Confesiwn^, Partie H, livre VHI
poser le Devin du village. II présenta la pièce, on fut trop heureux de Taccepler; on décida même que la première représentation aurait lieu à Fontainebleau en présence du roi, de la reine et de toute la cour. Fidèle à ses nouveaux principes, Rousseau y assista avec son costume de chaque jour, affligé d'une grande barbe et d'une perruque fort mal peignée. La pièce eut un succès étourdissant; on s'enthousiasma pour les amours naïves de ces bonnes petites gens, et le roi iît engager Fauteur à venir le voir; son intention était de lui donner une pension. C'était l'encouragement ordinaire accordé aux gens de lettres distingués. Pour ne pas subir le même sort que ses confrères, Jean-Jacques s'enfuit, et on ne le revit plus à Fontainebleau.
Le lendemain Jelyotte*, le fameux chanteur, lui écrivait:
« Vous avez eu tort, Monsieur, de partir au milieu de vos triomphes. Vous auriez joui du plus grand succès que Fon connaisse en ce pays. Toute la cour est enchantée de votre ouvrage : le Roi qui, comme vous savez, n'aime pas la musique, chante vos aii^ toute la journée avec la voix la plus fausse de son royaume et il a demandé une seconde repré-
1. « JelyoUe (1710-1788), dit Mannontel, portait sur son front la sèoérité du bonheur et en le respirant lui-môme il l'inspirait. En effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie TU en ma vie, je répondrai c'est Jelyottc.... l\ n'était ni beau ni bien fait, mais pour s'embellir il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les yeux en même temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles ; on les voyait à demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion ; et plus d'une des plus jolies voulait bien la lui témoigner. » {Mémoires.)
sentation pour la huitaine. J*aurai soin de faire le changement que vous désirez, j accourcirai le récitatif de la première scène et j'avertirai M. Cuvlllier de se contenter de son état de sorcit»r sans aspirer orgueilleusement au rang de magicien. (( M le duc d*Aumont* ma dit ce matin que si vous vous fussiez laissé présenter au Roi, il était sûr que vous auriez eu une pension. Bonjour, Monsieur*. »
Le succès du Devin du village plaça Rousseau au premier rang parmi les auteurs dramatiques'.
Malheureusement le rôle de cynique si bien adopté par le philosophe ne devait pas se borner aux puérilités dont nous venons de donner quelques exemples.
Peu de temps après son retour de Venise, c'est-à-dire vers 1745, il avait pris une maltresse. Le hasard mit sous ses pas une servante d'auberge d'accès facile. Le choix lui parut heureux et il s'y tint. Cette fille de basse extractions sans éducation, sans intelligence
1. Premier gentilhomme de la chambre; sa juridiction s'étendait sur tous les tfiéàtres.
2. Inédite, A Fontainebleau, le 20 octobre 1752. Bibliothèque de Neuchfttel. Nss.
?. Quelque temps après, la plus vive polémique s'éleva eati*e les partisans de la musique italienne et ceux de l'opéra français. Tout Paris se divisa en deux partis, et des deux côtés on déploya un véritable acharnement. C'est alors que Grimm fit paraître en faveur de la musique italienne son Petit prophète de Bœmischbroda et que Rousseau écrivit, pour soutenir la môme cause, sa Lettre ittr la muiigue (1753), qui produisit In plus vive sensation. Les esprits étaient tellement surexcités, qu'un soir à l'Opéra Rousseau fut pendu en efliçie au manche d'une contrebasse par les partisans de la musique française.
4. Rousseau a dit qu'elle était fille de François Levasseur, < ofHcier de la monnoye d'Orléans ». Elle était née en 1721. (Rousseau à II. Rey, 5 février 1702. LeUres inédites, pai* Bosscha.)
aucune*; pas jolie, près de laquelle il ne pouvait trouver, et encore! que des jouissances purement matérielles, devint la compagne de sa vie. Personne n'en aurait voulu, cela suffit pour qu'il la trouvât de son goût, et cependant lui-môme a avoué qu'il ne ressentit jamais pour elle la moindre étincelle d'amour. Il n'en avait même pas la primeur; elle pouvait et devait n'être pour lui qu'une passagère fantaisie. Si Ton s'explique qu'il se soit montré peu délicat dans son choii à une époque où, vu son isolement, il ne lui était guère permis d'être difficile, on ne comprend pas que plus tard il n'ait pas rompu une liaison indigne de lui.
Non content de s'attacher à une pareille créature, le philosophe en tirait vanité. Cette malheureuse Thérèse ne le quittait pas; il la traînait à sa suite aussi bien chez Mme d'Épinay que chez la maréchale de Luxembourg; on l'acceptait partout, et même on l'entourait d'égards qu'elle méritait bien peu. Ce n'était pas seulement condescendance pour les faiblesses d'un homme de
1. « Je voulus d'abord former son esprit, dit Rousseau, j*y perdis ma peine. Son esprit est ce que l'a fait la nature ; la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai loger dans la rue Neuve des Petits-Champs, j'avais à l'hôlel de Pontchartrain, vis-à-vis mes fenêtres, un cadran sur lequel je m'efforçai durant plus d'un mois à lui faire connaître les heures. A peine les coonalt-ellc encore ft présent. Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année et ne connaît pas un seul chifTre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire. Autrefois j'avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser Mme de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu. » (Confeêfionê. Partie U, livre VH.)
talent, mais la société de Tépoque ne pouvait se défendre d'un certain attrait pour cette monstrueuse association qui amusait son oisiveté, et qu'elle trouvait fort piquante et fort originale parce que Rousseau était enjeu.
Ce n'est pas tout. Jean-Jacques eut des enfants ; il en eut cinq. Cinq fois il eut le triste courage de porter ces malheureux petits êtres aux Enfants trouvés, et il le fit allègrement et sans scrupule*. C'est toujours la même logique à rebours. Il se croit des devoirs vis-à-vis de Thérèse Levasseur, alors qu'il n'en a nullement; il ne s'en croit aucun vis-à-vis de ses enfants, alors qu'un fou ou un misérable pouvait seul agir comme il l'a fait.
Il faut lire dans ses Confessions de quels détestables sophismes il cherche à pallier son crime. Il y a du reste dans les passages qu'il *y consacre des contradictions qu'on doit relever.
Quand il est question de son premier enfant, et du sort qu'il lui fait subir, c'est sur la société de son époque, sur les mauvais exemples qui l'ont entouré que Rousseau rejette toute la faute. Il cherche à persuader qu'au dix-huitième siècle il était fort bien porté de mettre ses enfants à l'hôpital et qu'il n'a fait
i . n ne prit même pas de précautions pour pouvoir les retrouver un jour; il ne se rappelait môme pas la date de leur naissance! L*alné avait dû naître, croyair-il, dans l'hiver de 1746 à 1747, et pour celuilà seulement il mit dans les langes une marque dont Thérèse garda le double. En 1761 la maréchale de Luxembourg fit les plus louables efl'orts pour retrouver cet enfant« mais tout fut inutilei
que suivre Texcmple commun. Mais alors, quelle belle occasion il avait de se singulariser en élevant ses enfants! C'est sur ce point qu'il fallait réformer le siècle et non sur le port de la barbe ou de la perruque.
• Ses raisons sont pitoyables :
« Je formai ma façon de penser, dit-il, sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très hoDRôtes gens, et je me dis : Puisque c*est Tusage du pays, quand on y vit, on peut le suivre. Voilà l'expédient que je cherchais. Je m*y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule ; et le seul que j'eus à vaincre /ut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur ^ »
L'honneur de Thérèse!
Dans le chapitre suivant, Jean-Jacques revient sur le même sujet à propos de ses autres enfants. Cette fois la théorie change. Il n'est plus question de l'honneur de Thérèse, encore moins de se conformer à l'usage du pays ; Jean-Jacques a réfléchi : s'il a mis ses enfants à Thôpital, c'est par devoir et pour leur bien :
« En livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, écrit-il, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père; et je me regardai comme un membre de la République de Platon.... Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que