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ORIGINES DE CERTAINS THEMES ROMANTIQUES

Ce serait une erreur de croire que le romantisme est une révolution littéraire qui éclata tout à coup par suite de la venue de Chateaubriand et de Mme de Staël.

Dans l'histoire, comme dans la nature et dans la vie, il ne se produit jamais rien d'absolument subit, et qui ne puisse s'expliquer par des causes, parfois très lointaines. Ces causes sont souvent obscures et difficiles à atteindre ; mais elles n'en existent pas moins ; les événements se déroulent et s'enchaînent en vertu de transitions insensibles, qui échappent souvent à l'attention des contemporains ; et ils sont issus d'une série d'événements antérieurs, dont souvent on n'a pas saisi toute l'importance, quand on les voyait se produire. Qu'il s'agisse de l'histoire des événements politiques, de l'histoire des idées philosophiques ou sociales, de l'histoire des œuvres littéraires, il y a toujours et partout des causes, des préparations, des transitions ; jamais rien de brusque, d'inexpliqué ou de non préparé. Ce que l'on peut dire, c'est que souvent on ne se rend pas compte de ces transitions et de ces préparations. — Et ceci peut s'appliquer aux hommes de génie eux-mêmes ; leur apparition semble briser la chaîne des préparations et des transitions. Mais qui sait ? Ils ne sont peutêtre eux-mêmes (c'est là une doctrine historique qui a des adeptes illustres) que les effets de forces secrètes et profondes et que les produits de courants d'idées qui circulent dans les masses de tout un peuple, de toute une époque ; ils seraient les représentants de ces forces massives et de ces vastes courants ; ils en seraient comme l'incarnation. — Voir à ce sujet « les Héros » de Carlyle et a les Hommes représentatifs » dEmerson.

La Révolution française est un de ces grands événements qui apparaissent brusquement et violemment dans l'histoire, et qui semblent tout à fait inattendus. Mais regardez-y de près : c'est un mouvement qui a sa lente préparation dans l'histoire du gouvernement sous l'ancien régime et, d'autre part, dans le déve-

loppement parallèle des idées nouvelles au xvin» siècle et des besoins sociaux toujours plus vivement ressentis par la masse de la nation. Là réside, en somme, l'explication rationnelle et profonde de la re'volution de 1789.

De même, le Romantisme est une rénovation littéraire, préparée de loin par l'évolution des idées et la marche continue et progressive des esprits vers quelque chose de nouveau à travers tout le xvme siècle.

Si nous devions faire ici une histoire complète des origines du romantisme, il faudrait donc remonter plus haut que Chateaubriand et Mme de Staël, plus haut même que la Révolution, jusque en plein xvme siècle ; il faudrait parler en détail de Diderot, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, examiner leurs œuvres et dégager ce que chacun de ces écrivains a apporté de nouveau. Car on trouve chez eux de nouveaux motifs ou thèmes de développements, qui sont les indices d'une prochaine transformation de la littérature française.

Nous procéderons suivant une autre méthode ; et, considérant comme acquis à notre étude ces différents thèmes et motifs de développements, nous nous occuperons de les passer en revue un à un successivement, de montrer comment ils apparaissent chacun à leur tour dans lalittérature, depuis Diderot jusqu'à V. Hugo, de déterminer quelle part il en revient aux principaux écrivains de cette période préparatoire; enfin, les ramassant en faisceau, nous établirons comment, une fois réunis dans les œuvres du début de notre siècle, ils sont devenus les éléments constitutifs et caractéristiques de romantisme.

D'une façon générale, on peut dire que la littérature du xvme siècle est toute pénétrée d'individualisme. Au xvne siècle, la littérature française est essentiellement impersonnelle, intellectuelle, rationaliste, c'est-à-dire gouvernée par la raison de Descartes et deBoileau. Au xvme siècle, et, plus proprement, dans la seconde moitié du xvme siècle (car la première moitié rappelle les caractères du siècle précédent, au lieu que la seconde s'incline manifestement vers les caractères de notre siècle), lalittérature devient toute personnelle et s'imprègne de « sensibilité » ; c'est le mot à la mode, la chose l'est aussi. Chaque écrivain révèle dans ses écrits sa personnalité, son tempérament, son tour d'imagina-

tion, son a impressionnabilité », dirions-nous aujourd'hui, c'està-dire sa manière d'être affecté de toutes choses.

Dans les écrits de ce temps apparaissent deux ordres de thèmes littéraires nouveaux : le sentiment de la nature et l'expression intense des émotions morales.

1. Le sentiment de la nature. — On entend par ces mots le sens de la beauté des choses extérieures, des paysages qui nous entourent. Ce sens très délicat était à peu près inconnu des écrivains du xvne siècle, sauf peut-être La Fontaine et Mme de Sévigné. Il est très développé chez J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ; chez eux on trouve beaucoup de descriptions du monde extérieur ; ils sentent vivement la beauté grandiose ou le charme pénétrant des choses de la nature ; ils cherchent à en faire une peinture vraie, réaliste, colorée, qui les rende vivantes aux autres et qui frappe l'imagination du lecteur comme le spectacle réel a frappé leur imagination, à eux-mêmes. De là le pittoresque de leur style.

Exemple : une très curieuse page de Diderot, où l'auteur du Fils naturel montre son héros, Dorval, « sous le charme » d'un beau spectacle de la nature, puis exprimant son enthousiasme, puis aboutissant à une glorification de cette Natura rerum, dont le xvme siècle professait alors la religion. (Second entretien sur le Fils naturel ; v. Extraits de Diderot par J. Texte, pages 88-89.)

D'ailleurs ces écrivains ne s'amusent pas à décrire pour décrire ; ils veulent entrer en communication avec ce que nous appellerions aujourd'hui « l'âme mystérieuse des choses » ; ils associent la nature àtous les événements, à toutes les émotions de leur vie morale ; ils lui demandent la consolation et l'apaisement quand ils ont souffert, ou simplement des sujets de méditation.

Exemples tirés de J.-J. Rousseau : dans la Nouvelle Héloise, Saint-Preux, qui vient de gravir les montagnes du Valais, exprime l'impression de calme et de « paix intérieure » que lui fait éprouver cette grande nature ; — de même, dans les Rêveries du promeneur solitaire, J.-J. Rousseau peint l'état de « bonheur suffisant, parfait et plein » que lui ont procuré ses a rêveries solitaires » au bord du lac de Bienne ; et ce qui marque bien d'ailleurs le caractère individualiste des écrits de Rousseau, il conclut par cette formule : « De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien... sinon de soi-même et de sa propre existence ; tant que cet état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. » (Extraits en prose de J.-J. Rousseau ; édit. L. Brunel, pages 67-69 et 319-320.)

On pourrait multiplier les exemples tirés d'écrivains de cette

époque du xvme siècle. Le sentiment de la nature est devenu un des thèmes de la littérature romantique. Et n'est-ce pas, en effet, une catégorie d'émotions bien connues de nous, hommes du xix° siècle, que ces émotions toutes spéciales, douces ou fortes, pleines de charme ou pénétrées de grandiose, suivant la nature du spectacle, qui s'éveillent dans l'àme à la vue de beaux paysages ? Le poète, le penseur, l'artiste, ou simplement même l'homme habitué à méditer, se met en communication avec les choses extérieures, se pénètre de leur vie, ouvre son âme aux impressions qu'il en reçoit. Mais aussi, par manière de réciprocité, il associe la nature à sa vie intérieure, et il fait d'elle la confidente de ses joies, de ses peines, de ses réflexions. Ainsi il s'établit comme une communication réciproque de l'homme à la nature et de la nature à l'homme. C'est là un des traits caractéristiques de la poésie romantique et ce qui contribue à lui donner beaucoup d'ampleur. Chateaubriand nous montre le voyageur seul, perdu au fond des forêts d'Amérique ; mais, dit-il, « l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature, et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule pensée de son cœur » {Génie du christianisme). C'est que l'homme porte en lui tout un monde de pensée intérieure qu'il projette sur toutes les choses qui l'entourent.

2. Les émotions de l'âme. — J'entends par là les sentiments, les passions, particulièrement celles de l'amour ; et aussi les impressions de l'imagination, particulièrement la mélancolie. Cette mélancolie, remarquez-le, Messieurs, est, dans la littérature moderne, inséparable des passions de l'amour comme des impressions causées par certains spectacles de la nature. Elle tient à cette pensée que tout passe ici-bas, que l'homme est limité, sa nature bornée, ses joies bien rares et ses plus grands bonheurs périssables. La pensée de la mort est presque toujours étroitement liée à celle de l'amour. Passion et mélancolie : voilà deux éléments essentiels qu'on retrouve partout au fond de l'inspiration romantique.

Toutes ces émotions ou impressions, supposez-les développées dans toute leur intensité, poussées jusqu'à leur maximum, exaltées aussi loin qu'il est possible suivant la capacité du cœur et la force de l'imagination humaine, elles prennent une expression lyrique. Le lyrisme, c'est alors l'expression intense du moi, de ce moi passionnel, qui est en proie soit à une passion exaltée et débordante, soit à une incurable tristesse.

Des types sentimentaux, imaginatifs, passionnés, dont l'ima-

gination oscille de l'enthousiasme à la mélancolie, et dont la passion s'exalte jusqu'au lyrisme : voilà ce que nous présente la littérature du xvine siècle aux environs de 1761, date de la Nouvelle Héloise.

Ces types, les écrivains en trouvent fie premier spécimen en eux-mêmes. Tout le monde connaît le caractère de Rousseau, doué d'une sensibilité ombrageuse, d'une imagination déréglée, prompt à la mélancolie comme à l'enthousiasme, devenu le jouet des passions malheureuses qui ont fait dévoyer sa vie, sans jamais avoir assez de force morale pour dominer ses penchants et refréner ses passions. Et Diderot, lui aussi, comme il se laisse aller à son tempérament, à son humeur, à l'impression du moment! « J'avais en une journée cent physionomies diverses, dit-il luimême, selon la chose dont j'étais affecté. » Il a une tendance toute particulière à l'enthousiasme; il est l'apologiste de la passion : « Tout ce que la passion inspire, je le pardonne », disait-il. Enfin il est d'une sensibilité excessive et toujours débordante, ce qui n'est pas toujours l'indice d'une nature profonde : a Sa sensibilité est à fleur de peau », disait de lui Mlle de Lespinasse ; et Mme Necker écrivait : « Diderot est affecté quand il se modère et naturel dès qu'il est exagéré. » Nous ne nous étonnerons pas de son style si souvent boursouflé et de son exagération perpétuelle dans l'expression de ses émotions et de ses enthousiasmes ; Diderot sentait, s'affectait et s'exprimait avec exagération; ses impressions étaient toujours extraordinaires ; il était toujours monté au ton du lyrisme.

D'autre part, autour des écrivains, il y a dans la société de leur temps certaines personnes d'une nature passionnée, d'une sensibilité profonde, exaltée, douloureuse, d'une imagination intempérante, qui, tourmentées d'un besoin insatiable d'infini et d'idéal, en demandent l'apaisement aux décevantes illusions de l'amour. Faut-il citer Mrae du Deffand et Mlle de Lespinasse? C'est Mlle de Lespinasse qui disait : « Il n'y a que la passion qui soit raisonnable », et qui, une fois sentie toute l'amertume des déceptions, ne trouvait plus la vie digne d'être vécue et appelait la mort, comme autrefois le bûcheron en détresse. C'est ainsi que nous voyons « se former dans les cœurs et déborder sur les lèvres les sentiments romantiques, le lyrisme éperdu de l'amour ou du désespoir. L'amour et la mort, c'est le thème que Léopardi, que Musset chanteront: Mllc de Lespinasse l'a vécu. » (U. Lansou, Hist. de la Littérature française % page 820.)

3. L'influence anglaise. — Pour bien se rendre compte de celle

formation des thèmes romantiques au xvme siècle, il faut noter encore l'influence de la littérature anglaise sur nos écrivains. Il y a à cette époque entre la France et l'Angleterre des relations intellectuelles très actives: voyages d'écrivains, traductions d'ouvrages, échanges d'idées d'un pays à l'autre. C'est un fait acquis à l'histoire littéraire comme à l'histoire politique que cette profonde influence de l'Angleterre sur nos conceptions politiques, sur nos idées philosophiques, enfin sur notre littérature proprement dite, théâtre et roman, dans la seconde moitié du xvme siècle. — Voir G. Lanson, Hist. de la Littérature française, pages 802-803.

En ce qui concerne notre sujet, nous avons à mentionner particulièrement Richardson et Macpherson ; le premier fournit beaucoup àl'élément passionnel que nous venons de signaler tout à l'heure ; le second contribue à développer le côté mélancolique qu'on retrouve toujours dans les thèmes romantiques.

Nous n'insisterons pas longtemps sur Richardson ; ses romans sont célèbres ; ils furent publiés de 1740 à 1753 ; c'est l'abbé Prévost, l'auteur bien connu de Manon Lescaut, qui les traduisit, et les lecteurs français purent ?e délecter à leur tour à la lecture de Paméla (1742), de Clarisse Harlowe (1751), de Grandisson (1755). Ces romans anglais, remplis de passions fortes, eurent chez nous un immense succès ; ce fut une vogue, une popularité extraordinaire ; que de larmes versèrent les âmes sensibles ! Diderot, toujours exagéré et débordant d'enthousiasme, professait pour Richardson une admiration inouïe et s'écriait dans un accès de lyrisme : « 0 Richardson, Richardson, homme unique à mes yeux, tu seras ma lecture dans tous les temps ! Forcé par des besoins pressants. ... je vendrai mes livres ; mais tu me resteras, tu me resteras sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle ». (Eloge de Richardson, publié en janvier 1762.) — Et l'excellent Diderot ajoute tout naïvement : «Plus on a T âme belle, plus on aie goût exquis et pur..., plus on estime les ouvrages de Richardson ». C'est de la modestie.

Les romans de Richardson eurent une influence manifeste sur J.-J. Rousseau ; la Nouvelle Héloïse, ce roman de passion qui lut si goûté alors et qui se relit encore aujourd'hui avec intérêt, parut en 1761 ; il semblait faire suite aux traductions de Paméla et de Clarisse Harlowe. — Voir J. Texte : /.-/. Rousseau, etc.

Quant à James Macpherson et à la prétendue découverte des poèmes d'Ossian, tout le monde connaît l'histoire de cette fameuse supercherie littéraire. Fingal et Temora, que Macpherson présentait au public (1762-63) comme des traductions de poèmes composés par le vieux barde gaélique du me siècle,

étaient tout simplement des ouvrages écrits par Macpherson luimême. C'était pour l'Ecosse une question nationale ; ces poèmes eurent un immense retentissement, et Macpherson arriva en quelque temps à la célébrité, puis à une haute fortune. Parmi le concert général d'admiration et d'enthousiasme qui s'éleva dans toute l'Europe, il y eut bien les notes discordantes de quelques objections; mais ceux qui tentaient de parler d'imposture ne furent pas écoutés, la question de l'authenticité des poèmes ossianiques ne fut pas élucidée, et Macpherson, glorieux jusque dans la mort, eut sa dernière demeure à Westminster.

Les poèmes d'Ossian étaient une pure et simple mystification, mais ce fut une mystification européenne. On les traduisit dans toutes les langues. Le poêle italien Cesarotti déclarait Ossian supérieur à Homère; Gcethe disait de même : « Ossian a supplanté Homère dans mon cœur ». En France, c'est Letourneur qui traduisit les poèmes de Macpherson ; cette traduction parut en 1776, c'est-à-dire la même année que celle de Shakespeare et celle de Werther : le rapprochement ne manque pas d'intérêt et met en relief le concours d'influences qui agissent alors sur notre littérature.

L'influence des poèmes ossianiques fut en somme assez considérable sur toute cette fin du xvme siècle. Chateaubriand les admirait ardemment ; en 1793, lorsque la Révolution le « jeta en Angleterre », il était « grand partisan du barde écossais » : « J'aurais, dit-il, la lance au poing, soutenu son existence envers et contre tous, comme celle du vieil Homère ». Macpherson avait eu beaucoup d'imitateurs qui prétendaient, eux aussi, « découvrir des poésies erses ou galliques » ; Chateaubriand lut « avec avidité » toutes ces productions qui, dit-il lui-même, « étaient indubitablement à mes yeux du père d'Oscar (Ossian), tout aussi bien que les manuscrits runiques de Macpherson ». Entre autres productions dans le genre ossianique, il traduisit trois poèmes de John Smith : Dargo, Duthona et Gaul. Même lorsqu'il eut cessé de croire à l'authenticité des œuvres d'Ossian, il écoutait encore avec plaisir « la harpe du barde, comme on écouterait une voix, monotone il est vrai, mais douce et plaintive. Macpherson a ajouté aux « chants des Muses » une note jusqu'à lui inconnue : « c'est assez pour le faire vivre ». (Préface en tête des poèmes de John Smith.)

Ces dernières lignes expriment bien pourquoi les poèmes ossianiques eurent tant de succès : ils apportaient une « note » nouvelle, cette mélancolie brumeuse et douce qui devint à la mode Bt qu'on retrouve dans les écrits de nos poètes romantiques. Paul

Albert, dans une page brillante, pleine d'esprit et d'humour, fait ressortir l'influence d'Ossian sur les arts en France, poésie et peinture, au xixe siècle (Les origines du romantisme, p. 100-101) ; il rappelle l'admiration de Napoléon et de Mme de Staël pour les poèmes d'Ossian; il montre notre grand lyrique, Lamartine, hanté jusqu'en 1836 par le souvenir d'Ossian : c'est dans le poème de Jocelyn qu'il déroule en magnifiques périodes l'apostrophe bien connue :

Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore Je rêvais des brouillards et des monts d'inistore ; Quand, tes vers dans le cœur et la harpe à la main, Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin, etc.

L'influence d'Ossian sur Lamartine fut sincère et profonde ; ce n'était pas seulement l'effet delà mode ; il y avait sympathie réelle entre l'inspiration qui anime les poèmes ossianiques et le tour d'imagination de Lamartine. C'est lui-même qui nous l'apprend dans l'autobiographie qui sert de préface aux Premières méditations (préface écrite en 1849); il nous dit qu'une fois sorti du collège, il pratiqua particulièrement le Tasse et Ossian, et qu'Ossian lui « révéla » la poésie ; entendez la poésie telle que la sentait Lamartine, toute méditative et pénétrée de mélancolie : « Ossian fut l'Homère de mes premières années; je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C'est la tristesse de l'océan . Je n'essayai que très rarement de l'imiter ; mais je m'en assimilai involontairement le vague, la rêverie, etc. »

En somme, nous venons de reconnaître dans la littérature de la secondemoitié du xvine siècle biendesélémentsnouveaux: le sentiment de la nature et l'association de la nature aux émotions de l'homme; l'expression aiguë et intense des passions qui bouleversent le cœur ; la mélancolie, cette tristesse intime, celte secrète pensée de néant et de mort qui se mêle aux joies et aux peines de l'amour; le caractère nettement individualiste des productions littéraires ; le lyrisme dans l'expression des sentiments, des émotions, des passions, même en prose (1). Tous ces éléments, thèmes et procédés nouveaux, une fois introduits en littérature,

(1) 11 n'y a pas de véritable poésie lyrique au xvme siècle.

y persistent ; Chateaubriand les transmet au romantisme ; mais il est certain qu'ils préexistent à Chateaubriand comme aux romantiques. Diderot, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre sont donc bien et dûment des ancêtres du romantisme ; ajoutez-y l'influence de Richardson et celle des poèmes d'Ossian, vous aurez les principaux éléments qui, dès le xvine siècle, devaient préparer un renouvellement de notre littérature et dont les romantiques, par l'intermédiaire de Chateaubriand, ont reçu le précieux héritage.

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