LE PESSIMISME
S'il y a, comme nous l'avons vu précédemment, des éléments et motifs d'inspiration que le xvme siècle a légués au Romantisme, il en est d'autres qui lui viennent exclusivement de Chateaubriand et de Mme de Staël. A Chateaubriand appartient l'honneur d'avoir introduit le premier dans notre littérature le sentiment religieux, l'inspiration tirée des croyances chrétiennes. Le Génie du Christianisme (1802) est venu déclarer : 1° que la religion peut fournir aux arts et à la littérature de riches inspirations; 2° que le christianisme est une religion toute pénétrée de poésie ; 3° que le chrétien a une âme tout autre que le païen, par suite d'une éducation morale toute différente; en effet, la vertu par excellence des païens était l'orgueil, au lieu que, chez les chrétiens, c'est la charité ; et ainsi le christianisme a changé « les bases de la morale » et les rapports des passions humaines. (Voir Rocheblave : Pages choisies de Chateaubriand, pp. 61-62.)
C'étaient là, Messieurs, des conceptions toutes nouvelles que ces idées sur le rôle de la religion et de la morale chrétiennes en littérature : idées profondes et fécondes que n'avait pas connues la poésie du xvn" siècle, et c'est avec raison que, dans sa Préface des Odes de 1824, Victor Hugo signale ce grave desideratum de notre littérature classique. On comprend dès lors quel courant d'idées et d'émotions nouvelles déterminèrent les premiers ouvrages de Chateaubriand ; et plus tard, en 1828, il put dire bien justement dans une préface : « La littérature se teignit en partie des couleurs du Génie du Christianisme. *
QuantàMme de Staël, elle s'est trouvée tout à fait d'accord a^ec Chateaubriand sur le rôle qu'il convient d'attribuer au' christianisme en littérature ; nous l'avons entendue préconiser le retour au spiritualisme chrétien, et déclarer qu'il faut mettre là notre idéal, et religieux et poétique. Ainsi, dans cet ordre d'idées, elle contribue à pousser la littérature dans le même sens que Chateaubriand.
Mme de Staël recommandait aussi de remonter jusqu'au moyen âge pour y ressaisir le christianisme primitif, les légendes chevaleresques et les mœurs féodales. Nous avons vu qu'il y a sur ce point matière à discussion, parce que Mme de Staël paraît trop préoccupée de l'exemple de l'école romantique allemande. Mais, sur le fond même de la question, c'est-à-dire pour ce qui se rapporte à l'amour du moyen âge, Mme de Staël est bien d'accord encore une fois avec Chateaubriand. Pour l'auteur du Génie du Christianisme, en effet, le culte du moyen âge est étroitement lié au respect du christianisme et des vieilles traditions religieuses de notre nation ; n'oublions pas que c'est Chateaubriand qui a le premier fait comprendre aux Français l'architecture ogivale et exprimé tout ce qu'il y a de fui et de poésie dans les vieux monuments d'ordre gothique.
Ce qui semble proprement appartenir à Mme de Staël, c'est l'idée d'entrer en relations avec les littératures étrangères, de les étudier et de pratiquer largement avec elles l'emprunt et le libre échange des pensées. Ce n'était là d'ailleurs qu'une reprise du mouvement qui avait existé dans la deuxième moitié du xvine siècle et qu'avaient interrompu les guerres de la Révolution et de l*Empire. Ce qui est certain, c'est qu'après la publication de V Allemagne de M,ue de Staël (1813) et du Cours de Littérature de Guillaume Schlegel (1814), les Français se mirent à lire Gœthe et Schiller, et aussi Walter Scott et Byron (sans oublier Shakespeare), et plus tard Manzoni et Calderon.
Sentiment religieux, inspiration chrétienne, goût pour le moyen âge, larges emprunts aux littératures étrangères : tels sont les éléments nouveaux qu'ont apportés au Romantisme Chateaubriand et Mrae de Staël.
Mais nous ne possédons pas encore tout ce qui constitue le tond du Romantisme; il y a encore un élément à signaler, et que nous allons étudier d'assez près, parce qu'il est très important, très curieux, et qu'il se retrouve dans toute la littérature romantique, même au théâtre : c'est le pessimisme.
Nous avons déjà parlé de la mélancolie, comme étant toujours mêlée aux passions de l'amour, aux fortes impressions qu'éveillent dans notre âme les grands spectacles de la nature, enfin aux réflexions sur la brièveté de la vie humaine et de ses bonheurs(l). La mélancolie tient, disais-je, à « cette secrète pensée de néant et de mort * (2) qui vient prendre sa place parmi toutes les émo-
1 Voir plus haut, page 'J. —{2)lbid., page 13.
tions de notre vie morale, aussitôt qu'elles ont quelque profondeur. Cependant la mélancolie n'est pas le pessimisme; elle en est l'élément de fond ; elle peut y conduire ; mais dans le pessimisme il y a quelque chose de plus.
La mélancolie provient d'un certain tour d'imagination et d'une certaine disposition habituelle de l'âme, qui font que nous sommes portés à considérer, à rechercher de préférence le côté sombre des choses ; et ainsi, même dans les moments de bonheur et de joie, nous nous plaisons à évoquer des groupes d'images tristes qui colorent nos pensées d'une teinte sévère et qui donnent de la gravité à nos réflexions comme à nos émotions. La mélancolie est conciliable avec la conscience du bonheur ; elle peut être douce, émue, attendrie.
Le pessimisme a pour base et pour raison d'être, ou pour prétexte, la conscience du mal. 11 a quelque chose d'amer, d'âpre, de tourmenté, de douloureux. Le pessimisme corrompt le cœur et dévoie la volonté; il devient non seulement un pli de l'esprit, mais une forme du caractère ; il décourage de l'action. Il y a dans le pessimisme cette pensée systématique et définitive que la vie est mauvaise, que le mal est incurable, et qu'il n'y a rien d'heureux à espérer ici-bas ni peut-être au delà. De là bien souvent le suicide comme conséquence suprême et logique du pessimisme.