CHAPITRE XII
Sommaire : Difficultés avec Voltaire et Tronchin . — Moultou et les Calas. — Voltaire veut se réconcilier avec Rousseau. — Rupture entre Rousseau et Moultou. — Voltaire, Rousseau et Lefranc de Pompignan. — Rousseau et les protestants de France. — 11 refuse de prendre leur défense. — Voltaire devient l'apôtre de la tolérance.
Ainsi donc Rousseau a rompu tous les liens qui Tattaclient à Genève, il ne veut plus entendre parler de ses concitoyens, il n'a plus de patrie.
Mais quel est le véritable auteur de cette désastreuse situation? Assurément ce n'est pas Jean-Jacques. Les auteurs, car il y en a deux, sont ces deux hommes qui depuis si longtemps se sont acharnés à la perle du malheureux philosophe, nous avons nommé Voltaire et Tronchin. Ce sont eux qui ont soulevé les Conseils, ce sont eux qui ont soulevé le clergé, ce sont eux qui ont fait échouer toutes les tentatives de conciliation.
Rousseau, abrité dans le village de Motiers, n'échappe même pas à leur persécution ; partout ils le poursuivent d'une haine que rien ne peut apaiser.
Motiers est devenu un lieu de pèlerinage; on s'y rend comme dans un sanctuaire vénéré; les fidèles y viennent en foule des quatre coins de l'Europe; mais tous ces visiteurs ne sont pas des admirateurs forcenés et il est aisé de deviner que la plupart sont des espions à la solde de Tronchin et de Voltaire : « Il me vient journellement de Genève, écrit le philosophe à Moultou, des affluences d'espions, qui font ici de moi les perquisitions les plus exactes. Ils viennent ensuite se renommer à moi de vous et de l'autre ami avec une affectalion qui m'avertit assez de me tenir sur la réserve*. »
De même qu'il vient beaucoup de visiteurs à Motiers, il y arrive aussi beaucoup de lettres ; mais les correspondants ne se confondent pas tous en dithyrambes d*élogcs. Ils adressent quelquefois des critiques, souvent pire encore. Heureusement, Rousseau ne se laisse pas abuser par les noms supposés. Il reçoit une lettre signée baron de Corval : « Quoique datée et timbrée de Metz, elle sent son Voltaire à pleine gorge, dit-il, et je ne doute pas qu'elle ne soit de ce glorieux souverain de Genève, qui tout occupe de ses noirceurs, ne néglige pas pour cela les plaisanteries; son génie universel suffit à tout*. »