Rousseau à Sarazin l'alné, 29 novembre
peuple, et M. Rousseau sans aucune de ces idées s'érige en arbitre de nos affaires : il plaide pour nous» il nous prescrit des lois; il régie nos occupations publiques, civiles, domestiques, coninie si la République Tavait appointé pour cela*. »
Ces critiques ne manquaient pas de justesse.
La Lettre sur les spectacles, nous Tavons vu, est uniquement dirigée contre Voltaire. Mais, par un hasard assez singulier, Rousseau, en attaquant le patriarche, paraissait suivre avec logique la ligne de conduite qu'il s'était tracée. Aux yeux du public en effet, aux yeux de ceux qui ne sont pas dans le secret de la coulisse, rien de plus naturel que cette attaque du philosophe contre le théâtre, qui a été la grande passion du dix-huitième siècle; c'est la troisième étape de son apostolat contre la civilisation. Après avoir proscrit les sciences, les arts, la littérature, il a vanté les charmes de l'état sauvage; aujourd'hui il veut renverser le temple de Thalie et de Mclpomène, c'est la continuation raisonnée de sa croisade, personne ne peut s'en étonner. Et cependant si Voltaire n'eût pas habité Genève, nous n'aurions jamais eu la Lettre sur les spectacles. Une coïncidence heureuse a permis à Rousseau de paraître logique, au fond la jalousie seule le guidait. Il s'efforçait du reste de sauvegarder le mieux possible les apparences et rien dans son écrit ne trahissait ses sentiments secrets. Si l'on peut faire exception à ce qu'il dit
i. Grimm. Corresp. /i<^, juin 1758,
VOLTAIRE Et J.-J. ROUSSEAU 71
sur le théâtre, c'est en faveur de Fauteur de Zaïre, et ostensiblement il reste plein d'égards et de respect pour lui :
« Que M. de Voltaire, dit-il, daigne nous composer des tragédies sur le modèle de la Mort de César, du premier acte de Brulus; et s*il nous faut absolument un théâtre, qu'il s^engage à le remplir toujours de son génie et à vivre autant que ses pièces ! »
Voltaire, moins que tout autre, ne fut la dupe de ces hypocrites éloges. A la première nouvelle de la publication, le châtelain des Délices ne s'était pas ému : « Qu'est-ce qu'un livre de Jean-Jacques contre la comédie? dit-il ironiquement, Jean-Jacques est-il devenu père de TÉglise?* » Puis, écrivant à d'Alcmbert, il raille agréablement le goût des Genevois pour les spectacles :
H Esl-il vrai que Jean-Jacques écrit contre vous et qu'il renouvelle la querelle de Tarticle Genève? on dit bien plus, on dit qu'il pousse le sacrilège jusqu'à s'élever contre la comédie qui devient le troisième sacrement de Genève. On est fou du spectacle dans le pays de Calvin.
« Nos mœurs changent, Brulus, il faut changer nos lois. »
(La Mort de César,)
a On a donne trois pièces nouvelles faites à Genève même, en trois mois de temps, et de ces pièces je n'en ai fait qu'une. Voilà l'autel du dieu inconnu à qui cette nouvelle Athènes sacrifie. Rousseau en est le Diogène, et du fond de son. tonneau, il s'avise d'aboyer contre nous. Il y a en lui double