CHAPITRE II
Sommaire : Départ de Rousseau pour Genève. — Il rentre dans la foi évangélique. — Diêcoun sur rinégaliié des conditions sociales. — Il le dédie à la République. — 11 Tenvoie à Voltaire. — Tremblement de terre de Lisbonne. — Poème de Voltaire. — Lettre sur la Providence, — Candide.
En 1754, Gaufiecourt fut obligé d'aller à Genève; il offrit à Rousseau de l'accompagner, et la proposition fut acceptée avec empressement.
Jean-Jacques était alors âgé de quarante-deux ans ; il y en avait vingt-six qu'il était éloigné de sa ville natale. Il y revenait précédé d'une assez grande réputation.
« Arrivé dans cette ville, dit-il, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avait amené. Cet enthousiasme augmenta par Taccueilque j'y reçus. Fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et, honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession
d*un autre culte que celui de mes frères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier....*. »
II demanda en eflet à rentrer dans la religion de son pays, ce qui lui fut accordé. Il se soumit aux instructions du pasteur de sa paroisse, et il reçut la communion*. Ayant donc abjuré ses erreurs, il fut réintégré dans ses droits et inscrit sur le rôle des gardes' que payaient seuls les citoyens et les bourgeois.
Rousseau n'eut qu'à se louer de Taccueil de ses compatriotes; les magistrats, les ministres, les citoyens, tout le monde lui fit fôte; flatté de jouer dans sa patrie un rôle aussi considérable, persuadé que s'il y habitait il y tiendrait le premier rang, il prit la résolution de venir s'installer à Genève le printemps suivant. Il repartit pour Paris après quatre mois d'un séjour délicieux.
Il s'était lié particulièrement avec les frères De Luc*,
\ . Confesiions. Partie H, livre VIII.
2. Registre du Consistoire du i*' août 1754 : a Le sieur Jean-Jacques Rousseau ayant satisfait sur tous les points par rapport à la doctrine, on l'admet à la sainte Cène. » Jean-Jacques aurait dû comparaître devant le Consistoire pour y être interrogé, mais il obtint d'être dispensé de cette formalité et de se présenter seulement devant une commission de cinq membres, qui lui tirent prêter le serment de soumission à la Réforme calvinienne; on lui reprocha plus tard de n'être pas rentré régulièrement dans la religion évangélique.
3. L'état des gardes est le nom que porte à Genève l'impôt sur le revenu.
4. Luc (François de) (1C08-1780), a composé deux ouvrages pour défendre la religion réformée. Ses deux fils furent des savants distingués : Jean André a publié de nombreux ouvrages scientifiques; Guillaume Antoine fut le collaborateur de son frère.
le docteur Tronchin*, MM. Jallabert', Chappuis', Luilin*, mais c'est surtout avec les pasteurs qu'il avait noué des relations intimes, et à partir de cette époque il entretint une correspondance suivie avec MM. Vernes, Vernet, Roustan, Moultou, etc., ministres du saint Évangile.
Par une singulière ironie du sort, au moment même où Jean-Jacques, enthousiasmé des honneurs qui lui avaient été rendus, quittait (îenève à n^gret, se promettant bien d'y revenir avant peu pour le reste de ses jours. Voltaire entrait dans la cité de Calvin pour « y sécher ses habits mouillés par le naufrage » et avec l'espoir d'y trouver un refuge « contre les rois, leurs résidents et les cardinaux impolis*. »
Apres un séjour assez orageux à la cour de Frédéric, le philosophe élait parti brouillé avec son royal ami. On connaît ses mésaventures de Francfort, ses eflbrls infructueux pour l'entrer à Paris, le choix qu'il fit
1. Tronchin (Théodore) (1700-1781), célèbre médecin genevois, disciple de Bocihavc et grand promoteur de l'inoculation. En 1765 il fut appelée Paris comme mé'lerin du duc d'Orléans.
S. Jallabert (Jean) (1712-17G8), professeur de philosophie et de mathématiques. Il joua à Genève un rôle politique et devint syndic de la République.
5. Chappuis (Uarc), né à Genève en 1734, a traduit de l'italien l'Hûtoire de la Socivizca, fameux brigand de la nation morlaque, in-S". Berne, 1777.
4. LuUin (Michel) de Châlcauvieux (16951781), remplit plusieurs fois les fonctions de syndic; il a beaucoup contribué au développement des arts dans »a patrie.
5. Le rérdinal de Tencin, sachant Voltaire mal en cour, avait refusé de le recevoir lors de fou pas>iage à Lyon. Quand le prélat mourut en 1758, Voltaire écrivait à M. de Nontpéroux : a Dieu veuille avoir son âme, c'était on terrible mécréant. »
enfin du territoire de Genève pour y attendre des jours meilleurs*.
Ne voulant pas cependant ressembler à un proscrit, il prit prétexte de sa mauvaise santé et déclara que les soins de Tronchin lui étaient indispensables. La réputation universelle dont jouissait le docteur, le grand nombre de malades qui, de tous côtés, venaient chercher la santé auprès de lui, rendaient ces raisons parfaitement plausibles. Le Conseil* autorisa Voltaire à séjourner sur le territoire de la République, et, grâce à un subterfuge imaginé par le conseiller Tronchin', le philosophe put se l'endre acquéreur, à la porte de Genève, d'une charmante propriété, qu'il surnomma les Délices, dès qu'il y fut installé*.
Il fut accueilli avec joie par une partie de la population, particulièrement par Taristocratie, avide de plaisirs, et qui espérait, non sans raison, qu'un personnage aussi marquant donnerait à Genève un peu de la vie qui lui manquait \ Les pasteurs montrèrent bien quelques inquiétudes et parurent se préoccuper de la réputation antireligieuse du nouvel habitant, mais sa
1. Voir la Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney (Calmann Lévy).
2. Le Petit Conseil ou Conseil des iringt-cinq représentait à Genève le pouvoir exécutif.
3. Tronchin (François), né ù Genève en 1704, conseiller d'Éiat.
4. 11 n'était pas permis aux catholiques de posséder sur le territoire de Genève. Tronchin acheta les Délices et les vendit à Voltaire par un bail à vie pour quatre-vingt-sept mille livres, sous cette condition cependant qu'il reprendrait la propriété à la volonté de l'acquéreurt moyennant le payement d'une somme de trente-huit mille livres.