I. Confcitsion*, l'ailie H, livre IX
cette lettre. Si je suis moins fondé que je n'ai cru l'être, ou que M. de Voltaire soit moins philosophe que je ne le suppose, supprimez la lettre et renvoyezrla-moi sans la mon-, trer. S*il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre et la lui donnez, en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui persuader que jamais l'intcntionderoffensern'entradans mon cœur. Il serait peut-être à désirer pour le public et surtout pour lui-même qu'il eût reçu quelquefois de ses amis des représentations pareilles, elles eussent servi dans Toccasion de préservatif....*. »
Tronchin jugea son ami Yoltairc assez philosophe pour supporter une satire à peine voilée, car il porta aux Délices la lettre soumise à son appréciation. Apres s'être acquitté de son ambassade, le docteur répondit à Rousseau :
« J'ai reçu, mon respectable ami, vos lettres avec lempressement qui précède et qui suit tout ce qui vient de vous, et avecleplaisirqui accompagne tout ce qui est bien. Je voudrais pouvoir vous répondre du même effet sur notre ami, mais que peut-on attendre d'un homme qui est presque toujours en contradiction avec lui-même et dont le cœur a toujours été la dupe de l'esprit. Son état moral a été dès sa plus tendre enfance si peu naturel et si altéré, que son être actuel fait un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De tous les hommes qui coexistent celui qu'il connaitlemoins, c'est lui-même. Tous les rapports de lui aux autres hommes et des autres hommes à lui sont dérangés. 11 a voulu plus de bonheur qu'il n*en pouvait prétendre; l'excès de ses prétentions Ta conduit
i. Montmorency, 1756.
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insensiblement à cette injustice que les lois ne condamnent pas, mais que la raison désapprouve.
Il n*a pas enlevé le blé de son voisin, il n*a pas pris son bœuf ou sa vache, mais il a fait d'autres rapines pour se donner une réputation et une supériorité que Thomme sage méprise, parce qu'elle est trop chère. Peut-être n'a-t-il pas été assez délicat sur le choix des moyens. Les louanges et les cajoleries de ses admirateurs ont achevé ce que ses prétentions immodérées avaient commencé, et croyant en être le maître, il est devenu l'esclave de ses admirateurs, son bonheur a dépendu d'eux....
Qu'en résulte-t-il? La crainte de la mort (car on en tremble) n'empêche pas qu'on ne se plaigne de la vie, et ne sachant à qui s'en prendre, on se plaint de la Providence, quand on devrait n'être mécontent que de soi-même.... J'espère pourtant qu'il lira votre belle lettre avec attention. Si elle ne produit aucun eiïet, c'est qu'à soixante ans on ne guérit gucres des maux qui commencent à dix-huit. On l'a gâté, on en gâtera bien d'autres. Plaignez-le et conservonsnous....*.»
Celle lettre n*étail pas honnête et il eut mieux valu pour Tronchin ne pas l'écrire; à ce moment il était intimement lié avec l'hôte des Délices, il n'avait aucun sujet de plainte contre lui et c'était manquer étrangement à son ami que d'en parler dans de pareils termes; Rousseau en jugea ainsi, car il a écrit dans les Confessions que Tronchin en répondant « lui marqua peu d'estime pour Voltaire. »
Voici la lettre que le docteur s'était chargé de trans-
1. /.-/. Roust^au, $ei amis et set ennemis^ par Streckeisen-MoulJoii.
YOITAIRE ET J.-J. ROUSSEAU 51
mettre aux Délices; elle débute par un léger mensonge que Rousseau commettait sciemment, mais qui lui était indispensable pour motiver son étrange intervention en faveur de la Providence. Jamais Voltaire n'avait adressé son poème au citoyen de Genève; l'auteur de Fenvoi était le pasteur Roustan, et Jean-Jacques le savait bien.
« Vos deux derniers poèmes*, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et quoique tous mes amis connaissent l'amour que j*ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois devoir vous remercier à la fois de Texemplaire et de l'ouvrage.... J'y ai trouvé le plaisir avec l'instruction, et reconnu la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m'en paraisse également bon
« Je ne puis m'empôcher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de Tùnie, et, si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trou" vez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre, et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes? Vous Tavez vous* même expliqué : vous jouissez; mais j'espère, et l'espérance embellit tout.
f Pardonnez-moi, grand homme, un zèle peut-être in-*
1. Le libraire Irouvant que le poème sur le Désaslre de Lisbonne clait iiivufûsaiit pour former une brochure, y avait joint le poème sur la lieliyion natureUe.
discret, mais qui ne s*épanchcrail pas avec vous si je vous estimais moins. A Dieu ne plaise que je veuille ofTenser celui de mes contemporains dont jlionore le plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon cœur, mais il s*agit de la cause de la Providence dont j'attends tout. Après avoir sL longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m*e&t dur que vous m*ôtiez maintenant tout cela pour ne m'ofTrir qu*une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagem2ntà venir....
a Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de Timmortalité de Tâme, et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je Tespëre, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir*. »
On peut se demander pourquoi Jean-Jacques prenait si vivement en mains la cause de la Providence, et comment rhomme qui passait sa vie à se plaindre de son sort, à tout blâmer, à tout critiquer, s'avisait tout à coup que tout était bien? C'est que la Providence n'était là que pour la forme, c'est que Rousseau trouvait une occasion inespérée de frapper indirectement Voltaire, el, sous les formes les plus courtoises, de lui faire une blessure douloureuse.
Le public en effet ne devait-il pas être frappé de ce contraste si bien établi par Jean-Jacques : « Vous êtes riche, heureux, vous jouissez de tous les biens de ce monde, et vous blasphémez la Providence. Moi, au contraire, pauvre, malheureux, frappé de tous côtés,