‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 294 sur 334 · A Mme du Deffand, 21 novembre · texte numérisé non relu

A Mme du Deffand, 21 novembre

5. Voir la lettre de M. HontmoUin, page 255. Rousseau possédait un exemplaire de VEapnt sur lequel il avait écrit de nombreuses notes mar- (,'inales. Il le vendit en 1767 «^ Dutens ainsi que tous ses livres, mais à la condition que pendant sa vie on ne publierait pas les notes mises en marge.

4. Hume ne connut que très lon<i^temps après la lettre que Voltaire lui avait adressée.

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1765, Rousseau fut informé par un correspondant plus ou moins vérîdique, que Voltaire venait de déclarer devant huit personnes que Tau leur à' Emile avait été, non pas le secrétaire, mais bien le valet de M. de Montaigu.

Jean-Jacques, furieux, eut Timprudence d'envoyer à Ferney ces simples lignes :

(( Si M. de Voltaire a dit qu'au lieud*avoir été secrétaire de Tambassadeur de France à Venise, j*ai été son valet, H. de Voltaire on a menti comme un impudent.

« Si dans les années 1745 et 1744, je n'ai pas été premier secréfain^ de Tambassadeur de France, si je n ai pas fait les fonctions de secrétaire d'ambassade, si jo n'en ai pas eu les honneurs au sénat de Venise, j'en aurai menti moi-môme ^ »

Le patriarche, qui ignorait même que JeanJacquesertt été à Venise, fut mis en éveil par cette lettre. Quand les médiateurs arrivèrent à Genève en 1766, il fit aisément comprendre à M. de Beauteville que, Rousseau étant le fauteur des troubles» il était de la plus haute importance de l'abaisser et de le ridiculiser aux yeux de ses partisans, et il engagea le plénipotentiaire à faire rechercher au dépôt des affaires étrangères les lettres relatives au séjour à Venise du citoyen de Genève.

Beauteville, désireux de ruiner le crédit de Rousseau, suivit le conseil qu'on lui donnait sans se rendre compte qu'il servait surtout la passion du rancuneux philosophe. Les recherches furent couronnées de succès

t. 51 inni 1705.

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et M. de. Taules, secrétaiiv du plénipotentiaire, déterra dans « rénonne fatras du dépdt des affaires élranjîtTes » plusieurs lettres adressées par Jcan^acques à M. du Tlieil, premier commis'.

Après sa rupture violente avec M. de Montaigu, qui avait eu pour lui d'indignes procédés, Rousseau s'était empressé d'écrire à M. du Tlieil pour demander justice; malheureusenient ses lettres furent écrites dans un style singulier et qui prêtait fort à Téquivoque. On peut juger de la joie du patriarche quand il posséda une lettre ainsi conçue :

« J'ose porter jusqu'à vous, écrivait Jean-Jacques le 8 août 1 744, mes très justes et très respectueuses plaintes contiii un ambassadeur du roi, et conlixî un maître dont j'ai mangé le pain. . . . 11 y a quatorze mois que je suis enli*é au service de M. le comte de Montaigu en qualité de secrétaire. Ce n'est pas à moi d'examiner si j'étais capable ou non de cet emploi; il est certain que j'ai toujours plus compté sur mon zèle que sur mes talents pour le bien remplir....

« M. l'ambassadeur a enlin pris le parti de me congédier : je comptais que la chose se passerait avec riionnôtcté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique honorable, à qui quelques défauts particuliers ne doivent point ôter les égards dus à son état, à son zèle et à sa probité. Je me suis trompé. M. l'ambassadeur, qui s'est fait des maximes de con-

1. Il n'csl pas question de Rousseau dans la correspondance ofliciclle des affaires étrangères, son nom n'esi môme pas prononcé.

fondre tous ceux qui sont à son service sous le vil titre (le valets, et de traiter tous les gens qui sortent de sa maison comme autant de coquins dignes de la potence, a jugé à propos d'exercer avec moi celte étrange politique. Après des procédés inouïs, après avoir manqué à la plupart de ses engagements, M. Tambassadeur . voulut avant-hier me faire ce qu'il appelait mon compte. Ce fut d'un ton à faire trembler que ce compte fut commencé; les termes dont il se servit, les épithètes odieuses dont il m'accabla, furent autant de préparatifs pour m'intimider et me rendre docile aux injustes réductions qu'il me faisait.... Enfin, S. E. ne pouvant m'obliger à consentir à passer ce compte comme elle le voulait, me proposa en termes très nets d'y souscrire ou de sauter par la fenêtre, jurant de m'y faire jeter sur-le-champ; et je vis le moment qu'elle se mettait en devoir d'exécuter la menace elle-même....

« Dans une telle situation, pardonnez, Monsieur, la liberté que je prends d'employer votre protection contre les cruels traitements que M. l'ambassadeur exerce sur le.plus zélé et le plus fidèle domestique qu'il aura jamais.... Je sais, iMonsieur, combien de préjugés sont contre moi, je sais que dans les démêlés entre le maitreet le domestique c'est toujours le dernier qui a tort; je sais d'ailleurs qu'élant entièrement inconnu, je n'ai personne qui s'intéresse pour moi; votre générosité et mon bon droit sont mes seuls protecteurs ^ .. . »

1. Il y a encore uno autre lettre de Rousseau à M. du Theil, du. 15 août 1744, conçue dans des termes analogues.

Enchanté d'une pareille trouvaille et comprenant le parti qu*il pouvait tirer de l'ambiguïté des termes de cette correspondance, Voltaire se hâta d'écrire à ses amis de Paris que Rousseau était un impudent menteur, que jamais il n'avait été secrétaire de M. de Montaigu, mais bien son valet, qu'on l'avait chassé à coups de bâton, etc., et pour qu'on ne pût douter de ses affirmations, il confia à Damilaville les copies mômes des lettres.

Mais ce n'était pas suffisant de les répandre sous le manteau, Voltaire voulut les faire imprimer; il sollicita de M. de Beauteville une autorisation qui lui fut accordée : c'est ainsi que les Notes à la lettre de M. de Voltaire à Hume contenaient les extraits les plus compromettants des missives de Rousseau ^

L'origine de ces lettres fut soigneusement dissimulée et le libelliste anonyme avait soin de déclarer qu'elles avaient été trouvées par hasard chez les héritiers de M. duTheil*.

Il est bien évident que le mot domestique n'avait nullement dans la pensée de Rousseau le sens de valet, mais l'expression était malheureuse et Voltaire l'exploita cruellement.

En réalité Jean-Jacques ne fut ni secrétaire d'ambassade ni valet; il remplit simplement auprès de l'ambassadeur

1 . Mémoires de \V8gnière. Après la mort de Voltaire les copies de ces lettres passèrent entre les mains de Timpératrice de Russie comme tous les papiers et les livres du philosophe.

2 Le fils de M. du Thcil réclama par une lettre du 10 décembre 1766, ^adress^p à Fréron et insérée dans Y Année littéraire. Il écrivit également h Rousseau ; sa lettre se trouve dans les manuscrits de Neufch&tel.

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les fonctions de secrétaire particulier : tout le prouve, et les dépêches qu'on lui dictait, et les gages qu'il recevait, et la désinvolture avec laquelle M. de Montaigu le remercia.

Le philosophe crut devoir se défendre contre les imputations lancées contre lui et il écrivit à M. de Chauvel le 5 janvier 1767 ^,

n Je ne me souviens point exactement de ce que j'écrivis, il y a vingt-trois ans^ à M. du Theil : mais il est vrai que j*ai été domestique de H. de Montaigu, ambassadeur de France a Venise, et que j'ai mangé son pain, comme ses gentilshommes étaient ses domestiques et mangeaient son pain : avec cette différence, que j'avais partout le pas sur les gentilshommes, que j'allais au sénat, que j'assistais aux conférences, et que j'allais en visite chez les ambassadeurs et ministres étrangers; ce qu'assurément les gentilshommes de l'ambassadeur n'eussent osé faire. Mais bien qu'eux et moi fussions ses domestiques, il ne s'ensuit point que nous fussions ses valets. Il est vrai qu'ayant répondu sans insolence, mais avec fermeté, aux brutalités de l'ambassadeur, dont le ton ressemblait assez à celui de M. de Voltaire, il me menaça d'appeler ses gens, et de me faire jeter par les fenêtres. Mais ce que M. de Voltaire ne dit pas, et dont tout Venise rit beaucoup dans ce temps-là, c'est que sur cette menace, je m'approchai de la porte de son cabinet, où nous étions ; puis l'ayant fei*mée, et mis la clef dans ma poche, je revins à H. de Montaigu, et lui dis : « Non pas, s'il vous plaît, Monsieur (( l'ambassadeur. Les tiers sont incommodes dans lesexplica- (( lions. Trouvez bon que celle-ci se passe entre nous. » A l'instant Son Excellence devint Irôs-poli : nous nous séparâmes fort honnêtement; et je sortis de sa maison, non pashonteu-

sèment, comme il plait à M. de Voltaire de me faire dire, mais en triomphe. »

Il est à remarquer que Rousseau n'a pas fait mention dans ses lettres à M. du Theil de celte scène avec Tambassadeur.

Les Notes sur la lettre de Voltaire à Hvme se terminaient par d'incroyables violences de langage :

(( Ainsi, en insultant toutes les nations, toutes les conditions de la vie, tous les arts qu'il a voulu lui-même cultiver, et tous les hommes avec lesquels il a vécu, cet écrivain s'est llatté d'usurper par une insolence cynique, une réputation qu'on n'acquiert jamais que par le génie. 11 a calomnié les philosophes qui l'avaient reçu, protégé et instruit; ingrat envers ses maîtres, envers ses amis, envers ses bienfaiteurs ; recevant l'aumône d'un bourgeois inconnu parce qu'il croit qu'on n'en saura rien S et la refusant de la main d'un prince parce qu'il croit qu'on le saura; il s'est imaginé que ses bizarreries lui feraient un nom.

« Il appelle M. Tronchin jongleury dans sa lettre à M. Hume, tandis que lui-même pousse le charlatanisme jusqu'à s'habiller à l'orientale à Paris et en Angleterre, pour attirer sur lui les regards de la populace, qui le dédaigne.

« 11 parle de mœurs et de décence, et de la sainte vertu. Cela s'accorde mal avec les suites des récréations philosophiques qu'il prenait dans ces lieux honnêtes où il oubliait la Suissesse russe, Mme de Volmar. Celui qu'il traita de jo/i^^i/r lui a fourni le chirurgien dont la main, tout habile qu'elle est, n'a pas plus guéri son corps par ses opérations gratuites

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