CHAPITRE IX
Sommaire : (iauses de la rigueur du Conseil. — Rousseau accuse Vollaire de le persécuter. — Leitre du colonel Piclel. — R*'»ponse de Voltaire.
Oue se passait-il à Ferney pendant que VÉmile et le Contrat socia/ étaient brûlés à Paris, à Genève, à Berne?
La nouvelle des persécutions exercées à Paris contre Rousseau arriva un matin pendant le déjeuner. Laissons la parole à un témoin oculaire :
« On était à déjeuner; M. de Végobre, assis près de Mme Denis, prenait paisiblement sa tasse de café. Les lettres de Paris, les papiers publics arrivent; M. de Voltaire ouvre et lit; sa physionomie s'altère et devient sombre; on l'interroge; il donne ses lettres à sa nièce et les papiers à M. de Végobre, en lui disant d'en faire tout haut la lecture. On y racontait tout au long l'histoire de la persécution qu'éprouvait alors le célèbre et malheureux auteur de la Profession de foi (lu vicaire savoyard^ le décret de prise de corps, lancé
contre lui, sa fuite; M. de Voltaire n*y tint plus^ il se mit à fondre en larmes, et de ce ton de voix^ moitié solennel, moitié sépulcral, qui lui était propre, il s*écria à diverses reprises : « Qu'il vienne, qu*il vienne ! Je le recevrai à bras « ouverts, il sera ici plus maître que moi ; je le traiterai « comme mon propre filsJ >»
Et il lui fit aussitôt écrire pour lui offrir Thospitalîté. Wagnière raconte la inômc anecdote et il ajoute même que le patriarche, ignorant la direction qu'avait prise Rousseau, fil faire sept copies de la lettre, dans Tespoir qu'un des exemplaires au moins lui parviendrait*.
Cette insistance de Voltaire à proposer un asile à riiomme qui le délestait est attestée par tous les contemporains, et l'unanimité des témoignages ne permet pas de contester la véracité de ce récit.
Jean-Jacques ne répondit pas aux offres du patriarche; mais plus tard il s'irritait lorsqu'on les lui rappelait. Quand Mcister lui en parla en 1764, il répondit sèchement : « M. de Voltaire dit à tout le monde qu'il est fort lié avec J.-J. Rousseau, et qu'il lui a offert un asile chez lui, lorsqu'il fut obligé de quitter la France ;
i. Gliarles Pougcns, Lettrée philosophiques j Paris 1826.
2. Cliabanon (Tableau de quelques circonstances de ma tw>, p. 163) raconte quMl a tu la Itrttro de Voltaire : c Quand Emile fut condamné par le parlement et Jean-Jacques décrété, dit-il, Yollaire, par une lettre ))leine de grâce, offrit à Rousseau aa petite maison de VHermitage, située dans les bois. 9 11 parle même de la réponse insolente de Rousseau, mais sur ce point il se trompe et confond avec la lettre écrite par le philosophe en 1760. Le prince de Ligne fait allusion à la même aventure, il la place seulement un peu plus tard.
mais moi je vous dis que je n'ai aucune liaison avec M. (le Voltaire et que je n'en veux point avoir ^ » Ainsi Jean-Jacques ne niait pas positivement, mais par une dénégation assez équivoque laissait l'interrogateur dans rincertitude. Le patriarche au contraire affirmait à qui voulait l'entendre qu'il lui avait proposé on asile; il écrivait à d'Alembert :
« Vous voyez que ce pauvre homme est fou : pour peu qu'il eût eu un reste de sens commun, il serait venu au château de Tournay, que je lui offrais. C'est une terre entièrement libre ; il y eût bravé également et les prêtres ariens, et Timbécile Omer, et tous les fanatiques; mais son orgueil ne lui a pas permis d'accepter les bienfaits d'un homme qu'il avait outragé*. »
Si sa généreuse proposition n'eût pas été réelle, comment Voltaire aurait-il osé en parler ouvertement? Comment aurait-il osé s'exposer à un démenti bien prompt et bien facile? Comment Rousseau ne le lui aurait-il pas infligé? Pour nous, il n'est pas douteux qu'à plusieurs reprises, oubliant les injures passées, le patriarche proposa un asile à son ennemi et qu'il l'offrit sincèrement et sans arrière-pensée.
Mais, après ce premier mouvenaent, Voltaire lit les œuvres du philosophe de Genève et elles ne lui plaisent guère.
« J'ai eu son Éducation, écrit-il à Damilaville, c'est un fatras d'une sotte nourrice en quatre tomes avec une quaran-
1. BibliûUièque universelle de Genève (Genë?e, 1836). "2. 15 septembre 1762,
tàiae de pages contre le christianisme^ des plus hardies qu*on ait jamais écrites; et par une inconséquence digne de cette- tête sans cervelle et de ce Diogène sans cœur, il dit autant d'injures aux philosophes qu*à Jésus-Christ; mais les philosophes seront plus indulgents que les prêtres'. »
Le Contrat social n'est pas mieux traité :
« Le Contrat social ou insocial n'est remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par le citoyen du bourg de Genève et par quatre pages insipides contre la religion chrétienne '. »
Damilaville s'empresse de répondre :
« Rien n*est plus vrai que les réflexions de mon très illustre maître sur Rousseau; mais cet homme est féroce et méchant, il semble que la haine soit la célébrité qu'il recherche et qu'il n'ait consacré ses talents qu'à se faire détester ; l'âcreté de son caractère se montre partout. C'est toujours un homme chagrin dont l'esprit est noir et le cœur plein de fiel qui écrit. On voit à travers ses sarcasmes qu'il est mécontent de lui-même et qu'il voudrait se justifier à ses propres yeux en disant des injures à tous les autres. Son Contrat social ou insocial, comme dit très bien mon maître, fait ici plus de bruit que de besogne. Il cause un trouble enragé sans produire aucun bien et sans en devoir produire suivant ce que paraît en penser mon très cher maître^. »
Quand la nouvelle des autodafés de Genève et de Berne arrive à Ferney, Voltaire ne peut s'empêcher de faire remarquer que Rousseau a bien cherché son sort
i. A DamilaYiUe, 14 juin 1762.