‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 212 sur 334 · De Luc, lettres à Uluiuenhacli · texte numérisé non relu

De Luc, lettres à Uluiuenhacli

la délation; désormais Jean-Jacques ne sera plus traité que comme un vulgaire Pompignan, comme un Fréron de bas étage.

11 faut bien se persuader que cette dénonciation de Rousseau était une chose grave. Le patriarche la ressentit d'autant plus vivement, qu'elle le frappait dans le moment le plus inopportun, à une époque où il se trouvait en proie à plus d'une préoccupation et où non seulement il savait le gouvernement de Genève fort mal disposé à son égard, mais où il croyait avoir tout à redouter de la part de la France.

Il était vraiment superflu d'appeler l'attention du Consistoire sur les ouvrages de Voltaire : depuis la condamnation de VÉmile et du Contrat social^ tout ce qui sortait de Ferney ne passait-il pas régulièrement par la main du bourreau? Les bourgeois s'étant plaints de la sévérité exercée à l'égard de Jean-Jacques, alors que l'on tolérait certains écrits de Voltaire et qu'on les laissait librement circuler, le Conseil, pour donner satisfaction aux clabauderics des citoyens, fit brûler tout ce qui de près ou de loin pouvait passer pour une attaque contre la religion. Le bourreau devint le fonctionnaire le plus occupé de la République.

De tous ces autodafés. Voltaire, à l'en croire, n'avait cure, car ses ouvrages paraissaient sans nom d'auteur et il les désavouait avec la plus parfaite régularité. Du reste, abrité dans son château de Ferney, derrière ses ponts-levis et ses mâchicoulis, ne se trouvait-il pas hors de la juridiction de Genève? Qu'avait-il à redouter?

Sa sécurité cependant était plus apparente que réelle; on commençait à s'irriter à Genève de le voir plus que jamais inonder la République de brochures impies et scandaleuses; on se demandait si la patience du Conseil n'aurait pas de limites, et s*il ne sévirait pas enfin contre celui qui se riait des condamnations qui le frappaient.

Le philosophe n'ignorait pas le danger. Quand il publia les Lettres (Vun quaker, en réponse à Lefranc de Pompignan, l'ouvrage fut dénoncé avant même d'avoir paru. L'auteur, dans une lettre tout intime, confie ses doléances à Cramer, son imprimeur, mais sa plaisante indignation montre bien les préoccupations qui l'obsédaient :

« Vous savez, Caro, que votre f.... Consistoire a dénoncé la lettre de Tautre quaker à votre Conseil. Il faut que ces gens-là soient enragés. 11 m*est tombé entre les mains une de ces lettres. Il n*y a rien qui regarde ces polissons, ni qui puisse offenser directement le premier établissement de leur polissonnerie. Leur impertinente démarche ne mérite que des croquignoles. Cependant vous savez bien que Tesprit d'animosité et de vertige les anime. Ils se doutent que vous avez imprimé la lettre du quaker. Ils veulent la faire condamner pour vous exclure de l'auditoire. J'ai donné à M. Bertrand la seule lettre quakerienne qui me restât. Si vous n*en avez pas laissé courir de copie, je ne conçois pas comment ces animaux-là ont pu en attraper une. Attendez, je me souviens encore que j*en ai donné une à Constant qui peut-être l'aura donnée au professeur, qui Taura donnée à un prêtre. Je serais fâché qu'il y eût un éclat, et d'autant

plus fâché que je rends actuellement un service important au Conseil.

« Vous pourriez engager M. le syndic Cramer à diriger le Conseil dans cette afTaire. Le parti le plus sage serait de répondre aux cuistres qu*on veillera sur Tècrit dénoncé. qu*on empêchera le débit, s il y en a dans Genève, et de s'en tenir là*, a

La. situation de Voltaire paraissait encore moins rassurante à Paris qu'à Genève. Depuis longtemps déjà la publication de chacun de ses ouvrages le faisait passer par des transes continuelles, mais il sentait l'orage grossir de jour en jour et le moment approchait où il ne pourrait plus l'éviter. C'est en vain qu'il désavouait ses écrits avec acharnement, on s'obstinait à l'encroire le père. C'est en vain qu'il chargeait tous ses amis de proclamer son innocence et de rendre gloire à la vérité.

« Je me trouve, écrivait-il à Damilaville, dans des circonstances épineuses où ces odieuses imputations peuvent me faire un tort irréparable et empoisonner le reste de ma vie. Je veux bien être confesseur, mais je ne veux pas être martyr.... C'est un triste métier que celui d'homme de lettres, mais il y a quelque chose de plus dangereux, c'est d'aimer la vérité'. »

Pendant l'année 1764, c'est-à dire peu avant la dénonciation publique de Rousseau, parait \e Dictionnaire phi^

i. InMle, Nous devons la coininuiiioation de cette letlt*ei robli^eance de M. Piot.

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