où des femmes nues se roulent sur le gazon tandis que, derrière un féerique buisson de roses, des musiciens tirent de leurs instruments des sons enchanteurs et que l'on s'embrasse et l'on s'aime dans les taillis.
Gomme tous les peintres soucieux de vérité, comme son maître M. Léon Donnât, M. Alfred Uoll a fait « du portrait ». Il faut rappeler ceux de Jules Simon, de M. Yves Guyot, de M"' Jane Ilading, de M. Octave Gréard, de Georges Bertrand et du paysagiste Damoye. Il y a, comme dans tous les genres où s'est exercé son talent merveilleusement varié, acquis une maîtrise incontestée.
M. Roll aura donc, dans sa belle carrir»re. rénlisé
pleinement et avec des facultés supérieures le programme de Gustave Courbet : « Traduire les pensées, les mœurs, l'aspect de son temps selon son appréciation, être non seulement un peintre, mais encore un homme ; en un mot, faire de l'art vivant. »
J'ai visité cotle semaine, dans ce vieux et vénérable bâtiment de la rue de TÉcole-de-Médecine qui abrite tant de savantes et précieuses collections, le Musée de l'École d'Anthropologie. Et dans la docte compagnie de M. d'Ault du Mesnil, qui m'en a fait si gracieusement les honneurs, j'ai appris beaucoup de choses. Je ne vous cèlerai point cependant que je n'ai pas apporté à cette visite le même enthousiasme qu'au Musée du Louvre, et que je n'ai pas ressenti devant le crâne moulé du Pithecanthropus erectus de Java les mômes émotions que devant la « Joconde » ou le «Philosophe en méditation ». C'est que j'errais dans ces salles, — toutes meublées de débris d'ours des cavernes, d'anthropoïdes et de têtes de Néo- Hébridais marinant dans de l'alcool, — un peu
comme ces deux bons Espagnols venus du fond de ribérie pour voir Tive-Live, et qui «chercbaient dans Rome autre chose que Rome môme». J'étais curieux, en effet, de rencontrer M. Charles Letourneau, et je suis loin de regretter ma curiosité.
M. Letourneau est professeuràTÉcole d'anthropologie, fondée en 1876 par Broca aidé de généreux donateurs, et reconnue d'utilité publique par une loi du 22 mai 1889. Élevée sous le vocable de la science etde la penséelibre, l'École ne s'est jamais départie de l'esprit de son institut et n'a cessé de prospérer. Le nombre des chaires s'y élève actuellement à onze et l'on y enseigne les sciences nombreuses et diverses que l'anthropologie met à contribution. Notre savant ami M. Georges Hervé, qui fit, en collaboration avec le regretté Abel Ilovclacque, un si remarquable Traifê d'anthropoloyie^ y professe l'ethnologie ; M. André Lefèvre, l'ethonographie et la linguistique ; M. Mathias Duval, Tanthropogénie et l'embryologie; M. Shrader, l'anthropologie géographique ; et M. Capitan, l'anthropologie zathologique.
Comme Cabanis, philosophe et médecin,
CHARLES LETOL'RNEAU 227
M. Letourneaii étudie THistoiredes Civilisations. Son œuvre est considérable, et chacun de ses livres est à ce point nourri de faits, d'hypothèses de dissertations et de diatribas, que je désespère de donner de sa physionomie scientifique une idée complète.
Aussi ne parlerai-je, aujourd'hui, que de son ouvrage de début : la Physiologie des Passions^ où s'accusent nettement déjà ses tendances philosophiques, et de l'un des derniers volumes qu'il ait publiés : rÉvoliition religieuse.
L'idée générale qui ressort de chacun des livres de M. Charles Letourneau et l'a guidé dans tous ses travaux, est celle de l'évolution. L'évolutionisme est, en effet, la dernière et plus parfaite forme du matérialisme, encore qu'aussi vieux que la philosophie elle-même avec laquelle il est né. Démocrite et les Atomistes
avaient d'abord soutenu que tout arrive nécessairement et nié les causes linales; les sophistes avaient fait aboutir le matérialisme au sensualisme de Protagoras, et Aristippe do Gyrène avait établi la morale matérialiste, quand parut Epicure. Le premier, il systématisa la théorie et de cette manière dont Lucrèce Ta exposée dans De Natura Rerum. Beaucoup plus tard. Bacon, Hobbes, Gassendi, Lameltrie, présentèrent tour à tour des aspects nouveaux du matérialisme, jusqu'au jour où Lamarck et Darwin, continués et expliqués par Herbert Spencer, lancèrent pour la première fois dans le monde scientifique l'idée systématisée de l'évolution progressive. G'est à cette vive lumière que M. Letourneaua (tcv\iV Évolution du mariage et de la famille^ V Évolution de la propriété^ Y Évolution politique^ V Évolution juridique y V Évolution de la morale^W Évolution religieuse. Prises dans leur ensemble, ces six monographies, que l'on pourrait miiixÛQY Évolution des sociétés^ forment un traité complet d'ethnographie sociologique.
Dan^ SQ. P/ff/sinlof/ir f/rs- P(ïss/<>/i- . (\u"\\ stM'ail
intéressant de comparer au Traité des Passions de Descartes, M. Letourneau a tenté de «jalonner la route que suivent l'individu etles sociétés pour s'élever de l'état bestial à l'état vraiment hu main « . Il nous montre comment le genre humain parcourt les mêmes étapes que l'individu qui, d'abord, étant purement végétatif, passe successivement par les phases nutritive et sensitive, pour s'épanouir enfin dans les phases affective et intelligente. « L'Australien et Newton, dit-il, voilà les deux extrêmes entre lesquels la tourbe humaine s'échelonne individuellement et socialement * ». Ceci posé, il fait voir clairement que les désirs passionnés se groupent suivant une série analogue à celle des besoins, et qu'à chaque groupe de tendances organiques correspond un groupe d'impressions de peine ou de plaisir. Aussi, trouve-t-on chez l'homme complet des impressions nutritives, sensitives, affectives et intellectuelles. Lorsque les premières prennent sur l'homme un pouvoir despotique, elles le changent en bête, comme la Gircé de la
1 Physiologie des Pa&sions, p. 369.
fable; la prépondérance des secondes, au contraire, en fait un amant de l'art et de la science.
Mais les impressions jaillissant nécessairement des désirs, M. Letourneau aborde le problème du libre-arbitre et se demande si le désir diffère essentiellement de la volontf'. Comme tous les philosopbes matérialistes, il est très nettement déterministe. Il pense avec Gall que tout prouve que « dans tous les états de la société humaine, on n'a supposé d'autre liberté que celle de pouvoir être déterminée et de se déterminer soi-môme par les motifs les plus puissants » ; et avec Spinosa que cette liberté que les hommes se flattent tant de posséder ne consiste point en autre chose que dans l'ignorance des causes qui les font agir. Hœc hnmana libertas, qitani homines se hahcrc jactant in hoc solum consistit : causaritm fie quilnis de terminant tir ignari. Mais l'argument contre la liberté auquel M. Letourneau semble tenir davantage, est celui tiré du principe de la conservation de la force en mécanique rationnelle. Et, « pour achever de battre en brèche la forte-
CHARLES LETOURINEAU 231
resse gothique du libre-arbitre » , il s'adresse à la cràniologie et à Tanthropologie.
M. Letourneau étudie ensuite chaque groupe distinct de passions, et comment chacune d'elles se termine ou se transforme, suivant les cas, en folie ou en extase mystique ou métaphysique.
« De tous les grands sujets sociologiques, dit M. Charles Letourneau, il n'en est aucun qui soit plus justiciable de la méthode comparative que la religion. » Aussi, est-ce guidé par elle qu'il examine successivement les mythologies diverses des races noire, jaune et blanche et montre comment les grandes religions sont simplement l'épanouissement des petites, de ces « gros fétichismes » dont les exégètes se sont peu occupés jusqu'ici. Car les unes et les autres ont germé dans le sol commun de ce que Tylor a nommé 1' « animisme », c'est-àdire de cette illusion primaire qui porte
l'homme à prêter à tels objets ou êtres du monde ambiant sa volonté, ses sentiments, ses idées. C'est pourquoi Aristote avait d«Tmi Thomme « un animal religieux ».
Ne pouvant le faire que très imparfaitement en si peu de lignes, je no prétends point résumer ici le livre de M. Letourneau, inévitable pour tous ceux qu'intéressent les choses religieuses. Je noierai seulement dans quelle tendance d'esprit il est écrit. D'abord, et je crois que vous vous en doutiez quelque peu, M. Letourneau n'est pas religieux. Il est memi* antireligieux, ce qui n'est pas du tout la môme chose que d'être anticlérical, et ce qui d'ailleurs ne l'empêche pas d'être anticlérical par-dessus le marché. De son Évohilion des Religions il ne se dégage pas ce parfum de scepticisme indulgent et de pieuse hétérodoxie qu'exhale V Histoire (les Origines du Ckrislianisine d'Ernest Renan. M. Letourneau n'éprouve, en aucune manière, ce sentiment de « piété sans la foi » que j'ai tenté de délinir jadis à propos de MM. Anatole France et Maurice Bouchor et qui n'est, à tout prendre, qu'un raffinementd'impiélé.
Son athéisme n'a rien de commun non plus avec le « libertinage » de la société du Temple et du chevalier de Méret, en lequel d'ailleurs entrait beaucoup plus de forfanterie que de conviction vraie. Il tente plutôt, comme Lucrèce dans le Dénatura reruiii^ de rassurer leshommes contre les fictions effrayantes ou puériles que les poètes ont répandues dans le monde :
Yatiim tcrriloquis dictis...
Relligionibiis atqiie minis obsisterc vatiim.
Et, de même que le poète latin, il fait le dénombrement des maux enfantés toujours par la superstition.
Tantum relligio potuit suadere malorum !
Ce qui me gâte les livres de M. Charles Letourneau, imbibés, comme j'ai dit, de la haute doctrine de Lucrèce, c'est qu'ils ne sont pas toujours exempts du matérialisme et de l'anticléricalisme de M. Homais. Le sectaire y perce à chaque page, et l'on a comme une impression fâcheuse — (ceux-là surtout qui, sans être les esclaves d'aucune religion positive, montrent à l'égard de toutes une tolérance faite de respect et d'indiffé-
rcnce) — que ces livres sont écrits avec le souci constant d' « embêter les curés ». Ainsi Bouvard et Pécuchet disséquaient leur bonhomme Auzoux pour coller» l'abbé Jeufroy'.
« Prétendent-ils nous avoir bien réjoui, dit Pascal, de nous dire qu'ils tiennent que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est ce donc une chose à dire gaîment? et n'estce pas une chose à dire tristement, au contraire, comme la chose du monde la plus triste? »
« Quand on a repoussé les dogmes de la théologie morale, dit M. Anatole France, comme nous l'avons fait presque tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et ce qu'on y est venu faire. » Je crois me souvenir qu'Herbert Spencer expose à peu près la même idée, au début de ses Pre-
» Bouvard et Pécuchet : 16.
7niers Princij)es. Et de vrai, nous sommes, « en cette machine ronde », presque ignorants encore de nos origines comme de nos destinées. Jouets changeants et mobiles dans l'universelle illusion, nous allons, poussés par une force inconnue, vers un but ignoré, comme ce pollen fécond des fleurs que le souffle tiède d'avril porte de corolle en corolle. Que savons-nous de l'univers, de noire petite planète et de nousmêmes? Peu de chose évidemment, en comparaison de ce qui nous reste à savoir. D'autres viendront indéfiniment après nous qui en sauront davantage, jusqu'aux jours lointains où ils n'ignorerontplusrien. Alors, sûrs de toutes choses et ne désirant plus aucun bien, ils seront semblables à la divinité ; c'est dire qu'ils n'existeront plus. Le soleil se sera éteint, le dernier souffle humain se sera exhalé de la dernière poitrine humaine, et la terre glacée roulera dans les espaces infinis et silencieux. Ne souhaitons donc pas de connaître trop de mystères, et vénérons le« spectre de la caverne », comme Bacon appelle le principe de notre éternelle ignorance. Elle est la condition du bonheur et de l'existence même.
Mais ces temps ne sont point proches, ol nous sommes ainsi faits que jamais nous ne nous lassons de savoir et de comprendre. Sachons donc gré aux savants qui, comme M. Charles Letourneau, ont tenté de soulever un peu le voile du mystère et d'éclairer de la lumière de leur science un coin obscur de l'horizon, quand même ils n'auraient pas réussi.
Un profil d'une pureté et d'une finesse exquises, qu'on croirait ciselé patiemment, par quelque habile ouvrier, en l'or précieux d'une médaille d'Agrigente ou de Syracuse. Une longue chevelure éparse, une bouche aux lèvres minces, dont le sourire est sans gaieté, et des yeux voilés, très timides et très doux. On devine un homme né avec une nature aimante et une sensibilité affinée que la vie a froissées, parce qu'elle était impuissante à les satisfaire pleinement, un poète auquel un continuel repliement sur soi a fait chérir sa souffrance même et un philosophe que l'esprit d'analyse a rendu singulièrement bon, patient, résigné et indulgent, mais in«uirablement triste, incapable de bonheur^, défiant de la vie pour
1 Bonheur Manqué. — Carnet d'un Amoureux. Chez Ollendorfl".
240 QUELQDES-UNS
l'avoir Irop adorée et trop élucliée. Spe lentus^ t'unidus futuri.
Le (leslin, pourtant, no lui aura pas ("'16 plus dur qu'à tant d'autres. Mais il le lit poète; et en ri ni liant à des joies que les autres hommes ignorent, il lui révéla aussi des douleurs qu'ils ne soupçonnent point. Le chagrin n'est-il pas toujours à la mesure du co'ur qui l'éprouve?
Plus rame est grande, plus l'ennui est grand.
C'est pourquoi il a senti et rendu mieux que quiconque cet aliquid amari qui surgit de la source même de toute joie humaine et cet infini tourment d'aimer.
Pour la majeure partie du puhlic, M. Georges de Porto-Riche est à peu prcs ce que Ponlhus de Tyard esl pour les collégiens de rhétorique : un nom sonore et mystérieux. Mais son œuvre ne réserve point au lecteur la même déception (|nc los Erreurs amoureuses de poète de la Pléiade Pour lésâmes «amoureuses d'aimer» cl celles qneramoura meurtries à jam lis, comme pour les Icltrés et tous ceux qui goùlent l'observation pénétrante du cœur, la peinture vraie
des sentiments les plus humains et qui nous touchent du plus proche, en une forme poétique et précise, gracieuse et simple, M. Georges de Porto-Riche reste l'un des plus tendres, des plus voluptueux et des plus délicats parmi les écrivains de notre temps. Ce gentilhomme de lettres a signé de son nom fastueux la plus originale peut-être et. à coup sûr, l'une des plus helles comédies du théâtre contemporain : Amoureuse.
M. Georges de Porto-Riche vient de recueillir en gerhc, comme après une riche moisson, les pièces diverses de son œuvre dramatique. Il a donné à ce volume le seul titre qui lui pouvait convenir parfaitement': Théâtre cV Amour ^. Car l'auteur du Passé ne croit pas, avec Corneille, que l'amour soit « une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante au théâtre».
» Théâtre tVAmour (La Chance de Françoise, J.'InficIèle, Amoureuse, Le Passé). 1 vol., chez OllendoriF.
2i2 QUELQUKS-l iNS
Ce sont CCS < faiblesses », au contraire, qui font tout le ressort de ses comédies. Il y traîne tout le long un bout de la ceinture parfumée de Vénus; et j'imagine que l'enfant Eros a secoué plus d'une fois, au-dessus de la table ancienne où travaille M. de Porto-Riche, la poussière humide qu'avait laissée sur ses ailes d'azur la rosée du matin. Théâtre d'Amour est comme la paraphrase de ce chœur lumineux qui déroule sa suave mélopée au milieu de l'action violente A'Anilgonc^ le chamr des vieillards Thébains : « Invincible Amour, ô toi qui fonds sur les riches maisons, qui reposes sur les joues délicates de la jeune fille, qui passes les mers et visites les étables, aucun des immortels ne peut te fuir, ni aucun des hommes qui vivent peu de jours, et (jui le possèrle est en délire. »
La première originalité de M. Georges de Porto-Riche est d'avoir (chose presque inouïe dans le théâtre contemporain) créé des types de maris intelligents, pas ridicules, aimés de leurs femmes légitimes et les aimant, non comme elles le voudraient, il est vrai, mais enfin les aimant. Et si, d'aventure, il y en a un « autre »
dans le ménage, c'est lui « le moins heureux des trois ».
Nul aussi n'a mieux su dégager cet égoïsme qui fait le fond même de Famour. « Si Ton croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, — disait La Rochefoucauld, — on se trompe bien. » Pour celui qui aime, l'être aimé est tout; mais il veut, en retour, être tout pour l'être aimé. Obsédé, il faut qu'il obsède à son tour. On n'aime que pour être aimé et pour en jouir. Si cette égalité d'amour ne se rencontre pas souvent dans la vie, on la trouve par contre dans le roman et au théâtre : chez Théagène et Chariclée, Roméo et Juliette^ Manon et des Grieiix, Armand Duval et la Daine aux Camélias. Mais si, quelque jour, ce bel équilibre est rompu, si l'un des deux amants aime moins, — ou semble seulement aimer moins que l'autre, — l'amour devient une souffrance pour celui qui n'est plus tant aimé et un tourment pour celui qui juge alors l'être trop. C'est le cas à.' Adolphe et à'Ëllénore. A ce moment, la fureur égoïste de celui qui, donnant toujours, ne reçoit plus en une égale proportion, peut
2 'fi QUELQUES-UNS
s'exaspérer jusqu'à la jalousie féroce et à tous les « mauvais désirs ». Gomme il est juste le mot (le La Bruyère : « L'on veut faire tout le honhour et, si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu'on aime >>. Et n'y a-t-il pas aussi quelque vérité dans la petite chanson de Carmen?
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime, Et si je t'aime, prends garde à toi!
Rien, en effet, n'est plus éloigné de l'amour que la charité, et rien n'en est plus rapproché que la haine.
Cette inégalité sentimentale, M. de Porto- Riche nous la montre dans Amnureme avec autant de clarté que d'acuité et d'àpreté. Germaine Fériaud est le jouet de son amour égoïste. Depuis huit ans qu'elle est mariée, elle adore son mari comme au premier jour, furetant sans cesse autour de lui, épiant ses entrées et ses sorties, venant l'emhrasser pendant (ju'il travaille et mendier ses câlineries.
C'est Vénus tout entière à sa proie attach«*e. Lui, au contraire, médecin intelligent, pas
très jeune, peu passionné, ancien « homme à femmes » qui, passé la trentaine, a compris qu'on avait vraiment autre chose à faire en ce monde que l'amour et dont la science est désormais « la nouvelle idole », ne s'est marié que pour être tranquille et délivré de l'amour. Mais ce que ce malheureux désertait, il le retrouve à son foyer. Et, fatalement, bien qu'il aime sa femme, il l'aime beaucoup moins qu'il n'en est aimé. Pour une futilité, l'équilibre se rompt ouvertement. Une querelle s'engage, puis s'envenime, et des paroles irréparables sont prononcées. Etienne Fériaud dit à Germaine qu'il ne l'aime pas, ne l'a jamais aimée, et qu'à son amour égoïste et oppressif il préférerait encore son infidélité. Elle le trompe donc, un peu par dépit et beaucoup parce que, l'aimant toujours, elle veut le faire souffrir. Mais lui, depuis qu'il vit séparé de sa femme, la regrette. A sa liberté présente, il préfère son supplice passé. Et c'est la pitié qui, les envahissant tous deux, les sauve. Ils se pardonnent mutuellement et s'aimeront mieux désormais, puisqu'ils auront souffert l'un par l'autre.
La situation est à peu près la môme dans La Chance de Françoise^ mais moins tragique. Marcel Desrocbes aime sa femme parce qu'elle est jolie, intelligente ot qu'elle l'adore; mais il ne l'aime pas assez pour éviter de la faire souffrir. Et pourtant, s'il est incapable de lui épargner des motifs de souffrance, il ne peut la voir souffrir. La quiétude de sa femme est nécessaire à cet égoïste abominable et charmant . Quant à Françoise, si passionnée, si tendre, si énergique, si résignée et si confiante en son amour, elle est exquise. Elle sait qu'à force de l'aimer, elle finira par reprendre tout à fait son délicieux coquin de mari. Elle escompte sur la chance, la Chance de Françoise, qui n'est que la puissance de Tamour^
La tendresse sentimentale et la pitié que l'expérience et l'esprit ont affinées, telles sont les deux muses de M. Georges de Porto-Riche.
Ce que j'ai dit de Tégoïsme foncier de l'amour
ï 11 ne pouvait être dans mon dessein de redire ici la fable de chacune des pièces de M. de Porlo-Hiclie. Parmi ceux qu'intéressent les choses de lettres, il n'est personne qui ne les connaisse et les goûte.
à propos de Germaine et de Françoise, j'aurais pu le dire presque aussi facilement à propos de Dominique (le Passé) ou de Vanina [nnfidèle). Car le Théâtre d Amour de M. de Porto-Riche est d'une vérité la plus humaine que je sache. On a dit des classiques, qu'ils étudiaient surtout l'homme en général, l'homme de tous les temps, et qu'ils se souciaient assez peu de « couleur locale». En ce sens, l'auteur A\K7nourease est un classique. Sescomédies, en effet, n'en seraient pas moins vraies si leurs héros, au lieu d'être des médecins, des artistes, des mondaines ou des bourgeoises de notre temps, étaient des brunisseuses de faubourg et des ouvriers ajusteurs, ou encore des rois et des reines de l'antiquité, avec des noms latins ou tirés du grec. Et la mêmeremarquenese pourrait-elle pas appliquer à l'auteur à' Andromaqiœ ?
Cet observateur minutieux et franc des sentiments humains est encore un excellent écrivain et un vrai poète. Sa langue est saine et sobre, ses images gracieuses et lucides, son style facile, coloré et d'une élégante simplicité.
Si donc il fallait trouver à M. Georges de
Porlo-Kiche dos ancêtres dans Tliistoire de notre littérature, c'est, me semble-t-il, au Musset des Comédies et proverbes et à noire doux Jean Racine qu'on devrait songer.
CONSTANT COQIJELIN
L'un de ces matins de la nouvelle année, j'ai repris le chemin de la demeure de M. Constant Coquelin, peu accessible aux interwievs de réclame, mais toujours largement ouverte aux amitiés fidèles.
C'est rue de Presbourg, entre l'avenue des Champs-Elysées et la place de l'Etoile. L'endroit est peut-être le plus agréable de Paris. Des fenêtres du cabinet de travail, sur lesquelles le vent glacé d'hiver cristallise la neige en de fines étoiles de givre, l'on voit, terminant l'avenue splendide des Champs-Elysées, l'arche colossale et majestueuse.
Cette habitation doit être délicieuse au printemps, lorsque la brise y vient d(^s campagnes lointaines, encore chargée des parfums du Bois. Alors la vie élégante bat en ce quartier d'un mouvement vif. C'est là que, comme dit La
252 QUELQUES-r.NS
|]ruyèrc', « Ton s'altonJ au passage réciproquement dans une promenade publique, Tony passe en revue l'un devant l'autre : carrosses, chevaux, livrées, armoiries... ». En été, lorsque le soleil rouge du couchant auréole l'Arc de Triomphe, à cette heure où,
... triviale, errante et vagabonde, Entre ses quatre pieds toute la ville abonde, Comme une fourmilière au pied d'un éléphant,
Ton voit des voitures fuyantes, emportant des couples heureux, dans la poussière dorée du soir. Alors il vous souvient de l'admirable page de Maupassant dans Bel Ami. Et M. Co(juelin, qui est un artiste, n'est point indiiïérent à toutes ces visions enchanteresses.
La porte franchie, on a le sentiment d'enlrer en un petit musée qui tiendrait à la fois de celui de Cluny et de celui du Luxembourg. Les meubles s'y entassent, de tous styles, de toutes époques et de tous pays : bahuts et vitrines,
' Les Caraclères: De l.i Ville.
COiNSTAM' COQUELIX 253
slalles et escabelles. D'anciennes étoffes drapent les tables et les fauteuils, et de vieux bouquins, reliés autrefois parles Padeloux et les Bauzonries, sommeillent dans la pénombre. Mais voici une élégante chaise à porteurs du xyiu" siècle, doublée de soie d'azur et dans laquelle quelque jolie petite marquise, toute parfumée et poudrée se rendait jadis au Cours ou aux Tuileries. Les bibelots l'encombrent maintenant. Sur les murs, des tableautins d'après le maître de céans dans ses rôles préférés : là, il se drape dans la casaque rouge et blanche de Mascarille et là jette insolemment le « Tandis que moi, morbleu ! » de Figaro. Voici Annibaiei Destoiirnelles, Fanfan laTulipe ç^ile colonel Roquebrune ^ Labussière et Cyrano de Bergerac. Puis, ce sont des Cazin, dont l'un représente la cour où Goquelin jouait tout enfant dans la boulangerie de son père ; des Priant, parmi lesquels Coquelin dan^ son cabinet de travail ; des Dagnan-Bouveret, dont les Laveuses^ toile qu'ont admirée tous les familliers de M. Goquelin et qui me paraît égaler les meilleures de ce maître.
Priant, Cazin et Dagnan-Bouveret, ce sont
2o4 QUELQtES-ONS
les dieux Lares de ce logis. En voici pourtant un autre, celui dont le visage aux yeux vifs et écartés, aux narines dilatées et aux lèvres épaisses relevées d'une fine moustache, est tout empreint de cette
... maie gaîté, si triste et si profonde,
Que, lorsqu'on vient de rire, on devrait en pleurer.
C'est le buste de Molière qui domine la haute cheminée de chêne. Il n'est d'ailleurs pas de pièce dans l'appartement de M. Coquelin où le portrait de « celui qui fit un jour Alceste » n'occupe la place d'honneur. Et j'imagine que Molière eût été heureux de retrou ver en ses rôles, interprétés par M. Coquelin, tout ce qu'il y a mis lui-mômo et peut-être davantage.
A ce propos, il n'est point inutile de rappeler que ce comédien, qui a marqué toutes ses créations d'une maîtrise incomparable, < -I encore un lettré délicat. On connail cotte brochure dans laquelle M. Coquelin s'inscrit en
faux contre cette légende qu'Alceste doit émouvoir et non faire rire^. Il y étudie minutieusement les scènes oii perce l'amoureux de Gélimènc et établit, par une argumentation aussi fine que judicieuse, que cet homme, comparé par les manuels de littérature à Timon d'Athènes, ne cesse pas un instant d'être comique. « Comment, dit M. Goquelin, ne serait-il pas plaisant, ce paysan du Danube, ce pourfendeur de toutes les hypocrisies et de toutes les complaisances, qui, de la façon la plus extravagante, se trouve amené par le nez à la soumission précisément la plus grosse de compromis et de sous-entendus? » Et il conclut qu'Alceste est un personnage de franche comédie et qu'il faudrait bien se garder d'interpréter à la moderne, parce que cela ne serait point conforme à la pensée de Molière. Ce n'est point ici le lieu de discuter les idées de M. Coquelin sur l'interprétation du rôle de « rhomme aux rubans verts » ou de les comparer avec celles de Jean-Jacques. Et, si j'ai mentionné cette plaquette, c'est qu'il me semble d'un très vif intérêt pour tous ceux que les choses de
I Molière et le Misanthrope. Une plaquette, chez Ollendorff.
lettres ne laissent point indifférents, de connaître les réflexions, — fussent-elles spécieuses, ou môme tout à fait fausses, — que peut inspirer à un comédien de grand talent tel personnage du répertoire.
Ce qu'il n'est pas moins intéressant do marquer ici, ce sont les idées de M. Goquelin sur sa profession ', qu'il adore et tient pour « Tune des plus nobles ». D'aucuns lui pourront répondre : (( Vous êtes orfèvre, M. Josse » ; mais cela ne voudrait pas dire grand'chose.
II y a enefl'et un préjugé contre les comédiens, et qui date de fort loin. A Rome, ceux qui se montraient sur les planches étaient considérés comme des hommes incomplets et indignes, capîtis dimhmti^ et l'on se souvient que César fit un jour monter Labiénus sur un théâtre pour le déshonorer. Au xvu" siècle, Bossuet blâme plusencoreque<( l'immoralité descomédies» cette exhibition publicjue qu'il appelle « la prostitution de corps purifiés par le baptême». Et, de
1 LAvL et le Comédien. Une plaquette, chez Olletidorff.
nos jours aussi, lorsque Ton commença à décorer les comédiens, il fallut trouver des détours puérils. L'un fut fait chevalier de la Légion d'honneur comme professeur au Conservatoire et
l'autre comme philanthrope î Or, au dire de
M. Coquelin (qui n'a point tort), rien n'est plus injuste que ce préjugé. Car, si l'on admet que l'art dramatique soit l'une des plus belles manifestations de l'esprit, il faut bien penser aussi que les pièces sont faites pour être jouées. Dès lors, le théâtre n'existant point sans acteurs, ceux-ci consacrent à l'art leur intelligence et leur cœur, ni plus ni moins que les écrivains eux-mêmes. Si, d'autre part, on juge que c'est le salaire qui dégrade le comédien, le moins rétribué serait le moins diminué, et celui qui joue dans une représentation de charité ne le serait point du tout. Je ne veux point passer en revue toutes les objections que M. Coquelin renverse dans son intéressant et agréable livre ; mais, si l'un de vous ne sentait pas comme l'auteur sur ce sujet, je l'engagerais vivement à ne lui en rien dire, parce que je lui réponds qu'il passerait là un bien mauvais quart d'heure.
258 qli:lql'es-i:ns
Je n'aurai pas donné du caractère de M. Goquelin aîné une idée exacte, si je n'ajoute que, dans une profession où le dénigrement mutuel, la petitesse d'esprit et une fatuité de mauvais aloi ne sont pas rares, il a l'esprit large et le cœur chaud et se trouve sans autre ambition que celle de jouir de son art le plus pleinement et le plus longtemps possible. 11 lui est arrivé bien souvent de me causer de quelques-uns de ses confrères, et je dois dire qu'il l'a fait toujours avec l'indulgence la plus éclairée et la plus vive sympathie. Cet homme, à qui son amitié fameuse avec Gambetta permettait de se faire décorer avant tout autre comédien, n'a point accepté la Légion d'honneur ; mais il l'a demandée quelquefois pour les autres. Et je ne crois pas qu'il attende pour couronner sa carrière que certain prince du sang lui offre, avec son affection, quelque illustre canne. Ges honneurs officiels ne sauraient rien lui ajouter.
PIERRE DE BOUCHAUD
PIERRE DE BOUCHAUD'
Comment donc ai-je pu m'indigner un jour que les poètes fussent si peu lus et les en plaindre ? Je vous avertis aujourd'hui que cette indignation était feinte et cette commisération fallacieuse. D'abord, il n'y a dans un tel abandon rien d'absurde ni de surprenant, mais quelque chose de presque glorieux et enviable au contraire. Ils se méprendraient étrangement si, en notre siècle de progrès scientifique et de critique à outrance, ils attendaient pour leurs jeux innocents et divins des louanges retentissantes, et souhaitaient d'être lus et compris par d'autres que les doux et naïfs rêveurs comme eux. Le
' Pierre de Xolfiac et ses travavx (chez Bouillon). — Claudius Popelin. — Rythmes et Sombres. — Vie.manquée. —Les Mirages. — Lu^ Pastorale dans Le Tasse. — Histoire d'un baiser. — Le Recueil des Souvenirs. — Sur les Chemins de la vie. — Michel-Ange à Rome [chez Leinerre).
202 QrELQlKS-LNS
succès d'ailleurs indilTére la plupart, ils écrivent presque pour eux seuls, et pour le seul plaisir d'écrire. Du Bellay ne dit-il pas dans sdiDeffcnce i't illustration delà langue française?
Rien ne me i)laît, fors ce (]ui peut déplaire Au Jugement du rude populaire.
.Mais, d'autre part, on ne saurait dire que le public n'aime pas les vers. A condition qu'il ne soit pas obligé de les lire et qu'on les lui u déclame », il en sent vaguement la beauté et quelque fois môme y prend du plaisir. Qu'une comédienne du boulevard susurre une pièce de circonstance dans une fôle de charité, ou qu'un sociétaire de la Comédie-Française ulule des strophes dans un festival, ou même qu'un ancien élève vienne bafouiller des poésies intimes de M. Eugène Manuel à la distribution des prix de son « vieux collège », l'assistanceest toujours « prise par les entrailles ». M"° Bordin se pâmait et Mélie et Gorju frissonnaient, quand Bouvard et Pécuchet se renvoyaient devant eux les tirades d'Hernani '.
« M"" Bordin, dit Flaubert, éprouvait au lund
' liouvord et Pécuchet, 177-1*9.
PIERRE DE BOLCIIAUD 2G3
de l'âme comme une surprise, un charme qui venait de la littérature. L'art, en de certaines occasions, ébranle les esprits médiocres, et des mondes peuvent être révélés par ses interprètes les plus lourds...
« La petite bonne s'amusait sans n'y rien comprendre, ébahie du langage, fascinée par le ronron des vers. »
Les jeunes poètes eux-mêmes qui n'ont jamais eu l'honneur d'une récitation publique ne me semblent pas tellement dignes de pitié. Le plus souvent, ils font partie d'un cénacle où ils sont assurés de ne rencontrer que des admirateurs complaisants, ou même de bonne foi. Ils s'entre-lisent sérieusement leurs vers, devant des piles de soucoupes, dans des estaminets académiques ; trouvent sans trop de difficulté de jeunes revues accueillantes et fréquentent • chez M. de Hérédia qui, étant d'un naturel amène et bienvaillant, leur déniche à tous du talent. Plus tard, s'ils échappent au notariat, ils entrent dans quelque journal oii ils écrivent n'importe comment sur n'importe quoi. Mais si, d'aventure, il s'en rencontre un qui forme un
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cdnacle à lui tout seul, soyez persuades qu'il ne pensera jamais qu'il est incompréhensible, mais qu'il se croira du génie en s'enfermant dans sa tour d'ivoire. Notez aussi que faire des vers, cela est fort amusant en soi et parfaitement innocent, que d'écrire dos bagatelles fugitives cela garantit parfois de faire d'irréparables bêtises, et, en tout cas, comme dit l'autre, «vaut mieux que d'aller au café ». Je ne dis point ceci pour railler. En général, comme la remarque Horace, la candide manie de rimer comporte de nombreuses et aimables qualités : la sensibilité, la délicatesse de cœur et d'esprit, le désintéressement, la bonté.
Valis avanis Non temere est animus ; versus amal, lioc sludet unuiii ; Delrimenta, fugas servorum, incendia ridet; Non fraudem socio, Puerove incogilat iiliam Pupillo ; vivit siliquis, et pane secundo.
Os lenerum pueri, balbum (jue Poeta ligural; Torquet ab obscœnis jam nunc sermonibus aurem ; Mos etiam pectus prœceptis format amicis. Asperilatis, et invidiœ coiiector et ira». Hecte facta refert : orientia tempora nolis Instruit excmpljs; inopem solalur etœgnim.