‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 116 sur 334 · Elle était adressée à M. Duvillard, libraire · texte numérisé non relu

Elle était adressée à M. Duvillard, libraire

*i32 VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU

permet qu'on imprime, avec l'approbation publique, les ouvrages d*un homme qui insulte à Genève et à la religion qu'on y professe, qui infecte tout ce qui Tenvironne du poison de ses sentiments erronés, et qui a fait à Genève plus de déistes que Calvin n*y a fait de protestants. Et en faveur de qui le Conseil fait-il cette distinction? en faveur d'un étranger, auquel on a accordé une retraite dans un temps où toute l'Europe la lui refusait. J'avoue que cette sentence nous couvre de confusion, si l'esprit de parti l'a dictée, et qu'en ce cas elle fait plus de tort à Voltaire et à ses partisans qu'à Rousseau, contre lequel elle a été exécutée*. »

Cette lettre, parait-il, n'était pas destinée à la publicité ; l'auteur l'avait simplement adressée à son libraire en lui renvoyant un exemplaire i' Emile; mais le libraire la fit circuler.

Le Conseil, qui craignait une rébellion et voulait à tout prix Tétouffer, montra la plus grande rigueur. M. Pictet et son libraire furent mis en prison et ils passèrent en jugement. Malgré une touchante lettre d'excuses, dans laquelle il avouait et reconnaissait sa faute, Pictet fut condamné à être grièvement censuré, à demander pardon à Dieu et à la seigneurie et il fui suspendu pendant un an des droits honorifiques de la bourgeoisie, c'est-à-dire privé de son entrée dans le Deux-Cents* et dans le Conseil général*. « Vous voyez

1. 2ï juin 1762. — Archives de Genève. Registres du Conseil de l'année 1762.

2. Le Conseil des Deux-Cents ou Grand Conseil représentait à Genève le pouvoir législatif.

3. Affaires étrangères, Corresp. de Montpéroux, 24 juillet 1762. —

qu'à Genève, comme par tout ailleurs, dit Mlle de Bondeli, le magistrat n'aime pas qu'on lui dise ses vérités*. » Il l'aimait d'autant moins que la lettré de Pictet avait soulevé une fermentation passagère et qu'on avait craint un instant pour la tranquillilé de la république.

Gabriel Cramer, le célèbre imprimeur, fut indigné du procédé du colonel; il voulut lui répondre, mais Voltaire fort sagement calma son ami :

(( Mon cher Gab, lui écrivait-il, c*est moi qui vous conjure d'être sage. Votre lettre est d'une violence extrême; quand on écrit de telles lettres, il faut se couper la gorge avec celui auquel on a écrit. Je sais, quand il le faut, réprimer le zèle. Supprimez votre lettre, je vous en conjure. Ce n'est pas vous qui êtes outragé, c'est moi. C'est à moi à répondre. L'honneur et la vérité m'y forcent. J'aimerais mieux perdre les Délices, que de souffrir qu'on dise qu'on m'a donné un asile et que l'Europe m'en refusait. Je défie d'ailleurs qu'on trouve dans les écrits que vous avez imprimés de moi, une ligne contre la religion, et il y en a cent en sa faveur.

« En un mot, il est d'une nécessité absolue que les honnêtes gens voient la lettre ci-jointe, que j'envoie au colonel Pictet et à M. le premier syndic. Travaillons à force, et moquons-nous du reste. Il est nécessaire que je vous voie, mon cher Gabriel *. »

La plus cruelle offense que l'on pût faire à Voltaire,

Registres du Conseil de Genève. Le libraire Duvillard subit la m(>me peine, mais ne fut suspendu de ses droits que pendant six mois.

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