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LE PESSIMISME PASSIONNEL

Nous verrons, en poursuivant cette étude, qu'il y a différentes formes de pessimisme.

Etudions d'abord ce que nous pourrions appeler le « pessimisme romanesque ou passionnel », véritable maladie morale, sorte de dépravation de l'imagination et du cœur, dont le résultat est le plus souvent un complet déséquilibre de l'âme. Ce mal a reçu différents noms : on l'a appelé Werthérisme, du nom de Werther, le héros du roman de Gœthe, ou encore le mal de René, ou encore Byronisme ; Alfred de Musset l'appelle « le mal du siècle », formule qui, pour lui, d'ailleurs, comprend aussi les caractères du pessimisme philosophique et religieux, dont nous parlerons plus tard.

Ce phénomène moral — le pessimisme passionnel — est assez délicat à étudier et demande une certaine analyse.

Le premier germe du « pessimisme passionnel » est dans ce que

Chateaubriand appelle « le vague des passions », cet état de lame « qui précède, dit-il, le développement des grandes passions, lorsque toutes les facultés jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet... Le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile, sans expérience. On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions... On habite, avec un cœur plein, un monde vide ; et, sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout. » (Voir Rocheblave : Pages choisies de Chateaubriand, pp. 124-125.)

Et Chateaubriand ajoute : « L'amertume que cet état de l'âme

répand sur la vie est incroyable; cette inquiétude secrète,

cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble », sont une cause de grand trouble moral; l'imagination s'exalte en rêveries malsaines, qui peuvent « mener directement au suicide ». Après avoir constaté le mal dans le Génie du Christianisme (2e partie, III, xi), Chateaubriand, déclare, dans la préface de Bené, qu'il veut le « dénoncer » et le « combattre ».

'i C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes » — (Rousseau était un déséquilibré; sa misanthropie n'était qu'une forme d'un état pathologique ; c'était un hypocondriaque ; et s'il a vécu en sauvage et dans la solitude, c'est qu'il ne pouvait vivre avec personne, il était absolument insociable) — « il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. » (Préface de Bené.)

Ce passage est des plus intéressants parce qu'il nous marque le point de départ et comme les premières étapes de ce « mal du siècle » qui, issu de Rousseau, devait venir jusqu'à nous, en passant par Werther, René, les héros de Byron, les héros romantiques tels que Hernani, Antony, Chatterton, et enfin Olympio et Rolla.

Le « Werther » de Gœthe. — Il est de toute nécessité d'insister sur cette œuvre du célèbre auteur allemand, qui eut un si grand Buccèa et une si longue portée. Gœthe avait 25 ans (1774) quand il l'écrivit. Presque aussitôt traduit en français (1776), cet ouvrage provoqua un « engouement » qui <• dépassa celui qu'avait inspiré la Nouvelle IJéloise». Comme les romans de Richardson

et celui de Rousseau, Werther fit verser bien des larmes aux âmes sensibles de notre xvme siècle, et l'influence en fut telle qu'on a pu dire : ce roman a « nffob' toute une génération d'hommes ». — J'emprunte ces différentes expressions au dernier historien de Gœthe, M. Edouard Rod [Revue des Deux~Mondes, du Ier sept. 1895).

Mrae de Staël avait déjà très nettement défini le caractère du r«:>man de Werther quand elle disait que c'était le tableau « non seulement des souffrances de l'amour, mais des maladies de l'imagination dans notre siècle » (De l'Allemagne, 2e partie, chap. xxviii . Quant à la désastreuse influence de ce roman sur la jeunesse, c'est encore Mme de Staël qui a dit: « Werther a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde » (Ibid., chap. xvnj. Elle ajoute que, d'ailleurs, au moment où elle écrit, c'est-à-dire aux environs de 1810, Gœthe ne montrait plus que du dédain pour cet ouvrage de jeunesse ; et, dans son optimisme habituel à l'égard des Allemands, elle lui attribue des scrupules moraux et religieux qui lui feraient grand honneur s'ils étaient réels (Ibid., chap. xxvni). Mais ne nous faisons aucune illusion sur le sens moral de Gœthe ; revoyons-le, tel qu'Alfred de Musset nous le montre, « au fond de son cabinet d'étude, entouré de tableaux, de statues, riche, heureux et tranquille, regardant venir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel » (Confession d'un enfant du siècle, lre partie, chap. n . Oui, certes, un tel homme, avec le caractère que nous lui connaissons, avec son orgueil hautain, sa sérénité olympienne, son détachement égoïste et ironique, n'était, ne pouvait qu'être parfaitement insouciant des effets moraux et sociaux de ses écrits. Que Werther eût troublé bien des jeunes têtes, qu'il leur eût donné des idées malsaines et suggéré des actes de désespoir, peu importait à Gœthe ; il n'admettait pas qu'on pût rendre responsable de ces a faitsdivers » un écrivain de génie ; et il ne parlait de Werther que pour en a défendre la portée », nous dit M. Rod d'après les Souvenirs du chancelier de Millier.

Il tenait surtout à donner son roman comme une œuvre profondément « personnelle », comme une « confession » sincère. Il l'avait puisé, disait-il à son fidèle confident Eckermann, « tout entier dans son cœur ». — « J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par moi-même... Ce qui m'a fait écrire, ce qui m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti Werther, ce sont certaines relations, certains tourments tout à fait personnels... J'avais vécu, j'aviis aimé et j'avais beaucoup souffert. Voilà tout. »

Ces aflirmations ne peuvent être acceptées sans quelques ré-

serves. Le fond du roman de Werther est certainement une circonstance réelle, un épisode de la jeunesse de Gœthe. Ce sont des faits bien connus. Gœthe, âgé de 23 ans, était à Welzlar en Hesse (1772) ; là, il fit la connaissance de M. Buff et de sa fille Charlotte, qui était fiancée à Kestner, un de ses amis. Accueilli avec confiance par la famille Buff, il passa trois mois charmants (juin-septembre) dans l'intimité de Kestner et de la jeune fille. Mais, apercevant le danger d'une intimité dont l'impression lui était de plus en plus douce, Gœthe prit sagement le parti de quitter Wetzlar. Une correspondance s'établit entre lui et ses amis; l'année suivante, Kestner épousait tranquillement Charlotte; plus tard Gœthe les revit et conserva avec eux de cordiales relations. ^

Telle est la réalité : une idylle au dénouement bourgeois. A cette réalité correspond la première partie du roman ; mais à quoi correspond la seconde partie avec son dénouement si tragique ? Les choses telles qu'elles s'étaient passées, les lettres échangées entre Gœthe et ses amis, et qui nous apportent sur toute cette affaire des documents positifs, ne témoignent pas que cette petite aventure de jeunesse ait été pour Gœthe bien passionnée ni bien douloureuse. Le poète sentait son cœur un peu trop ému ; il eut la prudence de ne pas attendre que le charme devint impossible à rompre ; il s'éloigna à temps et agit en galant homme. Il y a loin de cette conduite raisonnable et réservée au roman de passion, de douleur, de désespoir qu'il écrivit plus tard, et où son imagination s'est donné libre carrière.

Ce qu'il faut dire, c'est que son imagination de romancier s'empara d'un événement survenu à Wetzlar vers la même époque : le jeune Jérusalem, jeune homme très cultivé, romanesque, épris d'une passion malheureuse pour une femme mariée, s'était tué d'un coup de pistolet à la fin d'octobre 1772. C'est précisément à Kestner que Jérusalem avait emprunté ses pistolets; c'est Kestner qui donna des détails à Gœthe sur cette mort; et Gœthe, identifiant l'infortuné Jérusalem avec lui-même, greffa cette tragique histoire sur la sienne propre, et les fondit toutes deux ensemble. Mais les souffrances que décrit Gœthe se passèrent pour lui « dans le domaine de l'imagination ». « S'il souffrait, il le dissimule bien dans ses lettres d'alors à Kestner et à Charlotte... Dans ce qu'il leur écrit durant cet hiver de 1772-7Î5, qui précède le mariage, il paraît gai, heureux ou du moins libre, et tourmenté du besoin d'aimer et du vague de la passion plutôt que d'aucune particulière blessure » (Sainte-Beuve, Préface en tête de la traduction de Werther, édit. Garnier). On comprend d'autant mieux

que les époux Kestner aient été vivement choqués du roman tel qu'il parut en septembre 1774. N'oublions pas cette circonstance bien significative : la publication de Werther faillit amener une rupture entre Goethe et ses amis Kestner, et elle donna lieu à un refroidissement de relations qui dura un certain temps.

Ainsi donc Werther n'est pas « une confession » personnelle et sincère. L'imagination du poète a brodé sur le thème initial et a considérablement amplifié et exagéré la réalité. Faut-il s'en étonner? Goethe, nous le savons, était de ces hommes (et beaucoup sont ainsi parmi les poètes et les artistes) qui font servir à leurs œuvres littéraires les événements de leur vie et les émotions de leur cœur, et qui recherchent même les aventures d'amour pour se procurer le plaisir d'émotions nouvelles, pour faire des études variées sur le cœur féminin et trouver des motifs d'inspiration poétique. Pour eux une femme est simplement un sujet d'observation ; une émotion n'est qu'une matière à vers. Les poètes de cette catégorie portent en tout et partout le souci du métier littéraire et ont dans l'imagination — oserais-je dire — une sorte d'enregistreur à sensations.

Mais si Gœthe se trompait — plus ou moins sciemment — sur le fond de son roman, il en a fort bien marqué la signification générale : « Werther », disait-il encore à Eckermann, c'est une époque de la vie de chaque individu. Nous sommes tous nés avec le sens de la liberté naturelle; et, nous trouvant dans un monde vieilli, il faut que nous apprenions à nous trouver bien dans ses cases étroites. Bonheur entravé, activité, jeunes désirs inassouvis, ce sont.... là les infirmités.... de chaque homme; et c'est un malheur si quelqu'un n'a pas, dans sa vie, un instant pendant lequel il lui semble que Werther a été écrit pour lui seul. »

« Bonheur entravé », « jeunes désirs inassouvis », impatience contre « les cases étroites » d'une société vieillie, voilà ce dont souffrent, aux environs de la vingtième année, tous les jeunes gens à l'imagination ardente et aux passions impétueuses, qu'ils soient de l'époque de Werther, de René, de RoUa, ou d'une autre, plus rapprochée de nous. C'est précisément ce qui fit autrefois le succès du roman de Gœthe ; « les souffrances » de Werther répondaient à bien des douleurs réelles et cruellement ressenties ; et elles trouvent encore un écho dans les cœurs jeunes d'aujourd'hui. Ces souffrances du cœur sont l'origine du pessimisme passionnel ; et jusqu'où peut être entraîné un jeune homme dont l'âme désorientée désespère de l'avenir parce qu'il croit impossible le bonheur par l'amour, le dénouement de Werther duit nous en avertir.

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Chateaubriand et « René ». — Le roman de René nous présente une peinture saisissante de cette maladie morale, dont Chateaubriand voit l'origine et le germe dans « le vague des passions ». Nous avons déjà signalé cette idée et cette formule; mais ce n'est pas là simplement une formule abstraite, résultant de réflexions philosophiques sur l'homme, sur le cœur humain, sur la genèse et l'évolution des passions, sur la complexité des éléments passionnels qui composent l'amour. Chateaubriand n'est pas un théoricien, mais un peintre de la nature humaine et de la vérité morale telle qu'il l'a observée. Sa peinture des désordres de l'àme a pour fond réel les impressions durables qu'il avait gardées de certains incidents de sa première jeunesse. Ce «vague des passions », il l'avait éprouvé ; il avait connu ces rêveries malsaines, cet ennui, ce dégoût de la vie qu'il nous décrit si vivement dans René. Il avait ressenti les graves atteintes de ce mal moral ; il avait même failli y succomber. Ses Mémoires cC Outre-Tombe nous fournissent ici des révélations fort instructives.

Dans le premier volume des Mémoires, Chateaubriand raconte comment, renonçant à attendre à Brest un brevet d'officier de marine qui n'arriva jamais, il s'était décidé à rentrer dans sa famille, au château de Combourg ; il y passa les deux années 1784 et 1785 ; il avait alors de 16 à 17 ans. Chateaubriand appelle ce moment de sa vie : « Passage de l'enfant à l'homme » : âge de transition, en effet, où la sève de l'adolescence bouillonne dans les veines du jeune homme, où se produisent en lui des troubles physiologiques qui ont leur répercussion dans l'être moral, où il éprouve de vagues inquiétudes, de sourdes aspirations vers quelque chose, vers un « je ne sais quoi » qu'il ne sait encore définir ; et tous ces phénomènes sont d'autant plus intenses qu'il a, comme c'était le cas pour Chateaubriand, une imagination vive, une sensibilité ardente et aussi une vie parfaitement pure et chaste.

« Je m'étais un mystère », dit-il lui-même. « Je ne pouvais voir une femme sans être troublé ; je rougissais si elle m'adressait la parole... L'image de ma mère et de ma sœur, couvrant tout de sa pureté, épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever ; lu tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins désintéressée... Le hasard m'éclaira. »

Le hasard amena au château de Combourg un ami de la famille a avec sa femme, fort jolie ». Un incident survint dans le village; tout le monde « courut à l'une des fenêtres de la grande salle » pour voir ce qui se passait : « J'y arrivai le premier, l'étran-

gère se précipitait sur mes pas ; je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. » (Mémoires d'Outre-Tombe, tome I.)

Ce fait très simple, très ordinaire, fut pour le jeune chevalier le point de départ de bien des tourments. Suivant une disposition de caractère dont l'habitude lui était venue peu à peu dès sa première enfance, au foyer si triste de son père, il se replie sur lui-même ; il se crée « un fantôme d'amour », ayant, dit-il, « la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé contre son sein... Cette charmeresse me suivait partout invisible, je m'entretenais avec elle comme avec un être réel. » Le voilà vivant en imagination avec cette chimère qui le suit partout, dont il est possédé et dont il subit l'affolante et consumante obsession. « Ce délire dura deux années entières... J'avais tous les symptômes d'une passion violente ; mes yeux se creusaient, je maigrissais; je ne dormais plus ; j'étais triste, ardent, farouche... » [Ibid.)

Il y a dans les Mémoires une vingtaine de pages bien puissantes de style, comme aussi bien douloureuses, où il nous raconte ses rêveries, ses langueurs, ses exaltations, ses promenades solitaires, ses courses vagabondes à travers « la lande semée de pierres druidiques ». Dans ce désarroi de l'imagination et du cœur, il a délaissé sa fidèle compagne des années antérieures, la confidente de ses premières méditations, l'inspiratrice de ses premiers vers, Lucile, sa tendre sœur ; il a « cessé d'écrire », il cesse de courir les champs et les bois avec elle ; il erre, appartenant tout entier à son rêve (1).

Mais ce n'est pas impunément qu'on s'exalte ainsi les nerfs et l'imagination ; c'est un jeu dangereux et qui doit fatalement aboutir au déséquilibre moral et mental. Le jeune chevalier essaya de se suicider avec un fusil de chasse qu'il chargea a de trois balles » , mais qui, après plusieurs tentatives, « ne partit pas ». Puis i tomba gravement malade, et le médecin « déclara qu'il était surtout nécessaire de l'arracher à son genre de vie ». — C'est

(1) Le récit île Chateaubriand est d'une grande netteté ; son séjour à Combourg comprend deux époques distinctes et caractérisées, la première par la bonne influence de sa sœur Lucile, la seconde par l'obsession du souvenir de la belle étrangère. Faute d'avoir observé cette distinction, cependant très simple, M. de Lescure.dans son Chateaubriand de la Collection des Grands Ecrivains Français, a écrit quelques pages très confuses (pp. -22-2'i) et dont la confusion paraît d'autant plus fâcheuse qu'il y a eu des gens disposés à interpréter en mal le roman de René.

à la suite de ces événements qu'il prit du service dans Tannée.

Qu'on se reporte maintenant au roman de René ; le re'cit où René raconte sa vie au vieux Chactas et au P. Souël présente de frappantes analogies, même dans les détails de certaines circonstances, avec celui des Mémoires. — Faire le rapprochement pour la 2me partie du récit, jusqu'à l'arrivée d'Amélie auprès de René. — Il est bien entendu, d'ailleurs, que je ne m'inquiète pas ici de la fable incestueuse du roman, laquelle n'a aucun fond dans la réalité vécue ; ce que je m'occupe seulement de signaler, c'est l'étroite ressemblance entre le René du roman et celui des Mémoires pour le caractère et le tour d'imagination : tous deux ont le cœur agité de passions violentes, quoique chimériques, sans objet réel et positif ; tous deux se plaisent à rechercher la solitude, à entretenir leur passion par de vagues rêveries et à s'exalter le cœur et l'imagination dans le vide.

Lire dans les Pages choisies de Chateaubriand par M. Rocheblave (pp. 138-140) le passage qui commence ainsi : « La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un étal presque impossible à décrire ><, et qui se termine par ces mots : « Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle..., et je ne m'apercevais plus de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. »

L'ennui, le dégoût de la vie, voilà où aboutit cet amour exagéré de la solitude ; la solitude est un grand danger pour les âmes passionnées et exaltées, a 0 René », s'écrie Chactas, quelque part d&ns Atala, « 0 René ! si tu crains les troubles du cour, (îéfie-toi de la solitude ; les grandes passions sont solitaires ; et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire. »

Qu'il s'agisse d'une passion ayant un objet réel, comme dans Atala , ou bien d'une passion vague, irréelle et chimérique, comme dans Ren-: ou dans les Mémoires, la solitude est toujours malsaine ; elle exalte l'imagination et, celle-ci une fois surexcitée, la passion s'exagère et s'exaspère. Les forces morales s'énervent et les troubles moraux peuvent aller jusqu'au déséquilibre mental, doi t le suicide n'est que la dernière manifestation.

Cn tel état d'ûme mérite bien, il me semble, le jugement sévère du P. Souri disant à René : a Que faites-vous seul au fond -les forêts où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs... La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu ?... Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables, etc. »

Tel est le remède au mal, tel est le devoir : être actif,

mettre son activité au service de Dieu ou des autres hommes, se rendre utilo enfin, voilà vraiment la tâche digne d'un homme. C'est ce que comprit bien Chateaubriand ; et il se guérit de ses Jangueurs et de ses exaltations en entrant dans la vie active.

Nous en avons assez dit, je crois, pour faire comprendre cette première forme de pessimisme quej'appelle pessimisme romanesque ou passionne] ; il est propre aux âmes passionnées, douées d'une imagination ardente, qui placent leur idéal dans l'amour et qui, ne trouvant pas le bonheur rêvé, emportent de leur rêve déçu un désenchantement incurable ; on les voit alors se laisser aller à un profond et sombre découragement, qui, si la volonté ne met pas toutes ses forces en œuvre pour réagir, peut amener un affaissement complet de l'être moral et entraîner de funestes résolutions. Le dégoût de la vie, l'ennui, voilà du moins le résultat des vagues et malsaines rêveries, où on laisse l'imagination vagabonder enquête d'insaisissables fantômes d'amour. Et qu'est-ce cet « ennui »? Ce n'est qu'une forme du désir non satisfait. René nous représente bien cette « âme de désir » que M. de Vogué reconnaît dans Chateaubriand (1) ; et Chateaubriand lui-même nous apparaît comme la personnification de « l'ennui», — cet ennui qu'il a, dit-il dans ses Mémoires, « traîné toute sa vie. »

Je vous disais tout à l'heure, Messieurs, que Chateaubriand avait écrit fie né pour combattre et détruire ce fléau du pessimisme, dont il connaissait par lui-même les dangers. Mais la peinture qu'il en fit était d'une réalité trop vive, trop frappante ; le mal qu'il voulait essayer de détruire était trop répandu, trop profond parmi les jeunes gens de cette époque. On avait lu Werther ; le werthérisme exerçait des ravages que ne fit qu'accroître le roman de René. C'est ainsi en effet que s'explique en grande partie l'influence des romans. Les passions qu'on y peint trouvent, dit-on, un « écho dans les âmes » ; cela veut dire que ceux qui lisent, ayant une certaine analogie de nature, de sensibilité, d'imagination avec les héros que met en scène l'écrivain, ont les mêmes besoins moraux que ces héros eux-mêmes et sont tout disposés à ressentir leurs émotions, leurs passions, à épouser leurs idées, leurs raisonnements, leurs manières de voir, enfin à s'identifier avec eux. Ainsi le terrain est préparé et favorable d'avance à l'action suggestive des romans ; le roman agit surtout, pourrait-on dire, par sympathie. C'est ce qui fit le succès de René comme celui de

(1) Heures d'Histoire, p. 19-80.

tous les romans célèbres ; et ce succès tourna contre l'intention même de l'auteur. Chateaubriand Ta constaté avec quelque regret : « Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de « René » poètes et de « René » prosateurs a pullulé ; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux orages et à la nuit. » [Mémoires d'Outre-Tombe, t. II.) Le pessimisme de René est en effet l'origine des « désespoirs romantiques », avec leur cortèse de lamentations et de larmes.

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