A du Peyrou, 27 janvier 17(i
VOLTAIUË ET J.-J. UOUSSEAU 4(37
commettait une imprudence et qu'il la regrclterait amèrement. « Monsieur, lui avait dit le baron dllolbach, vous allez réchauffer une vipère dans votre sein ; je vous en avertis, vous en sentirez la morsure. » Mais le philosophe anglais crut à de la passion chez le baron et ne tint compte de son avis.
A* peine en Angleterre, il écrit à tous ses amis pour leur faire part des côtés charmants qu'il découvre chaque jour dans, le caractère de Rousseau : « Mon pupille est arrivé en bonne santé, mande-t-il à Mme de Boufflers, il est très aimable; toujours poli; souvent gai; ordinairement sociable. 11 ne se connaît pas lui-môme, quand il se croit fait pour la solitude. Son cœur est excellent et plein de chaleur^ » Il dit encore à la marquise de Barbantane : « Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable et plus vertueux. Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d'une sensibilité exquise. Je passerais ma vie dans sa société, sans qu'il s'élevât aucun nuage entre nous. Il a dans ses manières une simplicité remarquable; c'est un véritable enfant dans le commerce ordinaire'. »
Après six semaines d'intimité, il écrit à Blair :
(( Les philosophes de Paris m*onl dit que je ne pourrais le conduire jusqu'à Calais sans une querelle, mais moi je crois que je pourrai vivre avec lui toute ma vie dans une amitié et une estime mutuelles. Je regrette qu'on ne puisse en faire rcxpérience. Je crois qu'une des grandes raisons
i. 0 janvier 176(5.
'J. Privalcdorrapondence, 11 février 170().
408 VOLTAIUE ET J.-J. UOL'bSEAU
do noire accord, c^cst que ni lui ni moi ne sommes enclins à la dispute, ce qui n*est pas le cas pour les philosophes en question. Us ne Tainient pas non plus parce qu'ils trouvent qu'il est imprégné de religion, et il est remarquable que le philosophe de notre époque qui a été le plus persécuté est de beaucoup le plus dévot*. »
Les croyances religieuses de Rousseau étaient de nature à déplaire à Hume. Ce fait seul prouve la bonlé du philosophe anglais, puisque, en dépit de la différence de leurs opinions, il accueillit le Citoyen comme s*il ciit partagé son incrédulité. Lord Charlemont raconte que lorsqu'ils arrivèrent en Angleterre, il félicita David du bonheur dont il allait jouir dans la société d*un homme avec lequel il avait tant de rapports : « Vous vous trompez fort, lui répondit le philosophe, Rousseau n'est pas ce que vous croyez. II a du goût pour la Bible et ce n'est pas moins qu'un chrétien à sa manière *. »
Dans son affectueuse sollicitude, Hume songeait à tout. Préoccupé des ressources assez précaires de son ami, il eut l'idée, pour assurer son avenir, de demander une pension au roi d'Angleterre; il interrogea Rousseau, qui ne mit qu'une seule condition à son acceptation, c'est que Mylord Maréchal Tapprouverail. Mylord consulté déclara qu'il n'y avait pas à hésiter^. Fort de cette approbation. Hume commença les plus actives démar-
1. Manuscrits de la Société royale d'Edimbourg^ : Htime's life and cor^ respondence,
2. Mémoir» of Ihe poiittcal and privaie litc of James Earl Chartemont, by Francis Hardy. London, 1810.