‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 47 sur 334 · Correspondance tittéraire de Grimm, juin t · texte numérisé non relu

Correspondance tittéraire de Grimm, juin t

tenait en si médiocre estime qu'il ne lui faisait môme pas l'honneur de la supposer jalouse.

Mme d'Épinay, toujours bonne et indulgente, pardonna, malgré les conseils de Grimm qui lui écrivait : « Vous savez que les fous sont dangereux surtout quand on biaise avec eux. » Elle répondait avec raison qu'on ne pouvait tenir rigueur à un fou, mais qu'à la vérité, devant tant d'ingratitude, l'amitié n'existait plus chez elle».

Quelques jours après, Grimm lui disait encore : « Cet homme finira par être fou. Nous le prévoyons depius tontemps. » Ainsi, déjà en 1757, ceux qui vivaient intimement avec Jean-Jacques ne doutaient pas de sa folie et les esprits perspicaces pressentaient que telle serait la destinée inévitable de cet esprit soupçonneux, défiant, de cette imagination sensible à l'excès, qu'un rien suffisait pour affoler.

La réconciliation entre Rousseau et Mme d'Épinay fut de courte durée. Peu temps après, l'aimable femme dut se rendre à Genève pour recourir aux soins de Tronchin. Diderot crut qu'il était du devoir de Jean- Jacques de l'y accompagner et il le lui dit. Cela suffit

i, «Mme d'Épinay, dit M. Saint-Marc Girardin, vit bien vile ce qu'il y avait de vide et de gonflé, par conséquent de faux, dans Rousseau, ou plutôt le contraste malheureux qu'il y avait entre son génie et son caractère.... c Ce que les gens qui se font un rôle pardonnent le moins, c'est d'être pénétrés, et en même temps leur grimace est si visible au bout de quelque temps, que tout le monde la connaît. Dans la société de Mme d'Épinay, de Grimm, de Diderot, tout le monde savait que Rousseau jouait la comédie, un peu par caractère, un peu par manie, à lu fois charlatan et dupe comme on finit toujours par l'être. »

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pour faire perdre au philosophe tout sang-froid et toute mesure. Il crut que Mme d'Épinay était grosse et se sauvait en Suisse pour y cacher sa faute, il crut qu'on voulait lui faire endosser une paternité de Grimm, il crut toutes les folies imaginables*. Non content de ditlamer sa bienfaitrice auprès de Diderot, méconnaissant tout ce qu'elle avait mis de bonté et de délicatesse dans sa conduite, il lui adressa des lettres révoltantes d'ingratitude et de méchanceté; elles amenèrent une rupture qui celte fois fut définitive. Grimm, auquel il écrivit pour se disculper, lui répondit :

« Je ne connaissais pas votre monstrueux système, il m'a fait' frémir d'indignation; j'y vois des principes si odieux, tant de noirceur et de duplicité ! Vous osez me parler de votre esclavage à moi qui depuis deux ans suis le témoin journalier de toutes les marques d'amitië la plus tendre et la plus généreuse que vous avez reçues de cette femme ! Si je pouvais vous pardonner, je me croirais indigne d'avoir un ami. Je ne vous reverrai de ma vie et je me croirai heureux si je puis bannir de mon esprit lé souvenir de vos procédés : je vous prie de m'oublier et de ne plus troubler mon âme. »

L'indignation de Grimm s'explique aisément, car mieux que personne, il pouvait mesurer l'ingratitude du philosophe. Mais lesjjienfaits étaient ce que Rousseau pardonnait le moins et il se hâtait toujours d'être ingrat pour faire acte d'indépendance.

t. Ses odieux soupçons ont été soigneusement consignés dans les Confessions et ont fait foi pendant de longues années. Voir la Jeunesse de Mme d'Epinay, (Calmann Lé?y.)

La brouille avec Diderot suivit de près celle avec Mme d'Épinay. Dans la préface du Fils naturel, Diderot avait dit : « Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau, sous l'influence de son humeur chagrine et soupçonneuse, crut que son ami avait voulu le désigner et il lui en garda une mortelle rancune. Des amis communs amenèrent cependant un rapprochement, mais peu de temps après, Saint-Lambert revint de l'armée; Jean-Jacques, fort embarrassé pour le revoir après ce qui s'était passé avec Mme d'Houdetot, alla trouver Diderot pour lui demander conseil : « Avouez-lui franchement votre passion, dit le philosophe, mais donnez-lui pour excuse une ivresse qu'il doit connaître, et. priez-le de vous pardonner un moment de trouble et d'erreur. » Rousseau transporté lui saute au cou : « Vous me rendez la vie, lui dit-il, et le conseil que vous me donnez me réconcilie avec moi-même, dès ce soir je m'en vais écrire. » Quelques jours après Diderot rencontre Saint-Lambert qui lui parle de Rousseau avec mépris. « N'avez-vous pas reçu une lettre de lui, dit le philosophe étonné? — Je n'en ai reçu qu'une, reprend Saint-Lambert, à laquelle on ne répond qu'avec des coups de bâton. » Et il raconte que Rousseau, bien loin de s'excuser, lui a adressé un long sermon où, après lui avoir reproché sa liaison avec Mme d'Houdetot, il lui en montre les dangers, les conséquences et l'engage vivement à y renoncer. Diderot outré court à l'Ermitage, et dans une scène des plus vives, parvient aisément

à convaincre Jean-Jacques de fausseté et de fourberie*.

le citoyen de Genève ne pardonna pas à Diderot, et il rompit ouvertement avec lui en l'accusant d'avoir dévoilé à Saint-Lambert sa liaison avec Mme d'IIoudetot.

11 cessa dès lors toutes relations avec d'Holbach et toute la colerie holbachique.

Ainsi, et il est utile d'insisler sur ce point, la rupture avec Grimm, Diderot et leurs amis, tint à des causes d'un ordre purement privé. Assurément Rousseau ne partageait par toutes les idées de l'école philosophique, mais la différence des sentiments, l'éloignement des doctrines, ne furent pour rien dans la brouille; ses amis n'ignoraient pas combien ils différaient d'opinion avec lui sur certains points, mais cette diversité de vues n'avait jamais altéré leurs bons rapports, et ils avaient le bon goût de se laisser mutuellement une complète indépendance.

A la suite de ces divers incidents, Rousseau quitta l'Ermitage et Mme d'Épinay partit pour Genève où elle resta deux ans pour sa santé. Jean-Jacques prétendit qu'elle avait profilé de son séjour pour ameuter tous ses compatriotes contre lui :

« Tandis qu'ils travaillaient à Paris*, elle travaillait à Genève, dit-il. Grimm, qui dans la suite alla l'y rejoindre, acheva

1. <( M de Gastries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, disait avec colère: cela est incroyable, on ne parle que de ces genslà, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier, on ne s'accoutume point à cela. » [Chamfort, éd. Hetzel, p. 205.)

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