Confessions. Partie U, liv. XII
geoisie de Genève et qu'il ne serait assurément agréable ni au petit Conseil ni aux ministres*. Ces considérations n'arrêtèrent pas le libraire.
Les Lettres de la montagne sont un véritable chefd'œuvre, mais l'auteur a perdu tout sang-froid. La promesse de ne plus écrire, la promesse de ne jamais soulever de troubles dans sa patrie, tout est oublié. Il met ses passions à la place de ses principes, et pour venger une injure personnelle il écrit un pamphlet qui devait fatalement allumer la guerre civile dans sa patrie et exciter contre l'auteur lui-même des haines impitoyables.
Il ne se contente pas de traiter la question légale et d'examiner d'après quelles lois on l'a jugé : dans un style bref et concis, et avec une logique inflexible, il fait la satire la plus amère, la plus mordante, du gouvernement de Genève, des chefs de l'État, de la constitution ; le clergé est encore moins épargné, et ces pasteurs qui se sont si intimement liés avec Rousseau par haine de Voltaire sont plus maltraités par leur ancien ami qu'ils ne l'ont jamais été par le philosophe de Ferney. Rousseau passe en revue toutes les questions; gouvernement, religion, institutions politiques, il touche à tout, mais pour le mettre en miettes.
Le ton de la vertu la plus austère régnait d'un bout à l'autre de l'ouvrage et le rendait d'autant plus dangereux.
L'argumentation de Rousseau est fort simple.
i. l/!ilre8 inédites, Bosscha, Amsterdam, 1878.
On dit qu'il a attaqué la religion de FÉtat et que par conséquent il a encouru la peine portée contre ceux qui Tattaquent.
Soit, dit-il, mais voyons d'abord quelle est cette religion de l'État.
(( C'est la sainte réformation évangélique.... Mais qu'estce à Genève aujourd'hui que la sainte réformation évangélique? Le sauriez-vous, Monsieur, par hasard? En ce cas, je vous en félicite. Quant à moi, je l'ignore.... Quand les réformateurs se détachèrent de l'Église romaine, ils l'accusèrent d'erreur; et, pour corriger cette erreur dana sa source, ils donnèrent à l'Écriture un autre sens que celui que l'Église lui donnait. On leur demanda de quelle autorité ils s'écartaient ainsi de la doctrine reçue? Ils dirent que c'était de leur autorité propre, de celle de leur raison. Ils dirent que le sens de la Bible étant intelligible et clair à tous les hommes, en ce qui était du salut, chacun était juge compétent de la doctrine, et pouvait interpréter la Bible, qui en est la règle, selon son esprit particulier.... Tels sont les deux points fondamentaux de la réforme : reconnaître la Bible pour règle de sa croyance et n'admettre d'autre interprète du sens de la Bible que soi.
(( Les réformés toléraient et devaient tolérer toutes les interprétations hors une, savoir celle qui été la liberté des interprétations.... Portez la moindre atteinte à ce principe et tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi. Or, la libre interprétation de l'Écriture emporte non seulement le droit d'en expliquer les passages, chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans le
doute sur ceux qu'on trouve douteux, et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles. Pourvu qu*on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux, on vit selon la réformation évangélique. Le serment des Bourgeois de Genève n'emporte rien de plus que cela. »
Donc en restant dans le doute sur les miracles et la révélation, Rousseau n'a pas manqué à la religion de l'État.
Il est vrai que dans la pratique cette religion n'estpas restée ce qu'elle était au début; elle a singulièrement dégénéré :
« De persécutés les Réformateurs devinrent bientôt persecuteurs.... A force de disputer contre le clergé catholique, le clergé protestant prit l'esprit disputeur et pointilleux. Il voulait tout décider, tout régler, prononcer sur tout; chacun proposait modestement son sentiment pour loi suprême à tous les autres.... Calvin sans doute était un grand homme, mais enfin c'était un homme, et qui pis est, un théologien'.... »
Calvin du reste n'inspire à Jean-Jacques qu'une médiocre admiration et il en parle dans des termes qui ne diffèrent pas sensiblement de ceux dont se servait Voltaire* :
i . Deuxième Lettre de la montagne.
2. Le patriarche de Ferney n'écrivait-il pas au pasteur Bertrand : c Jésus-Christ me parait, comme à vous, doux et tolérant, mais ses sectateurs ont été dans tous les temps inhumains et barbares ; le parti le plus fort a toujours vexé le plus faible au nom de Jésus-Christ, et pour la gloire de Dieu. Lorsque nous vous persécutons, nous papistes, nous sommes conséquents à nos principes, parceque vous devez vous soumettre aux décisions de notre sainte mère TÉglise. Hors de l'Église, point de salut. Vous êtes donc des rebelles audacieux. Lorsque vous persécutez, vous êtes inconséquents, puisque vous accoi*dez à chaque charbonnier
« Quel homme fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu*on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu? Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui. »
Ainsi la religion évangélique a dégénéré, les principes mêmes île la Réformation sont altérés. Comment ose-l-on faire un crime à Rousseau de penser suivant les bases mômes de la Réformation et de ramener le culte de Calvin à ses véritables principes ! Bien loin de l'en blâmer, on devrait l'en remercier.
(( Les Réformés de nos jours, du moins les ministres, ne connaissent ou .n'aiment plus leur religion. S'ils l'avaient connue et aimée, à la publication de mon livre, ils auraient poussé de concert un cri de joie, ils se seraient tous unis avec moi, qui n'attaquais que leurs adversaires; mais ils aiment mieux abandonner leur propre cause que de soutenir la mienne : avec leur ton risiblement arrogant, avec leur rage de chicane et d'intolérance, ils ne savent plus ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent^ »
le droit d'examen; ainsi vos réformateurs n'ont renversé l'autorité du pape que pour se mettre sur son trône. Aux décisions des conciles, vous avez fièrement substitué celles de vos synodes et Barneveldt a péri comme Jean Huss. Le synode de Dordrecht vaut-il mieux que celui de Trente? Qu'importe que l'on soit brûlé par les conseils de Léon X ou par les ordres de Calvin. Quel remède à tant de folies et de maux, qui désolent le meilleur des mondes? S'attacher à la morale, mépriser la théologie, laisser les disputes dans l'obscurité des écoles où l'orgueil les a enfantées, ne persécuter que les esprits turbulents qui troublent la société pour des mots. AmenI Amen! Le malade de Ferney, qui ne voudrait persécuter personne, que les brouillons, embrasse tendrement l'hérétique charitable et bienfaisant. (20 décembre 1763.) 1. Deuxième fjelire de la montagne.
On aurait pu objecter à Jean-Jacques qu'il avait peu d'années auparavant comblé d'éloges ces mêmes pasteurs. Il ne le niait pas, mais sa bonne foi avait été surprise; il croyait alors que les Réformés de Genève pratiquaient sincèrement leur religion. Quelle était son erreur!
« L*Église de Genève paraissait depuis longtemps s'écarter moins que les autres du véritable esprit du christianisme, et c'est 8ur cette trompeuse apparence que j'honorais ses pasteurs d'éloges dont je les croyais dignes; car mon intention n*ètait assurément pas d'abuser le public. Hais qui peut voir aujourd'hui ces mêmes ministres, jadis si coulants et devenus tout à coup si rigides, chicaner sur l'orthodoxie d'un laïque, et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude? On leur demande si Jésus-Christ est Dieu, ils n'osent répondre; on leur demande quels mystères ils admettent, ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils?...
(( Un philosophe jette sur eux un coup d'œil rapide, il les pénètre, il les voit ariens, sociniens : il le dit, et pense leur faire honneur; mais il ne voit pas qu'il expose leur intérêt temporel, la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des hommes ^
(( Aussitôt alarmés, effrayés, ils s'assemblent, ils discutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel saint se vouer; et après force consultations, délibérations, conférences, le tout aboutit à un amphigouri où l'on ne dit ni oui ni non, et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux plaidoyers de Rabelais.
iv Cette aUusion à Tarticle Genève de d'Alembert était d'autant plus singulière de la part de Rousseau, que lui-même avait répondu à cet article Genève par la Lettre sur le» spectacles.
(( Ce sont en vérité de singulières gens que messieurs vos ministres I . . . leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres; ils font comme les Jésuites, qui, dit-on, forçaient tout le monde à signer la Constitution, sans vouloir la signer eux-mêmes.... »
Si les pasteurs en sont à ce point d'ignorance ou d'incrédulité, qui donc pourra définir en quoi consiste à Genève la sainte Réformalion évangéliqueJ Si personne n'en sait rien, comment peut-on accuser Rousseau d'y avoir manqué?
On a reproché à Tautcur de nier les miracles et la révélation.
(( Je n*ai point rejeté les miracles, dit-il, ni ne les rejette; si j'ai dit les raisons pour en douter, je n'ai point dissimulé les raisons d'y croire ; il y a une grande différence entre nier une chose et ne pas l'affirmer, entre la rejeter et ne pas l'admettre. »
Il conclut donc que, n'ayant pas attaqué la sainte Réformation, il n'a pas manqué à son serment de bourgeois ; qu'étant resté dans un doute respectueux sur les miracles et la révélation, on ne peut pas dire qu'il n'est plus chrétien.
Répondra-l-il aux brochures lancées contre lui par les pasteurs de Genève? mais :
« Comment les suivre (les pasteurs) dans ces multitudes de points sur lesquels ils m'ont attaqué? Comment rassembler tous leurs libelles, comment les lire? Qui peut aller trier tous ces lambeaux, toutes ces guenilles, chez les fripiers de Genève ou dans le fumier du Mercure de Neufchà'
tel? Je me perds, je m*einbourbe au milieu de tant de bêtises. »
Après avoir démontré qu'au point de vue religieux, il est irréprochable, Jean-Jacques affirme que les magistrats de Genève ont violé à son égard les lois de la République, et il défend sa thèse.
En vain ses partisans, et c'est de leur côté que sont « les mœurs, les vertus, la solide piété et le plus vrai patriotisme », en vain ses partisans ont demandé justice, ils n*ont pu l'obtenir.
Mais si les lois ont été violées et que les citoyens n'aient pu se faire rendre justice, c'est donc que la constitution de l'État est mauvaise?
Non, mais le parti au pouvoir, l'aristocratie, l'a depuis longtemps dénaturée. Vous vous croyez libres, dit Rousseau à ses concitoyens, en réalité vous êtes dans la servitude. Certes, en apparence, le peuple est souverain, c'est lui qui fait les lois, mais le corps chargé de Texécution de ces lois en est l'interprète, il les fait parler comme il lui plait, il peut les faire taire, au besoin les violer, il est au-dessus des lois.
Et alors, avec un art merveilleux, il explique aux Genevois la constitution de leur patrie, il leur montre comment l'arislocralie s'est formée, comment l'habitude du pouvoir lui en a donné le goût, comment elle a peu à peu écarté le peuple des affaires, comment elle en est arrivée, après une longue suite d'années, à posséder un pouvoir absolu et à ne laisser aux citoyens
que l'illusion de la souveraineté. « Rien n'est plus libre que votre état légitime, leur dit-il, rien n'est plus servile que votre état actuel. Quatre heures par an souverains subordonnés, vous êtes sujets le reste de la vie et livrés sans réserve à la discrétion d'autrui. » Et il leur parle des liens et des entraves dont ils sont chargés comme la plus vile populace.
Mais, après avoir indiqué le mal, il montre le remède, et il énumère avec soin par quelle suite de démarches les citoyens pourraient, s'ils le voulaient, secouer le joug qui les opprime et reconquérir leur liberté. Il les conjure cependant de n'en rien faire et les exhorte à supporter leur servitude avec résignation.
Rousseau, en parlant de cet ouvrage, dit qu'il y règne « une stoïque modération* ». Les citations que l'on vient de lire peuvent en donner l'idée. « Cette réponse, dit Grimm, est un chef-d'œuvre d'éloquence, de sarcasme, de fiel, d'emportement, de déraison, de mauvaise foi, de folie et d'atrocité; on n'a jamafs fait de ses talents un tel abus. »
On se rend compte aisément du scandale qu'un pareil livre produisit à Genève et de la surexcitation qu'il provoqua dans les esprits. Beaucoup de citoyens prévirent dès lors la guerre civile qui en résulterait.
La violence de son langage éloigna de Rousseau les gens sages et modérés. Mlle de Bondeli, malgré son enthousiasme pour l'auteur, pour le*livre même qu'elle