‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 63 sur 334 · Can fessions. Partie II, Livre XI · texte numérisé non relu

Can fessions. Partie II, Livre XI

appréciation qui résume bien la sensation causée par l'ouvrage de Jean-Jacques. Le Roy* , le spirituel lieutenant des chasses, écrivait à son ami Hennin, le 3 février 1761 :

« La tôtc me tourne, mon ami; je viens d'achever la lecture du roman tant attendu de Jean-Jacques. Malheur à celui qui lira cet ouvrage sans en avoir une forte envie de devenir meilleur, cet homme-là ne vaut rien du tout.

« Ce n'est pas qu'il n'y eût rien à reprocher à l'ouvrage. On dira qu'il n'est pas toujours aussi bien écrit que Rousseau le fait ordinairement, qu*il y a des choses qui avoisinent l'indécence, que souvent c'est l'auteur qui parle et non ses personnages. Mais je dirai moi que ces quelques taches et ces quelques négligences ne se laissent apercevoir que par des âmes froides, incapables de l'enthousiasme de la vertu, et que tout est effacé par l'intérêt le plus attachant, qui n'est pas suspendu, par des traités fréquents et complets d'une morale aussi raisonnable que sublime. Quel cœur de bronze peut ne pas se fendre en mille endroits de ce livre, et quelle âme de boue ne se sentirait pas élevée par l'héroïsme uniforme et sans chimère dont il est plein? 0 Julie ! 0 Wolmar! 0 Claire! Ah! mon ami, lisez vite cet ouvrage et venez savourer avec moi tout ce qu'il contient d'admirable. M. de la Popeliniére s'est avisé de donner dans le même temps un petit roman prétendu oriental, qui est écrit à faire vomir*.

1. Georges Le Roy (1725-1780), lieutenant des chasses des parcs de Versailles et de Hariy, collaborateur de ï Encyclopédie. \\ était très lié avec les d'Holbach (voir les lettres à Mlle Volland).

% Daira, histoire orientale. Paris, Bauche, 17C1. Deux parties, in-iâ. « C'est, je vous jure, écrivait Voltaire à Mme de Fontaine, un des plus absurdes ouvrages qu'on ait jamais écrits; pour peu qu*il (La PopeUniëre)

En vérité le financier parart là être le laquais du philosophe*. »

Jean-Jacques craignait cependant qu'on ne lui reprochat les inconséquences de sa conduite :

(( Mon grand embarras, dit-il, était la honte de me démentir ainsi moi-même, si nettement et si hautement. Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de fracas, après les maximes austères que j*avais si fortement prêchèes, après tant d'invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvaiton rien imaginer de plus inattendu, de plus choquant, que de me voir tout d'un coup m'inscrire de ma propre main parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurés'! »

Ces remarques sont fort justes. N'6lait-il pas étrange en effet de voir l'homme qui peu de temps auparavant avait montré avec tant de force dans la Lettre sur les spectacles les dangereuses émotions que cause la peinture des passions, n'était-il pas étrange de voir ce môme homme composer l'ouvrage le plus passionné et dépeindre Tamour sous des couleurs si vives, si chaudes, si troublantes, que, il l'avouait lui-même, toute fille qui lirait ce livre était perdue d'avance!

Le succès calma les inquiétudes que lui inspiraient ses contradictions et lui fit voir Paris, qu'il décriait si volontiers, sous un jour tout nouveau :

en fasse encore un dans ce goût-là. il sera de rAcadcinie ». 27 février 1761.

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