LE PESSIMISME BYRONIEN
Il y a une autre forme de pessimisme, que j'appellerais « le pessimisme orgueilleux »,et qui est issue de Ryron. Je vous rappelle que les écrits de Ryron, publiés de 1812 à 1822, forment la transition entre les derniers ouvrages de Chateaubriand comme de Mme de Staël et ceux qui marquent, à proprement parler, les dé' buts de l'Ecole romantique.
Le passage logique du pessimisme de René à celui de Byron est facile à saisir.
Lorsqu'on s'étudie soi-même avec complaisance, on est bien vite amené à considérer son moi comme un fort intéressant sujet d'étude et même comme le plus intéressant de tous. De là à s'attribuer une nature tout à fait différente des autres, d'une essence supérieure au commun des hommes et douée ou capable de sentiments inconnus à ces autres hommes, il n'y a qu'un pas. Cette prétention, on la trouve chez un grand nombre d'écrivains, de Chateaubriand à M. Pierre Loti : ce n'est pas d'ailleurs ce qu'il y a de meilleur en eux : ce n'est que l'admiration de soi-même.
A cette disposition particulièrement favorable à sa propre individualité morale, joignez un tempérament violent, un caractère entier et indépendant, pas de sens moral, pas de préoccupations religieuses, on comprend qu'un homme fait ainsi en arrive à penser que tout lui est dû, permis, qu'il a le droit de satisfaire toutes ses passions et que son activité passionnelle doit s'exercer librement. VA puis on généralise ; on proclame en principe « la souveraineté de la passion » ; satisfaire ses passions, « c'est un droit »,
s'écrie-t-on. Mais un droit, ce n'est pas assez dire ; c'est un « devoir » ; car tout homme a pour devoir (étrange application du noble mot a devoir » à de telles fantaisies) «le développement intégral et intensif de son moi jusqu'au maximum possible ». Vous connaissez, Messieurs, la formule : c'est celle d'Ibsen et de ses héros et héroïnes. Les romantiques après Byron l'ont connue et développée dans leurs œuvres, quelques-uns même dans leur vie : c'était de l'ibséuisme avant Ibsen.
Avec de pareils sophismes, un homme ne connaît plus d'obstacles. Qu'importent toutes les lois morales, civiles ou religieuses, inventées de tout temps par les ennemis des passions ? Morale et religion, lois divines et humaines, devoirs sociaux, devoirs de famille, devoirs du mariage, qu'importe ? Autant d'entraves qu'on brise ; on proclame comme règle de conduite la révolte contre tout ce qui est gênant, on répand le sarcasme contre la société, la morale et la loi, et l'on blasphème contre Dieu. Surviennent des difficultés, déceptions, chagrins, souffrances morales, on accuse la fatalité ; on se dit victime de cette fatalité. Au lieu de lutter avec vaillance pour sortir de l'épreuve, au lieu de pratiquer la résignation, celte autre forme de vaillance, on s'insurge et l'on se raidit. Et ces pensées de révolte, d'où viennent-elles, sinon d'un immense orgueil? Au fond l'on se dit : « Est-il possible que cela m'arrive, à moi, à un homme tel que moi ! » — C'est toujours l'amour, l'admiration, le culte de ce moi que l'on retrouve sous cette forme de pessimisme. Oh ! il ne s'agit plus ici de « l'égoïsme » vulgaire ; c'est quelque chose de plus noble, de plus magnifique, qui réclame une appellation spéciale ; c'est enfin « l'égotisme », comme nous disons aujourd'hui, mais l'égotisme transcendantal et passionné.
Ce que nous venons de dire s'applique, dans ses traits les plus généraux, à Byron. Nature toute de passion, caractère violent, âme impétueuse, toujours en proie à des émotions excessives, il n'avait de satisfaction que dans une vie intense, effrénée, débridée. Pour le bien connaître, il faut lire l'admirable élude que lui a consacrée Taine dans son Histoire de la littérature anglaise, tome IV.
« La passion présente s'abattait sur son esprit comme une tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère, d'enthousiasme. » Taine trouve en lui « tout un faisceau de passions sauvages :.... l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût
du danger, le besoin de la IuLle, l'exaltation intérieure ». (Litt. anglaise, tome IV, p. 341-342.)
Cet orgueil « indompté » et « débordant s l'entraîne à des actes d'une bien étrange audace; il affiche un souverain mépris de l'opinion publique, déclare la guerre à la haute société anglaise, à ses mœurs, à son hypocrite intolérance, attaque les écrivains de son temps et s'érige par bravade en fanfaron de vice. Childe Harold lui attire ce jugement sévère de Walter Scott : « Poème de grand mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du cœur ni de la morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste ». (Taine, ibid., tome IV, p. 345.)
Rien de plus personnel que ses poésies : « C'est de lui-même qu'il rêve et c'est lui-même qu'il voit partout... Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. » Tous les personnages qu'il présente sont peints d'après lui-même. « En somme, il n'en a fait qu'un seul : Childe Harold, Lara, le Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers costumes, etc. » (Ibid., page 352.) Ses contemporains ne s'y trompaient pas ; Walter Scott l'avait reconnu dans Childe Harold ; une autre fois, le bruit courait que c'était lui, « le vrai Conrad, le véritable corsaire » ; et Byron. rapportant ce propos, ajoute : « Hum! les gens quelquefois touchent près do la vérité, mais jamais toute la vérité ». (////>/., p. 346.)
Qu'on lise le Corsaire, on y trouve certains passages, — par exemple quand Byron nous fait le portrait moral de Conrad, — où les traits les pluscaractéristiques peuvent s'appliquer au poète luimême. Taine ne cite pas ces passages. Voir chant I, début de la strophe xi : « La nature n'avait pas destiné Conrad.... » ; et chant II, strophe x, où le poète nous montre Conrad, « le Corsaire », fait prisonnier après un sanglant combat où il a été blessé; on l'enferme dans une tour; « on le laisse seul avec son orgueil et ses chaînes ». — « Comment décrire ce qui se passe en lui »? et Byron peint avec une bien grande puissance cette âme où afflue a toute la multitude des souvenirs », « ce cœur d'homme mis à nu avec toutes ses douleurs exhumées, jusqu'à ce que l'Orgueil, s'éveillant, arrache à l'âme son miroir et le brise. Oui, l'orgueil peut voiler tout cela, et le courage tout braver, — tout, — tout avant et par delà le plus affreux trépas. »
N'ya-t-ilpas là, Messieurs, un accent tout personnel ?Ce langage plein d'une farouche énergie, cette force supérieure à tout qu'on attribue au courage, cette fière affirmation de l'orgueil comme
capable d'étouffer la conscience, tout cela ne révèle- t-il pas l'àme même du poète ? Et encore cette formule hautaine: « Les courages brûlants, indomptables, souffrent et se révoltent ; les faibles seuls se repentent », n'est-elle pas caractéristique de l'état moral de Byron ?
En somme, ce qu'il nous présente toujours, c'est la peinture d'une volonté humaine en révolte et qui se redresse contre ses ennemis : la société, la destinée. Toujours nous avons devant nous un homme qui se déclare victime d'injustices, qui n'a pas ce qu'il méritait ou ce qu'il rêvait, dont les espérances sont déçues, dont les désirs restent inassouvis, et qui a toujours au fond de l'âme le sentiment d'un manque. De là dans cet homme quelque chose d'amer, un regret invincible, une sourde irritation contre les hommes et les choses, une humeur sombre, un tour d'imagination portée au noir, enfin une révolte perpétuelle contre la vie telle qu'elle est faite. C'est bien là l'attitude ordinaire des héros de Byron.
Le « Manfred » de Byron el le « Faust » de Gœthe. — Nous avons caractérisé à grands traits généraux la physionomie des héros de Byron. Mais le plus célèbre d'entre eux, celui de tous qui représente, qui incarne le mieux le génie du poète, c'est Manfred.
Taine appelle Manfred « le frère jumeau » du Faust de Gœthe [Litt. anglaise, tome IV; ; ce qui désigne seulement la similitude d'idée, de conception, de portée qu'on observe entre les deux poèmes. Car il y a une différence de dates assez notable ; c'est en 1807 que fut publié Faust, je veux dire le premier Faust ; Manfred parut en 1817. D'ailleurs Byron connaissait le poème de Gœthe ; il n'avait pu le lire dans le texte même, ne sachant pas l'allemand ; mais un de ses amis lui en avait traduit de vive voix la plus grande partie : c'est lui-même qui l'a raconté. Il fut très frappé de cette lecture et il en subit l'influence.
Gœthe, tout en constatant que Byron s'était servi de son Faust, reconnaissait aussi qu'il l'avait « fait sien ». « Il en a employé, disait-il, les ressorts moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne reste le même L'œuvre est entièrement renouvelée. » (Taine, loc. cit., pages 378-9.)
Je ne me propose pas, Messieurs, comme bien vous pensez, d'engager ici une comparaison entre ces deux œuvres célèbres. Cette étude, il faut la réserver aux hommes compétents, aux spé* cialistes dont c'est le métier que de se connaître aux littératures
du Nord. Mais il y a dansTaine sur ce sujet une quinzaine de pages absolument remarquables et dont je voudrais au moins vous résumer rapidement les principales idées.
Faust est l'une des œuvres les plus puissantes et les plus originales du siècle. C'est un « poème épique », fondé sur une légende du moyen âge, la légende du docteur Faust. Le poète y ressuscite les vieilles mœurs d'autrefois (recherches d'alchimie, vie d'étudiants, sabbat de sorcières, etc.;, et y met en scène des « personnages célestes », en leur conservant a les altitudes consacrées, selon le texte de l'Ecriture, à la façon des anciens mystères ». [Ibid. page 381.) La légende du moyen âge s'y développe à travers des scènes d'invention où s'exerce l'imagination fantaisiste du poète ; à côté du drame humain, qui forme le fond et l'unité de l'ouvrage, on rencontre des épisodes merveilleux ou allégoriques. C'est en somme une œuvre complexe, extraordinaire, bizarre, assez énigmatique, à vrai dire, où Ton trouve tout à la fois le génie puissant d'un poète, d'un auteur dramatique, et aussi l'esprit d'un philosophe ballotté des anciennes croyances au scepticisme moderne. Ce poème nous donne le résultat des réflexions le Gœthe sur toutes choses, et il fait beaucoup réfléchir.
« Si Gœthe ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non
en croyant. 11 n'est chrétien que par souvenir et poésie Le
penseur perce derrière le conteur Que sont-ils, ces personnages surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges ? Sont-ce des abstractions ou des personnes ? » {Ibid. page 382.) — « Ainsi se développe le poème entier, action et personnages, hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre intelligible et sans formes. » {Ibid. pages 382-3.) — « Son œuvre, écho de l'universelle nature », est comme « un gigantesque chœur où les dieux, les hommes, le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder. » (Ibid, p. 385.)
« Echo de l'universelle nature » ; Taine dit aussi : « poème de l'univers » (page 393) : ces expressions marquent bien que Faust est le résumé de la vie intellectuelle et morale de Gœthe et de sa pensée sur tous les problèmes qui occupent et exercent l'esprit humain.
Manfred, au contraire, dit encore Taine, est « le poème de la personne » (p, 395) ; c'est le drame de l'homme ; et nous y retrouvons comme dans les autres poèmes de Byronle même héros, peint toujours d'après le même prototype ; nous y reconnaissons aussi l'Anglais avec les caractères de sa race. « Ce que la civilisa-
tiontout entière a développé uniquement chez l'Anglais, c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est trouvé raidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à l'action, et, partant, exclu de la spéculation pure, de la sympathie ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie panthéistique sous les préoccupations morales. » (Ibid. p. 386-7.)
Et encore : « Ici comme ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes, dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Gœthe s'est évanoui. Seul le poète subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé invinciblement en luimême, il n'a pu voir que lui-même. » (Ibid. p. 387.)
Mais il faut dire aussi qu'il y a beaucoup de grandeur dans ce personnage de Manfred. Quelle différence avec Faust, caractère médiocre, faible, irrésolu, âme dénuée de volonté et qui, au milieu de ses travaux d'alchimie, a perdu le sens de la vie réelle et la force d'agir ! Ce Faust, « est-ce là un héros ? Triste héros qui, pour toute œuvre, parle, a peur, étudie les nuances de ses sensations et se promène!... Ses volontés sont des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poète dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action. » {lbid. p. 387-8J
« Acùtéde lui, quel homme que Manfred! C'est un homme », c'est-à-dire un homme de caractère, de résolution, d'action ; c'est un chef féodal, plein de vaillance et d'audace. Entendez-le se peindre lui-même : « Dès ma jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes Mes joies, mes peines, mes
passions, mes facultés me faisaient étranger dans leur bande...
Je ne pouvais point dompter et plier ma nature Ma joie était
dans la solitude, pour respirer l'air difficile de la cime glacée des montagnes. » {lbid. p. 388-9.) Il faut lire dans la traduction donnée par Taine tout ce magnifique passage, qui aboutit à l'expression de l'orgueilleux dédain de Manfred pour le reste de l'humanité : « C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être seul ; car si les créatures de l'espèce dont j'étais, — avec dégoût d'en être, — me croisaient dans mon sentier, je me sentais dégradé et retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'à elles, et je n'étais plus qu'argile. » (Ibid. p. 390.)
Mais cette peinture serait incomplète ; il faut noter encore les ravages que l'amoura faits dans une telle âme. Manfred a aimé, d'un amour passionné et violent; celle qu'il aimait est morte, et la vie lui est devenue intolérable. « Ma solitude n'est plus une solitude; elle s'est peuplée de furies. J'ai grincé mes dents,... je me suis
maudit... La froide main d'un démon impitoyable,... comme une vague refluante, m'a rejeté dans le gouffre de ma pensée sans fond. J'habite dans mon désespoir, et j'y vis, j'y vis pour toujours. » [Ibid. p. 390-1.)
Ces différentes citations nous permettent de nous faire de ce personnage de Manfred une idée assez nette. En somme, chez lui comme chez les autres héros de Byron, nous retrouvons les mêmes traits essentiels de caractère : une âme fougueuse, capable de passions intenses, qui, une fois déçue ou blessée, se replie sur elle-même, recherche la solitude et s'y plaît ; une imagination exaltée et portée au noir, qui remue des pensées amères et sombres; un orgueil indomptable, qui se met à part et audessus des autres hommes ; une volonté énergique et audacieuse, qui est en révolte contre les obstacles, sociaux ou moraux, se dresse menaçante et maudit la destinée. En un mot, c'est bien toujours cet égotisme dont nous avons déjà parlé, cet égotisme surhumain, inouï, poussé à l'extrême, qui ne manque pas de grandeur assurément, mais qui ne voit que soi-même dans tout l'univers et qui se complaît dans sa douleur désespérée et dans son orgueilleuse révolte. C'est toujours, comme dit éloquemment Taine, « le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées... » (Ibid. p. 395.)
Lord Byron a eu une fin très noble et très belle ; sa mort à Missolonghi pour la cause de l'indépendance hellénique (1824 a été celle d'un héros; une telle fin rachète bien des écarts de la vie. Mais ses ouvrages ont fait bien du mal ; tout comme la Nouvelle //é/oïse, Werther etJienc, ses poèmes ont eu un immense succès ; on les a dévorés, puis imités. Ses héros, Childe Harold, Conrad, Lara, Manfred, ont eu leurs pareils dans notre littérature romantique : il suffit de citer Ilernani, Antony, Chatterton.
Vous savez d'ailleurs, Messieurs, ce qui se produit aux différentes époques de la littérature quand apparaissent des ouvrages à succès. L'écrivain devient le favori du public ; et il s'ensuit tout un courant d'idées, d'opinions, de goûts, qui est la manifestation de ce qu'on appelle a l'influence » du poète ou du romancier. La « mode * s'en mêle ; ce poète, ce romancier devient « à lu mode ». .... Vous connaissez cette locution, inepte au possible et dénuée de sens, mais cependant bien expressive : oui, cela exprime fort bien ce quelque chose d'inconscient, d'irréfléchi, d'irraisonné qu'il
y a dans ce courant d'opinion. On n'a pas d'appréciation personnelle ; on serait incapable de juger par soi-même. Mais on a parcouru la « Revue » où l'illustre critique du moment édicté des arrêts qui vont ensuite se répéter de salon en salon; et l'on fait « comme tout le monde » ; on se met à la remorque du succès, on admire, on s'enthousiasme, on se pâme, sans trop savoir pour quoi, mais par la bonne raison que « tout le monde » le fait et qu'il faut bien « faire comme tout le monde » : c'est de bon ton. Voilà le plus beau triomphe de l'humeur moutonnière ; nous appelons cela aujourd'hui le snobisme. De nos jours, nous avons vu fleurir le Tolstoïsme, puis l'Ibsénisme ; à l'époque romantique, c'était le Byronisme.
LE PESSIMISME l'HILO SOPUIQUE.
Le pessimisme, sous les deux formes que nous venons de considérer, et qui se rattachent, l'une à la passion, l'autre à l'orgueil, procède en somme d'une seule et même pensée, la préoccupation outrée et exclusive du moi ; c'est là un pessimisme profondément entaché d'égoïsme.
Mais il y a un autre genre de pessimisme, tout à fait impersonnel, celui-là, et d'une portée toute générale. Il tient aux conditions mêmes de la vie humaine, aux réflexions plus ou moins tristes qu'elle provoque, à cette pensée enfin qu'il y a daos ce monde beaucoup de mal. Le mal est varié et complexe : il y a le mal physique (la mort, la maladie, la souffrance corporelle] ; il v a le mal moral (l'ignorance, les souffrances de l'imagination toujours en quête d'un idéal nouveau et toujours insatiable, les chagrins du cœur, les regrets causés par la perte des êtres qu'on aimait] ; il y a le mal social (les souffrances des pauvres, la misère l'inégale répartition des richesses, les iniquités pesant sur les humbles et les petits). Ce sont des faits bien connus ; je n'insiste pas. Dans les pensées pessimistes qu'ils suggèrent, il y a certes à l'aire la part des impressions personnelles qui proviennent des épreuves qu'on a soi-même traversées. Mais ce qui est vrai aussi c'est qu'au lieu de se concentrer en soi-même, comme tout à l'heure, on arrive alors à s'oublier, à sortir de son moi, à s'en détacher complètement ; on s'aperçoit que d'autres souffrent et on en éprouve une grande tristesse, et notre pensée va jusqu'à
ces êtres souffrants, toute pleine de sympathie et pénétrée d'une immense pitié.
Voilà un ordre de pensées déjà fort élevées ; mais il en est de plus hautes encore et de plus générales. L'homme est peu capable d'atteindre la vérité, d'atteindre le bonheur ; et cependant de l'une et de l'autre il est également avide, et il vit dans une inquiétude perpétuelle, toujours lancé à la poursuite de ce bien inaccessible, toujours en proie à d'insatiables aspirations. Cor irrequietum ! — Mais pourquoi cette avidité, pourquoi cette infatigable et vaine recherche de biens qu'on ne peut atteindre ? Cette vérité, ce bonheur, l'homme aura-t-il jamais la possibilité de les posséder ? Où, quand et comment? Si ce n'est ici-bas, sera-ce ailleurs, au delà de cette vie terrestre ? Mais alors quelle est sa destinée ? Que fait-il ici-bas? Qu'est-il au fond? Qu'est-ce que l'homme?
Autant de questions troublantes et même terribles. Chez certains hommes, supérieurs d'esprit et d'âme, ces problèmes sont l'objet d'une préoccupation aiguë, toujours présente et toujours instante ; cela peut même devenir une véritable torture morale et produire l'angoisse métaphysique d'un Pascal ou d'un Jouffroy. C'est là « le pessimisme philosophique ». Or, il n'y arien d'égoïste dans une telle souffrance, puisqu'elle provient uniquement de l'impression poignante causée par de grands problèmes insondables et insolubles, qui dépassent le temps et l'espace et qui sont communs à toutes les époques de l'humanité. En être préoccupé jusqu'à en souffrir, c'est le fait des grandes âmes.
Ces problèmes sont justement ceux qu'essaient de résoudre les philosophies et les religions. Les religions apportent leur solution toute faite et toute simple, en nous disant de croire et d'espérer, d'avoir foi en Dieu et de ne pas sonder des mystères qui dépassent la raison humaine. Les philosophies osen t employer la raison humaine àtenter l'examen et la discussion de ces grands problèmes : et elles n'aboutissent qu'à l'incertitude, au choc des systèmes, à une vaine agitation de pensées troublantes et malsaines.
Avec le romantisme, ces graves questions, qui semblaient auparavantréservées aux philosophes et aux sermonnaires, entrent dans la littérature et deviennent des thèmes poétiques. Ici encore c'est Chateaubriand qui ouvrit les voies en écrivant le Génie du Christianisme, ouvrage dont le but, vous le savez, était de détruire l'influence des « sophistes » du xvni0 siècle et de « réconcilier à la religion le monde qu'ils égaraient». Chateaubriand voulait collaborer à l'œuvre religieuse du Concordat et travailler au retour de la foi dans les âmes. Mais lui-même, il avait connu le doute et il en avait souffert ; comme lui en souffraient les jeunes gens de
1802, les « René », les héros de Byron. Cet état de trouble moral apparaît enfin dans notre poésie avec les premiers romantiques ; Us Méditations de Lamartine nous en donnent l'expression parfois très intense.
Lire, dans les premières « Méditations », le Désespoir ; cette pièce a sa contre-partie dans la pièce suivante : la Providence à l'Homme.
Gomme Lamartine, les poètes romantiques vont désormais aborder cet ordre de questions ; et toujours le problème se posera avec le même sentiment d'amertume et d'angoisse : « Pourquoi y a-t-il tant de mal ici-bas ? Pourquoi est-il réservé à l'homme une telle somme de douleurs? Pourquoi le peu de bonheur qui lui est accordé est-il si court ? Et telles étant les conditions d'existence, faut-il se révolter et blasphémer? Faut-il au contraire se résigner et s'incliner devant cette volonté suprême qui est au-dessus de nous, qui a ses desseins impénétrables pour nous, et que nous devons croire bienveillante et juste ? »
Voir Alfred de Vigny, les Destinées, derniers tercets (le poète s'adresse aux Destinées, filles du Destin) :
Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous !...
Le poème se termine par ces vers qui contiennent une pensée de résignation et de foi :
Notre mot éternel est- il : « C'était écrit » ? a Sur le livre de Dieu », dit l'Orient esclave ; Et l'Occident répond : « Sur le livre du Christ » .
Mais les Destinées sont de 18-49 ; ce poème dépasse donc l'époque dont nous nous occupons. Rentrons-y avec Alfred de Musset.
Musset et le « mal du siècle ». — Chez Musset, le pessimisme philosophique est plus qu'une pensée troublante ; c'est quelque chose d'angoissant et de tragique. De tous nos poètes c'est lui dont l'âme a le plus vivement ressenti le * mal du siècle » et qui l'a exprimé avec le plus d'émotion personnelle et de sombre éloquence. Il est intéressant de suivre l'état d'âme du poète depuis la Confession et Rolla jusqu'à la Nuit d'octobre et V Espoir en Dieu .
Né en 1810, Musset devient jeune homme au moment où régnait parmi la jeune génération du commencement du xixe siècle cet état morbide de trouble moral, de désenchantement et d'ennui, qu'on a appelé « le mal du siècle », et qu*il appelle, lui, d'un mot expressif, « la désespérance s. Ce mal, ce fléau des jeunes âmes, il en fait l'historique dans les premières pages de la Confession d'un Enfant du Siècle ; c'est là une peinture morale des plus curieuses et des plus saisissantes.
Mais il faut compléter cet historique par certains passages de Rolla, qui d'ailleurs a précédé la Confession de quelques mois. Je vous rappelle, en effet, Messieurs, que Rolla a été écrit en 1833, au moment où Musset connut George Sand, et fut publié en 1835; la Confession fut commencée peu après la rupture des amants de Venise (1834) et publiée en 1836.
Donc, selon Musset, c'est dans le Voltairianisme que « le mal du siècle » a son origine lointaine ; c'est Voltaire qu'il en faut accuser ; c'est Voltaire que Musset accuse dans Rolla et qu'il rend responsable de tous les maux qu'ont déchaînés l'incrédulité et l'irréligion. — Faut-il rappeler le passage si connu, la célèbre apostrophe: t Dors-tu content, Voltaire ?.... » — et l'éloquent réquisitoire qui suit :
Vois-tu, vieil Arouel ? Cet homme plein de vie... Sera couché demain dans un étroit tombeau... Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui douner Ni consolation ni lueur d'espérance.
Si l'incrédulité devient une science, On parlera de Jacque...
Pourquoi, en effet, Jacques Rolla va-t-il s'empoisonner dans les bras d'une courtisane? C'est que ce débauché, ayant perdu toute foi et tout point d'appui dans l'espérance d'un au-delà meilleur, n'a plus le courage de vivre et de faire œuvre d'homme. Le suicide n'est-il pas alors une suprême lâcheté ?... Quoi qu'il en soit, c'est toujours à ce terme final qu'aboutit le pessimisme quand il est aggravé d'irréligion ; et il n'est que juste d'en faire remonter la responsabilité aux dangereux o sophistes », qui ont eu l'imprudence de pousser les hommes à l'incrédulité et à la raillerie des choses religieuses.
Mais Voltaire n'est pas seul coupable. Le « mal du siècle » a aussi des origines plus prochaines dans René et dans les écrits de Goethe et de Byron : toutes ces iniluences combinées ont jeté sur le \ix* siècle des idées de pessimisme et de sombre désespérance. C'est ce que Musset expose au début de la Confession. Et à ce
propos laissez-moi vous faire remarquer, Messieurs, que c'est pour en arriver là que je me suis permis de sortir de la littérature française et de vous parler de Werther et de Faust, ainsi que des héros de Byron. C'est précisément au confluent de toutes ces influences que se trouve déterminé le vaste courant de pessimisme moral,, philosophique et religieux qui a tant fait de ravages dans plusieurs générations d'hommes et dont nous souffrons encore aujourd'hui.
Voir la Confession d'un Enfant du Siècle, Ve partie, chap. n. « Vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d'angoisse et de douleur épars dans l'univers. » Il s'agit de Goethe ( Werther, Faust) et de Byron [Manfred). Et plus loin : « Quand 1rs idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d'une convulsion terrible... Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer... désespérance », etc.
Plus loin, cet admirable morceau à l'allure épique : « Pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l'affreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de la poésie, enveloppant l'horrible idole, etc. »
Puis encore les effets désastreux du pessimisme sur la jeunesse : « Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. »
Et enfin le refrain de mort se répétant à travers toutes les classes de la société ; les riches se disant : « Il n'y a de vrai que la richesse, tout le reste est un rêve ; jouissons et mourons » ; les hommes de fortune médiocre : « Il n'y a de vrai que l'oubli, tout le reste est un rêve ; oublions et mourons » ; et les pauvres : « II n'y a de vrai que le malheur, tout le reste est un rêve ; blasphémons et mourons. »
Il faut les relire, ces quelques pages si émouvantes, qui renferment, exposé en un style merveilleux, un bien grand enseignement.
Peut-être s'étonnera-t-on parmi vous, Messieurs, de m'entendre donner Alfred de Musset comme un des représentants du pessimisme philosophique. S'il est en effet un écrivain à qui ait manqué le tour propre d'esprit qui caractérise le philosophe, c'est bien lui; Musset n'était rien moins qu'un intellectuel ; il
avait les qualités et aussi les défauts qui font le poète ; c'était un sensitif, un impulsif, un iraaginatif, tout entier à l'impression, toujours très intense, très aignè, du moment. Comment donc prétendre voir en lui uniquement la préoccupation angoissante des éternels problèmes? N'est-ce pas être bien paradoxal ?
A cette objection, Messieurs, j'ai plusieurs choses à répondre. D'abord je ferai remarquer que je ne fais pas ici une étude psychologique complète d'Alfred de Musset, non plus que des autres écrivains déjà considérés, Gœthe, Byron ou Chateaubriand. Il est bien évident que Byron nous offrirait l'expression du pessimisme passionnel aussi bien que du pessimisme orgueilleux, et que nous trouverions dans Chateaubriand le pessimisme moral et philosophique tout comme le pessimisme passionnel. Il est bien certain, d'autre part, que, chez Musset, le pessimisme passionnel est le fond premier d'un pessimisme plus général. — Mais dans une étude comme la nôtre, où l'on s'en tient uniquement aux grandes lignes du sujet, il faut admettre la subordination des idées et des faits à un point de vue, c'est-à-dire à une idée dominante, directrice et exclusive de bien des détails qui seraient intéressants ailleurs et utiles à présenter.
Du moins, en ce qui concerne Musset, notre point de vue est-il juste? Je le crois. Je veux dire ceci : c'est qu'il me semble, en observant la succession historique des époques et l'évolution morale des générations, qu'il y a une complexité de plus en plus grande dans l'état d'âme des hommes de notre temps, d'une génération à l'autre. Le « mal du siècle » est commun à Chateaubriand, à Byron, à Alfred de Musset. Mais il me semble que chez Musset le « mal du siècle » est composé d'éléments plus complexes que chez les autres écrivains. Dans Chateaubriand, le « mal du siècle », c'est l'ennui ; dans Byron, c'est l'orgueil; dans Musset, ... ah ! Messieurs, il y a bien des choses.
La « désespérance » de Musset a pour cause immédiate la veulerie d'une vie débauchée et l'écœurement qu'en éprouve le poète ; elle a pour origines lointaines l'incrédulité railleuse de Voltaire (voir Rolla), le pessimisme passionnel de Werther et l'ennui désolant de René ; elle enferme en elle-même la torture d'esprit d'un Faust et l'esprit de révolte d'un Manfred. La Confession nous l'a appris. Et ce n'est pas tout ; il y a encore parmi cette complexité de phénomènes moraux des restes de croyance et cette souffrance particulière et poignante qui tient au besoin de croire combattu par l'impossibilité de croire pleinement.
Il me parai! donc juste de dire que l'étal d'Ame de Musset réunit en lui et résume toutes les autres manifestations déjà
observées du « mal du siècle », et que sa « de'sespérance » comprend les éléments des difïérentes formes de pessimisme.
Mais il y a de plus à considérer que, malgré l'acuité des émotions et douleurs personnelles, malgré leur profond et durable retentissement dans son âme, Alfred de Musset a réussi à s'élever peu à peu à des considérations plus hautes et à se détacher de son moi. Il s'est élevé jusqu'à l'expression d'idées vraiment générales et philosophiques. Vous entendez bien, Messieurs, que je ne parle pas ici de conceptions abstraites et purement métaphysiques ; je parle d'une philosophie de la vie, dont les idées sont souvent bien plus vraies et plus philosophiques que tous les savants systèmes des philosophes de profession. Les systèmes ont quelque chose d'inanimé et nous laissent indifférents comme un jeu d'esprit ; au contraire, les idées vécues sont encore toutes vibrantes des douleurs éprouvées et des larmes versées, elles ont quelque chose de grave et d'ému, et elles nous intéressent vivement parce qu'on y retrouve la tristesse de l'humanité souffrante.
C'est dans les pièces écrites de 1836 à 1838 que Musset s'élève à ces hautes pensées ; citer la Lettre à Lamartine, la Nuit d'octobre et l'Espoir en Dieu, c'est évoquer le souvenir d'œuvres immortelles et qu'on ne relit jamais sans émotion.
Dans la Nuit de mai (1835), la « grande douleur » du poète est toute récente, la blessure est encore toute vive ; son cœur saigne comme « la poitrine ouverte » du pélican dont il nous dépeint le sublime sacrifice. La pensée qui anime cette pièce est profondément douloureuse ; l'expression de souffrance est conte-, nue et discrète, mais on sent l'étreinte poignante du désespoir.
>ieuf mois plus tard (février 1836), c'est la Lettre à Lamartine. La douleur de Musset est toujours aussi profonde ; l'expression en est peut-être moins aiguë ; un certain apaisement s'est produit dans son âme, mais ce n'est pas encore la résignation qui s'accoutume au malheur et l'accepte.
Dévoré comme toi d'un affreux souvenir.
Je me suis étonné de ma propre misère
Comment exprimerais-je une peine indicible ?...
Ce ne sont pas des chants, ce ne sont que des larmes.
Déjà cependant les réflexions générales se dégagent des souvenirs personnels ; ce sont les premiers éléments de cette « philo-
Sophie de la vie » dont le fond est toujours si triste chez ceux qui ont aimé et souffert par l'amour :
Quel tombeau que le cœur et quelle solitude !... Et comment se fait-il que, sans y trébucher, Sur ses propres débris l'homme puisse marcher? Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui... Et marchant à la mort, il meurt à chaque pas... L'âme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime. Il ne reste de nous qu'un cadavre vivant ; Le désespoir l'habite et le néant l'attend.
« Le néant! » est-ce donc à ce terme final qu'aboutit, comme dans Rolla, le pessimisme du poêle? Non, déjà son âme s'élève, sa pensée se purifie ; et parmi les révélations qu'apporte le malheur, il entrevoit la Providence souveraine :
Tu respectes le mal fait par Ta Providence, Tu le laisses passer et tu crois à ton Dieu. Quel qu'il soit, c'est le mien...
Dans l'épreuve, il faut donc baisser le front et fléchir le genou ; le dernier mot de la pièce est une parole d'espérance et d'immortalité :
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière. . Mais non pas ton amour...
• Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
Puis, en 1837, voici la Nuit d'octobre. La pensée de Musset poursuit son évolution; il s'efforce d'écarler les souvenirs trop brûlants et d'arriver à la paix de l'âme en se persuada.it que les choses sont ce qu'elles doivent être parce que Dieu l'a voulu ainsi. Le malheur est une condition d'amélioration morale :
Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence? Kt crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé?... L'homme est un apprenti, la douleur est son maître... Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs...
Pourquoi te plaindre ? lui dit la Muse,
l.t détester un mal qui t'a rendu meilleur'.'
Ici '<>mme tout à l'heure, dans la Lettre n Lamartine, la pensée
pessimiste qui subsiste encore au fond de l'âme de Musset s'absorbe dans l'idée du bien et de la Providence. Mais c'est dans V Espoir en Dieu que l'évolution morale du poète s'achève et atteint à son point culminant (févr. 1838). L'auteur des Nuits a rejeté les préoccupations d'ordre purement humain et passionnel : sans doute son âme ne connaît pas encore la parfaite sérénité ; mais si elle nous parait troublée, c'est qu'elle est hantée de préoccupations plus hautes et toute pénétrée de
cette arrière pensée
Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini.
Faut-il rappeler ces beaux vers :
Malgré moi l'infini me tourmente,
Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, etc.
Ma raison révoltée
Essaie en vain de croire et mon cœur de douter.
Que faire? Que devenir? Impossible d'accepter les dogmes étroits de la foi orthodoxe ; impossible de vivre dans l'indifférence et dans la négation : et quant aux savantes constructions du «philosophisme», où aboutissent-elles? Au choc et à la ruine des systèmes. La seule chose vraie, en somme, c'est l'idée chrétienne :
Une immense espérance a traversé la terre, Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
Donc élevons notre âme jusqu'à Dieu, adressons-lui l'appel d'une prière ardente, mettons en lui notre espoir: telle est, comme Hans la Lettre à Lamartine, la conclusion du poète :
Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance !
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui ;
11 est juste, il est bon.. .
Quel chemin parcouru depuis le poème de Bolla, qui respirait un pessimisme si âpre, si désespéré, si irréductible! Une grande passion est venue bouleverser celte âme de viveur sceptique ; le cœur de Musset a été profondément déchiré, et les Nuits expriment avec une poignante simplicité une douleur qui sera incu-
rable. Mais cette douleur même, si profonde, si sincère, devient pour lui un élément d'amélioration, disons mieux encore, de rénovation morale. La pensée pessimiste s'efface et disparaît peu à peu à mesure que le cœur s'apaise et que la réflexion recouvre sa sérénité. Rolla, c'était l'affaissement découragé de l'incrédule dans le suicide; la Lettre à Lamartine, c'est l'affirmation de l'immortalité de l'âme ; l'Espoir en Dieu, c'est l'appel confiant au Dieu des chrétiens. Le dépouillement des anciennes négations est complet. Le poète, soutenu par le souffle religieux, s'élève aux plus hauts sommets du lyrisme. Sa philosophie est empreinte d'une douce résignation, avec un reste de doute; dans son acte de foi, on devine encore un peu d'inquiétude. Mais si « la prière est un cri d'espérance », elle est une force et nous ouvre de grandes consolations ; que n'en est-il resté là ?