Inédite
% Confettions. Partie II, livre IX.
« Dans le monde, il n'y eut qu'un avis, dit-il; et les femmes surlout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. J'ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir besoin de l'expérience, autorisent mon opinion. H est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l'Europe, quoique les Français, liommos et femmes, n'y soient pas fort bien traités.... L'amitié, l'amour, la vertu, régnent-ils donc à Paris plus qu'ailleurs? Non, sans doute; mais il y régne encore, ce sens exquis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nous n'avons plus. La corruption désormais est partout la mémo, il n'existe plus ni mœurs ni vertus en Europe, mais s'il existe encore quelque amour pour elles, c'est à Paris qu'on doit le chercher*. »
Préoccupe de l'eflcl que ses inconséquences pourraient produire dans sa patrie, convaincu que ses concitoyens ne verraient pas sans douleur l'auteur de la Lettre sur les spectacles, celte lettre qui ne respirait que raustérilé et la vertu, écrire un livre de nature à pervertir les imaginations*, Rousseau prit la résolulion de ne pas envoyer un seul exemplaire à Genève. Cette plaisante détermination suffit pour apaiser ses scrupules et mettre sa conscience à Tabri. Nulle part cependant son ouvrage ne fut plus lu qu'à Genève,
i. ConfetsioM, Partie n, livre XI.
2. Plus tard, il disait i une dame de Genève : a J'écrivais pour des gens corrompus et je ne crois pas que mes concitoyens le soient assez pour avoir besoin d'être rappelés au bien par l'énergie de l'amour. » (julie von Bondeli, 4 août 1701.)
mais il y fit scandale, et les amis de l'auteur, les pasteurs eux-mêmes, ne purent cacher leur chagrin et leur désappointement. Sous la pression du parti austère et dévot, le Consistoire porta même des plaintes au grand Conseil ; il appela sa vigilante attention sur ces peintures vives et hardies, si dangereuses pour les mœurs des jeunes gens, et il fut un instant question de condamner la Nouvelle Héloïse; on se contenta d'interdire aux loueurs et loueuses de livres de louer ou de prêter cette œuvre malsaine*. Ainsi, par un juste retour des choses de ce monde, c'est Rousseau qui, à son tour, passe pour corrompre les mœurs de sa patrie I Cependant le bruit se calma peu à peu, et pour cette fois l'orage fut écarté.
Jean Jacques, dans son ouvrage, ne se bornait pas à peindre des plus brillantes couleurs et les passions et la nature, en plus d'un endroit il abordait les questions religieuses. Il était croyant, mais sous certaines restrictions :
« J*ai de la religion, mon ami, écrivait-il en 1758 à Vernes, et bien m*en prend, je ne crois pas qu*homme au monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les incrédules sans me laisser ébranler, les aimant, les estimant beaucoup sans pouvoir souffrir leur doctrine.... Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n'était pas immortelle. Voilà, ce me semble^ ce que la religion a d'essentiel et d'utile ; laissons le reste aux disputeurs. »
1. Extrait des registres du Consistoire et du Magnifique Conseili 22 jan« Tier 1761.
Ce ne fut pas sans inquiétude que ses amis le virent aborder ces questions, si délicates, si difficiles à traiter à répoquc et qui lui offraient mille chances de soulever des susceptibilités toujours en éveil :
({ A l'égard de ce que vous me dites de Wolmar, et du danger qu'il fait courir à Tèdileur, répond-il à M...., cela ne m'effraye point, je suis sûr qu'on ne m'inquiétera jamais justement, et c'est une folie de vouloir se précautionner contre l'injustice. 11 reste là-dessus d'importantes vérités à dire, et qui doivent être dites par un croyant. Je serai ce croyanl-là, et si je n'ai pas le talent nécessaire, j'aurai du moins l'intrépidité. A Dieu ne plaise que je veuille ébranler cet arbre sacré que je respecte et que je voudrais cimenter de mon sang, mais j'en voudrais bien ôter les branches qu*on y a greffées et qui portent de si mauvais fruits*. »
Le but de la Nouvelle Héloïse est de faire la leçon tout à la fois aux philosophes et aux croyants. L'auteur récrit à Yernes :
« Vos griefs contre Wolmar me prouvent que j'ai mal rempli l'objet du livre ou que vous ne l'avez pas bien saisi. Cet objet était de rapprocher les partis opposés par une estime réciproque ; d'apprendre aux philosophes qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants. Voilà le vrai but du livre*. »