Confessiont. Partie II, liv. XII
m'apportait mille sortes de petits cadeaux, s'insinuait malgré moi dans ma confidence, se mêlait de toutes mes affaires, sans qu'il y eût entre lui et moi aucune communion d'idées, ni d'inclinations, ni de sentiments, ni de connaissances.... Quand je connnençai d'herboriser, il me suivit dans mes courses de botanique, sans goiit pour cet amusement, sans avoir rien à me dire ni moi à lui: H eut même le courage de passer avec moi trois jours entiers tête-à-tête dans un cabaret à Goumoins, d'où j^avais cru le chasser è force de l'ennuyer et de lui faire sentir combien il m'ennuyait, et tout cela sans qu*il m'ait été possible jamais de rebuter son incroyable constance, ni d'en pénétrer le motif '. »
Outre les fidèles qui lui arrivaient de Genève et qui laissaient, on le voit, dans son esprit de si séduisants souvenirs, Jean-Jacques s'était créé à Motiers un petit cercle d'amis avec lesquels il passait des heures fort agréables; tantôt il les recevait dans sa petite résidence, tantôt il devenait leur hôlc, tantôt ils parcouraient ensemble en herborisant les montagnes du voisi nage. Au nombre de ceux avec lesquels il noua des relations intimes, il faut citer M. du Peyrou, homme d'un esprit élevé, fort instruit, du commerce le plus sûr et le plus aimable; il jouissait d'une grande fortune et la consacrait à soulager les malheureux. Son beau-père, M. de Pury, fut également très lié avec Rousseau. C'était un ancien militaire; il avait de l'esprit, de l'imagination, des mœurs austères et beaucoup de bonhomie.
i. Confcssiontt, Partie II, liv. XII.
D'Eschcrny, qui fut peut-être le compagnon le plus
assidu du philosophe dans ses courses montagnardes,
était né à Neufchâlel, où sa famille s'élait réfugiée à
Tépoque de la révocation de Tédit de Nantes. Homme
distingué, à la fois philanthrope et philosophe, il avait connu à Paris tous les littérateurs de l'époque et sa
conversation, des plus intéressantes, offrait une ressource précieuse.
Quant à la vie matérielle, Rousseau n'avait rien à désirer. Grâce aux cadeaux des enthousiastes, son ménage abondait « du nécessaire et du superflu* ». Cependant il ne se montrait pas satisfait :
(( Les denrées sont chères, écrit-il, parce que le pays en produit peu.... Pour y avoir le pain mangeable il faut le faire chez soi, et c'est le parti que j*ai pris à Taide de Mlle Levasseur; la viande y est mauvaise, non que le pays, n'en produise de bonne, mais tout le bœuf va à Genève ou à Neufchâtel et Ton ne tue ici que de la vache. La rivière fournit d'excellente truite, mais si délicate qu'il faut la manger sortant de l'eau.... Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même de pommes, seulement des fraises bien parfumées en abondance. »
Voyons maintenant comment d'Escherny raconte ses joyeux repas avec Rousseau :
« Il doit m'étre permis de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Métiers-Travers, chez Jean-Jacques; téte-à-téte avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il l'ai-