Confessions. Partie U, livre VIU
2. Rousseau répondit à M. Chouet sans laisser percer sa mauvaise humeur, car on lit dans les registres du Conseil à la date du 28 juillet 1755 : « Lecture est faite d'une lettre du sieur J.-J. Rousseau, qui fait ses humbles remerciements à M. le premier syndic (J. Chouet) de ce qu'il a bien ^oulu faire agréer au Magnifique Conseil la dédicace de son ouvrage, d
l'aufeiir en arrivait à une véritable apologie de Télat sauvage*.
Voltaire resta frappé de stupeur.
Ainsi il se trouvait un homme pour nier la civilisation! Le Discours sur les arts et les sciences n'était donc pas une gageure, une fantaisie écrite dans un accès passager de misanthropie, c'était la première étape d'un plan bien arrêté et sérieusement conçu. Et ce plan, on le poursuivait avec ténacité, puisque le Discours sur Viîiégalité en marquait la seconde étape.
Cette fois l'attaque contre la société était plus vive encore. Où l'auteur s'arrèterait-il dans cette voie?
Voltaire était l'incarnation la plus éclatante de son siècle. Cette civilisation, ces arts, ces sciences que Rousseau considérait comme les fléaux de l'humanité, Voltaire croyait au contraire qu'ils en étaient les flambeaux.
Mais ce n'est pas un rêveur vulgaire qui se dresse ainsi devant lui et s'attaque à tout ce qu'il aime si passionnément, c'est un homme de talent et du talent le plus dangereux. Va-t-il l'écraser sous les sarcasmes, couvrir de ridicule ces théories si étranges, si para-
1. On fit remarquer avec justesse la singulière inconséquence de l'auteur qui dans sa préface vantait les mérites du gouvernement de Genève et dans son discours n'avait plus comme idéal que la vie sauvage : a II y a lieu de s'étonner, disait Bonnet, qu'un écrivain qui a si bien connu les avantages d'un bon gouvernement et qui les a si bien peints dans sa belle dédicace à notre République, où il a cru voir tous ces avantages réunis, les ait si tôt et si parfaitement perdus de vue dans son discours. » (Manuscrits Bonnet. Bibliothèque de Genève.)
doxales, qui prêtent si bien le flanc à la raillerie 11 n'en est rien. Se rappelant que Jean-Jacques était l'ami de tous les encyclopédistes, qu'il faisait partie du cénacle philosophique, le patriarche ne voulut pas diviscr la petite Église. Mieux valait ménager ce nouveau venu, et lui laisser rendre à la bonne cause les services qu'elle en pouvait attendre.
Voltaire se borna donc à remercier l'auteur de son envoi et à lui répondre fort spirituellement :
« J*ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de douceurs. On n*a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bétes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage^ Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m*est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi'.... Je mo borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être,...
1. Rousseau paraissait admettre sérieusement que la marche à quatre pieds était la marche normale de l'homme. La question fut longuement discutée à l'époque, on publia sur ce singulier sujet plusieurs brochures dont une du Président llénault. Les objeciions soulevées par les adversaires de la marche à quatre patlet finirent par convaincre Jean- Jacques.
2. Répondant au Diuours sur l^inëgaliUi, Voltaire a écrit dans le Dictionnaire philoëopkique, à Tarlicle Homme : « On a franchi les bornes de la folie ordinaire jusqu'à dire a qu'il n'est pas naturel qu*\m homme
(( M. Chappuis ni*apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans Tair natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes *.... »
Suivant sa petite ruse habituelle, quand il pouvait compter sur Tindiscrétion de ses correspondants, Voltaire s'étendait ensuite longuement sur les misères inhérentes à la vie d'homme de lettres, se lamentait sur les dangers qui y étaient attachés, enfin se plaignait amèrement des falsifications dont on était victime, des ouvrages infâmes qu'on publiait sous votre nom, etc. C'était l'époque où les copies de la Pucelle couraient Paris et où le poète tremblait pour son repos et pour sa liberté*.
Rousseau, flatté d'une aussi longue épitre, répondit fort poliment :
« C*est à moi. Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d*un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la recon-
< s'attache h une femme pendant les neuf mois de s.! grosFesse: l'ap- « petit tatinfait, dit l'auteur de ces paradoxes, l'homme n'a plus besoin '( de telle femme, ni la femme de tel homme... l'un s'en va d'un côté, « Tautre de l'autre, fi il n'y a pas d apparence qu'au bout de neuf mois «< ils aiefit la mémoire de s'être conhUï^.... » Tout cela est exécrable, <i mais heureusement rien n'est plus faux, i»
i. 30 août 1755.