‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 300 sur 334 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

SoMMAïKE : Rousseau s'enfuit de Woolton. — Sa lettre au général Conway. — Générosité de Hume. — Jean-Jacques débarque à Calais et s'installe à Trie. — Maladie de du Pevrou. — Rousseau s'établit à Bourgoin. — Il épouse Thérèse Levasseur. — Il souscrit à la statue de Voltaire. — Haine de Choiseul. — Rousseau revient à Paris. — Émotion qu*y cause sa présence. — Lecture des Cofifeuions. — L'isolement se fait autour de lui. — Ses haHucinations. — Persécution universelle dont il se croit l'objet.

— Arrivée de Voltaire à Paris. — Sa mort. — Mort de Rousseau.

— Voltaire et Rousseau après leur mort.

Après la crise cruelle qu'il eut à traverser pendant Tannée 1766, Rousseau continua à demeurer chez M. Davenport, mais il s'isola de plus en plus, et son humeur chagrine ne fit qu'augmenter. Il se persuada d'abord que son hôte le supportait avec peine, il exigea des explications, puis il crut s'apercevoir que les domestiques le regardaient de mauvais œil, qu'ils manquaient d'égards pour lui, qu'il était en butte de leur part à un espionnage incessant, elc. Ces récriminations

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tMaitMit-olles fondées? C'est fort peu vraiscmblablf, mais ce qu'on peul affirmer sans crainte de se tromper, c'est que Thérèse faisait tous ses efforts pour affoler l'imagination de son compagnon, et lui persuader d'abandonner un pays dont elle ignorait la langue, où elle n'avait aucunes relations, où elle éprouvait un mortel ennui.

Otte femme passait pour méchante, querelleuse,, bavarde, elle était si bornée qu'elle ne savait ni l'année, ni le mois, ni le jour de la semaine, elle ne pouvait môme pas signer son nom, et cependant elle possédait sur Jean-Jac([ues l'empire d'une nourrice sur son enfant*.

« Quelle Ame que celle de cette bonne fille ! écrivait-il, quelle (idélité! quelle affection, quelle patience! Elle a fait toute ma consolation dans mes malheurs, elle me les a fait bénir.... J'espère que tous ceux qui m'ont aimé lui transporteront les sentiments qu'ils ont eus pour moi : elle en est digne : c'est un coîur tout semblable îiu mien*, w

Dès son arrivée à Wootlon, Thérèse se querella avec tous les domestiques et particulièrement avec la nourrice de M. Davenport, vieille femme de quatre-vingt-

1. Hume ft Mme de Boufllers, 19 janvier 1766. — En 1762 Hey fit cadeau à Thérèse d'une rente vi;igt*rc de trois cents francs pour la mettre il l'abri du besoin si le philosophe venait à mourir. Thérèse ne put écrire à Hey pour le remercier, ne sachant môme pas signer, dit Rous* seau.

2. A M. X. 1*^ août 1765. — Il est vrai que dans un autre moment, il disait d'elle : « Je sens bien qu'eUe n'est pas nécessaire à mon moi*al. mais elle me donne du bouillon parfait, quand je suis malade. »

dix ans, aux trois quarts aveugle et qui avail la haute main dans la maison. A plusieurs reprises il y eut des scènes frès vives à propos de chaudrons, de braises, etc.; tantôt les domestiques étaient accusés de mettre à dessein le couvert de travers, tantôt on les soupçonnait de jeter de la cendre sur les plats qu'on servait à table. Thérèse faisait soigneusement remarquer à Rousseau toutes les vilenies auxquelles ils étaient soi-disant en bulle.

Sous Tempire de ces persécutions imaginaires» la surexcitation du philosophe devint extrême, et, à la fin d'avril 1767, il se trouvait dans un état d'esprit véritablement lamentable. Il se crut l'objet d'un horrible complot, « il voyait marcher, dit-il, vers son exécution, sans y résister, la conjuration la plus noire, la plus épouvantable qu'on eut jamais tramée contre la réputation d'un humain ». 11 crut que le gouvernement, par cela même qu'il venait de lui accorder une pension, était complice du forfait et le retiendrait de force dans le pays. Non seulement sa liberté lui paraissait menacée, mais il croyait ses jours mêmes en danger. Son effroi fut tel que, pour dépister ses persécuteurs, il s'enfuit do Wootton au milieu de la nuit, abandonnant tous ses effets et ne prenant avec lui que les six premiers livres des Confessions. U aurait voulu emporter également un roman qu'il venait d'écrire et qui formait une suite à ÏÉmile, mais, craignant d'en être embarrassé dans sa fuite, il préféra le livrer aux flammes.

Avant de partir, il laissa sur une table une lettre

adressée à M. Davenport, où il le prévenait de sa détermination en lui reprochant de l'avoir si mal accueilli et de n'avoir pas su le protéger contre les persécutions de ses domestiques*.

Rousseau et Théièse partirent à pied et en se cachant comme des criminels; ils prirent la route qu'ils crovaiont mener vers les cotes de la Manche. Ni l'un ni l'autre ne connaissait le pays, ils ne parlaient pas l'anglais et ils errèrent à Taventure pendant plusieurs jours. Le philosophe avait emporté des couverts d'argent et il payait son écot dans les aul>erges en faisant casser un morceau de cuiller ou de fourchette.

Enfin ils arrivèrent à Spalding, dans le comté de Lincoln. C'est de là que Rousseau écrivit au chancelier pour réclamer la protection du roi et demander un détachement de cavalerie qui l'escortât jusqu'à Douvres. En même temps, complètement éperdu, il adressait à M. Davenport une lettre suppliante pour lui demander de le laisser rentrer chez lui : a Je préférais la liberté au séjour de votre maison, lui dit-il, ce sentiment est bien excusable. Mais je préfère infiniment le séjour de voire maison à toute autre captivité, et je préférerai toute caplivité à celle où je suis, qui est horrible et qui, quoi qu'il arrive, ne saurait durer. »

M. Davenport envoya en hâte un domestique à Spalding pour ramener les fugitifs, mais ils n'avaient pas

1. M. Davenport avait toujours ti^aité Rousseau avec la plus grande générosité, et son intention «'lait môme de lui laisser par testament la propriété de AVootlon.

attendu la réponse et ils avaient pris la route de Douvres.

Deux jours leur suffirent pour parcourir les deux cents milles qui séparent Douvres de Spalding. En arrivanl, Rousseau voulut s'embarquer, malheureusement les vents étaient contraires et il vit dans cet événe ment fortuit une coalition certaine du ciel avec ses ennemis. Il se livrait du reste à toutes les excentricités imaginables; il montait sur les bornes au coin des rues et haranguait le peuple, qui, ne comprenant pas un mot à ses discoui^s, le regardait comme un fou*.

De Douvres il écrit au général Conway, la lettre la plus extravagante. Il reprend de nouveau le thème de ses accusations contre David : « J'ignore, dit-il, avec quel projet j'ai été amené en Angleterre, mais il y en a eu un, cela est certain », et il ne peut comprendre comment une nation tout entière se prête aux passions d'un^ particulier qui veut en avilir un autre.

fl Vous concevez. Monsieur, que cette ignominie intolérable au cœur d*un homme d'honneur rend au mien le séjour de l'Angleterre insupportable. Mais on ne veut pasquej*en sorte : je le sens, j'en ai mille preuves, et cet arrangement est très naturel; on ne doit pas me laisser aller publier au dehors les outrages que j'ai reçus dans Tile, ni la captivité dans laquelle j'ai vécu; on ne veut pas non plus que mes mémoires passent dans le continent et ailleurs, instruire une

1. C'est liii-RK'^infî qui plus tard a raconté tous ces détails en reconnaissant qu'il avait été frappé d'un véritable accède folie.

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autre génération des maux que ni*a fait souffrir celle-ci.... (( Je veux sortir de l'Angleterre ou de la vie ; et je sens bien que je n ai pas le choix. Les manœuvres sinistres que je vois m'annoncent le sortqui m'attend, si je feins seulement de vouloir m'embarquer. J'y suis déterminé pourtant, parce que toutes les horreurs de la mort n'ont rien de comparable h celles qui m'environnent. Objet de la risée et de l'exécration publiques, je ne me vois environné que des signes affreux qui ni'aïuionccnl ma destinée. C'est trop souffrir.

Monsieur.... »

Du reste, on doit y prendre garde ! il aencoi'e quelque rt'putalion, et sa (in tragique ou sa disparition ne pourront avoir lieu sans bruit. Les Anglais savent qu'il a écrit ses Mémoires^ ils craignent sans doute qu'il ne raconte les traitements qu'il a reçus d'eux. Pour calmer leur effroi et obtenir sa liberté, Rousseau « engage sa foi, sa parole, tous les sentiments d'honneur dont il fait profession, et toutes ces espérances sacrées qui font ici-bas la consolation des malheureux, que non seulement il abandonne pour toujours le projet d'écrire sa vie et ses mémoires, mais qu'il ne lui échappera jamais, ni de bouche, ni par écrit, un seul mot de plainte sur les malheurs qui lui sont arrivés en Angleterre; qu'il ne parlera jamais de M. Hume, ou qu'il n'en parlera qu'avec honneur.... »

« Je m'engage solennellement, dit-il, à ne jamais écrire quoi que ce puisse être, et sous quelque prétexte que ce soit, pour élre imprimé ou publié, ni sous mon nom, ni en anonyme, ni de mon vivant, ni après ma mort. )>

Enfin il prévieni Conway qu'il est résolu à périr plulôl que de rester en captivité.

Il n'y a pas de commentaires à faire sur cette correspondance ; la démence du malheureux Rousseau s'y lit à chaque ligne; il n'y a pas un mot qui ne dénote la perturbation d'esprit la plus complète. Qui donc songeait à le retenir en Angleterre? Il en partit aussi librement qu'il y était venu.

Hume, prévenu par M. Davenport et le général Conway des nouvelles folies du philosophe, eut encore la générosité de courir chez M. de Guerchy*, pour le mettre au courant de ces derniers incidents et le supplier d'obtenir de la cour de France ([uelque ménagement pour un homme qui évidemment ne jouissait plus de ses facultés. 11 écrivit aussi à Turgot dans le môme but, et il en reçut la réponse suivante :

u Je me hâte de répondre par ce courrier, quoique je n'aie encore fait aucune démarche pour le malheureux homme auquel il est si digne de vous de prendre intérêt. Le degré de folie qu'il montre aujourd'hui est en vérité préférable à une folie moins exaltée, qui le laissait chargé de tout Todieux d'un excès d'ingratitude envers vous et M. Davenport. Une pareille ingratitude réfléchie et méditée ne peut me paraître dans la nature.... Je vous remercie de m'avoir choisi parmi vos amis de ce pays-ci pour m'associer à la bonne action que vous voulez faire en lui rendant service. J'y mettrai certainement tout le zèle dont je suis capable.... Il n'y a que l'intérêt même que vous y prenez et la singula-

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