Voir la Vie intime de Voltaire atix Délices et à F/irney
bonhomie, sa déférence apparente poui^ les mœurs et les usages de Genève, calmèrent bientôt, en partie du moins, les scrupules du clergé.
Peu de temps après son retour à Paris, Jean-Jacques concourut encore pour un nouveau prix proposé par l'Académie de Dijon. La question mise au . concours était : De V origine et des fondements de V inégalité parmi les hommes. Sensible à la réception qu'il avait reçue à Genève, désireux aussi de s'y préparer un retour triomphal, le philosophe dédia son discours à la République et il consacra une longue préface à faire des mœurs et des institutions politiques de sa patrie la plus séduisante description. Les magistrats et le clergé de Genève étaient l'objet des plus rares éloges.
« Plus je réfléchis sur votre situation politique et civile, disait-il aux citoyens, et moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en comporter une meil- Feure.... Votre bonheur est tout fait, il ne faut qu'en jouir; et vous n'avez plus besoin pour devenir parfaitement heureux, que de savoir vous contenter de Tôtre.... Votre constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison, et garantie par des puissances amies et respectables ^... Puisse durer toujours, pour le bonheur de ses citoyens et l'exemple des peuples, une Républiques! sagement et si heureusement constituée L.. Quelqu'un parmi vous connaît-il dans l'univers un
- i. A la suite de discussions intestines que rien ne pouvait apaiser, les Genevois furent obligés, en i?37t de demander à la France et aux cantons de Berne et de Zurich de tenir les mettre d'accord. Dès plénipotenUaires furent nommés et ils ramenèrent la paix dans la cité troublée au moyen de VActe de médiation. Cet acte fut guranti par la France et les deux cantons qui en étaient les auteurs.
corps plus intègre, plus éclairé, plus respectable que celui de votre magistrature?... »
Parlant des pasteurs, il s'écriait :
a Qu'il m'est doux de pouvoir placer au rang de nos meilleurs citoyens ces zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les lois, ces vénérables pasteurs des âmes, dont la vive et douce éloquence porte d*autant mieux dans les cœurs les maximes de TÉvangile, qu'ils commencent toujours par les pratiquer eux-mêmes I Tout le monde sait avec quel succès le grand art delà chaire est cultivé à Genève. Hais, trop accoutumés à voir dire d'une manière et faire d'une autre, peu de gens savent jusqu'à quel point Tesprit du christianisme, la sainteté des mœurs, la sévérité pour soi-même et la douceur pour autrui, régnent dans le corps de nos ministres. »
II sera curieux de rapprocher ces éloges presque excessifs du jugement par trop sévère que le même Jean- Jacques portera quelques années plus tard sur ces mêmes institutions, ces même magistrats et ce même clergé.
La dédicace n'eut pas le succès que son auteur en attendait. Le Conseil, s'il faut en croire Rousseau, espérait que le discours lui serait dédié; déçu dans son attente, il montra quelque mécontentement, et se plaignit qu'on ne lui eût pas d'abord soumis l'ouvrage avant d'en faire hommage à la République •. La vérité
1. Dans une lettre à M. Perdriau, Rousseau explique très nettement 1 es motifs qui Font empêché de soumettre son livre au Conseil : Vous conviendrez, dit-il, que je ne pouvais obtenir l'aveu du Conseil 9aiis
est qu'un gouvernement aristocratique, comme Tétait celui de Genève, ne pouvait voir sans inquiétude des théories égalitaires qui menaçaient sa propre existence. Le premier syndic S M. Chouet, répondit cependant à renvoi du livre par une lettre fort aimable*. Mais Jean- Jacques, qui s'attendait de la part de ses concitoyens à une explosion d'enthousiasme, se montra peu satisfait
que mon ouvrage fût examiné, et pensez -vous que j'ignore ce que c'est que ces sortes d'exnmens.... la décision de mes censeurs serait sans appel : je me verrais réduit à me taire, ou à donner sous mon nom le sentiment d'auirui, et je ne veux faire ni Tun ni l'autre. » (28 novembre d754.)
Rousseau savait parfaitement à quoi s'en tenir sur Taccueil qui serait fait à son livre, Rey en effet, qui l'imprimait en avait envoyé, des extraits à Genève, et Jean-Jacques averti lui écrivait le 17 novembre 1754 :
a J'apprends de Genève que votre lettre à M. Haistre y a mis tout le monde aux champs, de sorte que je ne serais pas surpris qu'on employât toutes les voies possibles pour arrêter votre édition.... Voici donc ce qu'il me semble que vous avez à faire. C'est de garder sur cet écrit le plus profond secret qu'il vous sera possible, ou du moins de n'en parler que comme d'une édition que vous voulez préparer à loisir, et cependant d'user en secret de la plus grande diligence pour l'imprimer et le répandre avant toute tracasserie. » (Lettres inédites de Jean- Jacques Rousseau à Marc.-Nichel Rey, par J. Bosscha, Amsterdam, 1858.)
1. Il y avait & la tétc du gouvernement quatre syndics pris dans le Petit CoMeil.
2. Voici quelle était la lettre du premier syndic : i Monsieur le syndic Saladin m'a remis, selon votre intention, le nouvel ouvrage que vous venez de faire imprimer. J'ai fait au MagniGque Conseil le rapport de l'Épitre dédicatoire, comme vous l'avez désiré. 11 a vu avec plaisir les sentiments de vertu et de zèle pour la patrie que vous exprimez avec tant d'élégance. C'est toujours avec beaucoup de satisfaction que les Pérès de la Patrie apprennent que leurs concitoyens s'illustrent comme vous le faites par des ouvrages, qui ne peuvent qu'être le fruit d'un rare mérite et de talents distingués. Agi*éez, Monsieur, qu'en mon particulier je vous témoigne combien je suis touché des beautés de cette pièce, et recevez l'assuronce que je suis avec toute l'estime que vous méritez. (18 juin 1755.) > [Inédite. Bibliothèque de Neuchfttel. Mss.
de la réponse et en conserva une assez vive rancune*. « Cette dédicace, dit-il, que le plus pur patriotisme m'avait inspirée, ne fit que m'attirer des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie*. »
Il n'avait pas eu de relations avec Voltaire depuis la lettre qu'il lui avait adressée en 1750 ; apprenant que le philosophe venait de s'installer près de Genève, il eut ridée de lui envoyer son Discours sur Vinégalité. le premier mouvement du patriarche à la réception de cet ouvrage fut un certain étonnement, l'auteur l'ayant prévenu cinq ans auparavant qu'il renonçait formellement à la littérature ; mais l'instabilité d'opinions est chose assez fréquente pour qu'on ne s'y arrête pas.
Voltaire lut donc le discours en question : « Pourquoi les conditions humaines sont-elles inégales, disait Rousseau? Parce que l'homme se développe, et c'est surtout dans la société qu'il se développe. » Et poursuivant sa thèse, il lançait son aphorisme célèbre : « L'état de réflexion est un état contre nature, et l'homme qui médite est un animal dépravé.... Eh! quand vous ne penseriez pas, où serait le mal? l'imbécillité n'est pas un si grand malheur.... » De déductions en déductions,