‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 234 sur 334 · Fritz DerUioud, J.-J, Rousseau dans le Val de Travers · texte numérisé non relu

Fritz DerUioud, J.-J, Rousseau dans le Val de Travers

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d'aulres ont pense qu'elle n'avait existé que dans l'imagination inquiète du philosophe.

Pour nous, sauf des exagérations de détail, le fait en lui-même n'est pas douteux, et il n'a en somme rien de bien étonnant de la part de populations campagnardes, animées par la passion religieuse et qui se complaisaient 5 des farces grossières.

En apprenant cet incident de la vie troublée du philosophe, Voltaire écrivit à Florian :

« Je ne sais si vous savez qu(î Jean- Jacques Rousseau a été lapidé comme saint Etienne, par des prêtres cl des petits garçons de Motiers-Travers. H nie semble qu'on en parlait déjà quand vous étiez dans l'enceinte de nos montagnes: mais le bruit de ce martyre n'était pas encore confirmé. Heureusement les pierres n'ont pas porté sur lui. Il s'est enfui comme les apôtres et a secoué la poussière de ses pieds. ))

Un témoin oculaire a donné de la lapidation de Motiers une explication qui peut avoir quelque part de vérité :

« Ah ! nous étions de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi ce bon M. Rousseau I On le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et, pour lui faire peur, les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient : « Prenez garde, i( monsieur Rousseau, demain ils viendront vous prendre. » Et c'était d'autant plus mal à nous, que ce bon M. Rousseau se dépouillait de tout pour les pauvres; il partageait son dîner avec les plus misérables, et bien souvent, ayant faim à la

maison, c*est lui qui nous a nourris. Quant à raffairc des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur la galerie, dans nos tabliers; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et nous avons bien ri quand nous avons vu le lendemain monsieur le Châtelain qui mesurait les gros cailloux posés sur la galerie, croyant qu'ils avaient brisé les fenôlres, comme si des pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix. Et puis M. Rousseau avait Tair si épouvanté qu'on s'étouffait de rire.... Mais quand il est parti, quelques jours après, et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on a eu pour longfemps à se repentir de nos sottises*. »

Aux yeux des contemporains, Thérèse a passé pour la principale instigatrice des ennuis suscités au philosophe. Cette malheureuse femme était depuis longtemps fort mal vue dans le pays à cause « de ses violences et de sa mauvaise langue*; » Tisolement et la solitude dans lesquels elle vivait l'ennuyaient profondément ; sa situation était devenue encore plus difficile après les révélations du Sentiment des citoycnSy et il ne serait pas étonnant qu'elle eût contribué à organiser une persécution qui devait les chasser [d'un endroit où la vie lui était insupportable. Dans tous les ras, bien loin de chercher à atténuer l'importance d'un fâcheux incident, elle contribua à l'exagérer; elle avait pris sur l'esprit du philosophe une influence considérable et elle s'en servit pour lui persuader

1. Ce récit était fait par Madelon Mesner, originaire de Motiers. Elle vivait encore en 1840.

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