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avec lui-même? Homme de lettres, il a proscrit les lettres, auteur dramatique, il peut bien proscrire* les spectacles*. Que lui importe d'être inconséquent, pourvu qu'il porte à Voltaire le coup le plus sensible.
C'est que depuis deux ans son antipathie n'a fait que croître, c'est qu'il a une revanche à prendre et qu'elle se fait attendre, c'est que la fameuse Lettre sur la Providence dort toujours au fond d'un tiroir, c'est qu'il trouve une occasion unique en attaquant ostensiblement d'Alembert, de frapper indirectement l'homme des Délices. On peut bien être inconséquent pour un pareil résultat.
Dans un volume de plus de quatre cents pages, Rousseau s'efforce de démontrer les dangers du théâtre, et ènumère tous les arguments qui militent en faveur de sa suppression. Reprenant la tliùse des Pères de l'Église, il déclare que rien n'est plus nuisible aux. mœurs que le goût du spectacle, et que particulièrement dans un petit État comme Genève, ce serait la perte de la moralité publique.
L'ouvrage avant de paraître fut, suivant l'usage, soumis à la censure*. Or, sait-on qui M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie, désigna pour remplir l'office de censeur, ce fut d'Alembert! Et c'est le philo-
i. Rousseau a composé les Muses gala nies ^ le Devin du village^ Pygmalionj la Découverte du Nouveau-Monde , Narcisse ou VAmant de lui-même, le Prisonnier de guerre j l'Engagement téméraire.
2. Aucun ouvrage ne pouvait paraître sans avoir été examine et autorisé par le directeur de la librairie. Pour chaque ouvrage on nommait tm censeur dont le nom restait secret.
sophe lui-même qui sollicita la faveur de reviser le livre écrit contre lui. 11 en fit Télôgc avec sa bienveillance et sa générosité habituelles ^
1. L'ouvrage fut imprimé par Rey d'Amsterdam qui Tadressa au directeur de )a librairie, en demandant l'autorisation de l'introduire en France. M. de Malesherbes envoya à d'Alembert le livre et la lettre de Rey. Voici la réponse du philosophe :
« A M. de Lamoignon de Malesherbes, premier Président de la Gour des Aides.
c Monsieur, je vous suis très obligé du livre que vous voulez bien m'envoyer. Je ne trouve point dans le paquet la lettre du libraire Rey, que votre domestique a sans doute oublié d'y mettre. Si vous jugez ft propos de nommer un censeur, et de me choisir pour cela, je vous donne d'avance mon approbation par écrit. J'ai l'honneur d'être avec respect....
« A Paris, ce 8 juillet 1758. » —Inédite. Bibl. nat. Mss. f. Fr. Nouv. acq.,
D'Alembert, comme il le désirait, fut chargé, à titre de censeur, d'examiner l'œuvre de Rousseau, et il n'hésita pas & solliciter son entrée en France ; il écrivit à M. de Malesherbes :
c Monsieur, j'ai lu l'ouvrage de M. Rousseau contre moi ; il m*a fait beaucoup de plaisir, je ne doute pas qu'il n'en fasse au public et je ne trouve rien qui doive en empêcher l'entrée. J'ai l'honneur d'être....
« Pai-is, ce samedi 22 (1758.) > — Inédite. Bib. nat. Mss. f. Fr. Nouv. aeq., 1183. *
Rey écrivait lettres sur lettres pour obtenir l'entrée en France. C'est encore d'Alembert, dont la bienveillance était inépuisable, qui se chargca de solliciter le directeur de la librairie.
c Je reçois en ce moment une lettre du libraire Rey qui me mande qu'il vient d'ezpédier pour la France seize cents exemplaires du livre de M. Rousseau contre moi et qui me prie de solliciter auprès de vous la permission de les faire entrer. Je lui mande que je ne doute point que vous ne l'accordiez, et je vous prie. Monsieur, de vouloir bien donner sur cela vos ordres. Vous pouvez croire sur la parole quej'ai l'honneur de vous en donner, qu'il n'y a rien dans ce livre qui puisse en empêcher le débit. M. Turgot, qui l'a lu, vous en rendra le même témoignagOi J'ai l'honneur d'être.... i>
« A Paris, ce 1" septembre 1738. » — {Inédite. Bib. nat. Mss. f. Fr. Nouv. ac4|., 1183). M. Brunctiére, dans un article de la Revue dct DeuX' Mondes du i- février 1882, a fait allusion à cette correspondance.
La Lettre à d'Alembert sur les spectacles parut le 20 octobre 1758; elle produisit une grande sensation, surtout à Genève. Rousseau ne se bornait pas à traiter la question du théâtre, il traçait des lois à ses concitoyens et il couvrait d'éloges la bourgeoisie et ses institutions.
Le peuple, qui n'aimait pas Voltaire, accueillit la lettre avec transport. Si les pasteurs furent fortement déçus de voir que le philosophe ne défendait en rien leur religion, ils n'en laissèrent pour la plupart rien paraître. Le ministre Moultou, qui s'était pris pour Rousseau d'un grand enthousiasme, et avec lequel il échangeait une fréquente correspondance, lui écrivait :
a Votre livre est ici le signal de ralliement de tous les bons citoyens, l'opprobre et Teffroi des méchants, et Ton peut juger maintenant de Tamour plus ou moins grand que chacun porte à la patrie par le degré d*estime qu*il donne à votre ouvrage. En un mol, si Genève peut conserver ses anciennes mœurs ou les reprendre, c'est à vous qu'elle le devra, et le palladium de celle République est sorti de cet article de ï Encyclopédie qui devait la conduire à sa ruine '. »
Le pasteur Sarazin écrivait de son côté au philosophe :
« Je n*ai pas de termes assez expressifs pour vous marquer la satisfaction que j'ai ressentie en relisant le digne ouvrage qui vient de sortir de votre plume.... Vous venez de rendre un service signalé à notre commune patrie, en