décembre 1761. Housseau, ses amis et ses ennemis
lions, quel œil aura mon livre, s*il y en a déjà une seule feuille imprimée, et si le travail que je fais sur les épreuves n'est pas un travail perdu. Vous conviendrez, Monsieur, que tout cela n*est pas ordinaire, et qu'un autre dans le même cas, ne se fût peut-être pas inquiété moins que moi.
« Tout cela parait contre l'intérêt du libraire, j'en conviens ; mais cette réflexion, loin de me rassurer, est ce qui m'alarme, en me faisant présumer qu'un intérêt plus grand ou un pouvoir auquel il ne peut résister, le retient. Ma crainte n'est pas que mon livre soit falsifié de mon vivant, je le reconnaîtrais, j'aurais recours à vous, et vous me rendriez justice : mais que puis-je penser de celte impression feinte, et de ces délais affectés, sinon qu'on attend que mes maux aient achevé de me consiuner pour substituer sous mon nom un autre livre au mien sans que personne le désavoue et sans que vous-même, Monsieur, soyez instruit de cette fausseté? Si je pouvais donner à l'étrange conduite du libraire quelque interprétation plus favorable, je le ferais; mais pour moi je n'en vois point d'autre, à moins qu'il ne soit devenu fou. Les épreuves que je reçois ne sauraient me rassurer là-dessus, quand même je reverrais ainsi successivement tout le livre; ce qui est sur les épreuves ne signifie rien pour moi tant que je ne puis pas venir à bout de voir les feuilles imprimées; car qui peut m'assurer des changements qu'on y aura faits?
a Le traité avec Neaulme n'est pas pour imprimer leur édition, mais pour en faire sur leurs propres feuilles une autre parallèle à celle-là pour la Hollande et l'Angleterre ; je ne sais rien de ce traité que ce que m'en a dit M. Guérin et ce qu'ils m'ont marqué eux-mêmes; mais les uns et les autres en ont donné la négociation pour cause du retard de l'impression, et depuis que selon eux ce traité est enfin conclu, l'impression n'en va pas mieux. Ha proposition était donc de me substituer au sieur Neaulme et de me charger de l'édi-
tion étrangère aux mômes conditions. Au moyen de quoi Duchcsne eut fait son édition tout à son aise^ mais moi j'aurais été le maître de celle-là.
(( J*estime que tout Touvrage peut avoir environ soixante feuilles. Ils promettaient trois feuilles par semaine et ils promettaient que rou>Tage paraîtrait à la mi-janvier. La contradiction de ce double engagement me sauta aux yeux et me fit de la peine. 11 y a deux mois de cela, il n*y a pas encore une seule feuille de faite et ils promettent maintenant l'ouvrage pour le mois de mars. Soit ; mais Touvrage ne saurait être fait au mois de mars que dans Tintervalle il ne s'en fasse quelque chose. La seule chose que je demande et qui me paraît bien raisonnable à demander, c'est de voir les bonnes feuilles à mesure qu'on les tirera.
« Voici, Monsieur, la dernière importunité que vous recevrez de moi sur ce chapitre. J'avais déjà du penchant à voir mes craintes mal fondées, et la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire me rassure encore beaucoup. Après avoir pris les mesures qui m'ont semblé convenables, j'ai résolu de ne plus m'inquiéter de cette aflaire et de n'en garder que le souvenir que je dois à vos bontés ^ »
Ainsi, le 8 dcccmbre, Rousseau encore une fois est tout à fait rassuré sur le sort de son livre.
Le 12, c'est-à-dire quatre jours après, et sans qu'aucun incident nouveau soit survenu, il est derechef complètement affolé : Guérin est un traître, Duchesne est un traître, tous deux s'unissent pour livrer VÉmile aux jésuites!
Il l'écrit à Moultou et lui raconte dans les moindres
1. Inédite, MoLlmorency, 8 dccembi*e 176t. Bib. Nat. Mss. f. fr. n. a.
détails le complot abominable tramé contre son ouvrage*.
Mais c'est Mme de Luxembourg qui Ta livré pieds et poings liés à ce misérable Duchesne; il faut au moins qu'elle connaisse ce triste personnage, qu'elle sache à quelles mains elle a confié les destinées de VÉmile.
Donc, le 13 décembre, Rousseau prend la plume, et écrit à la maréchale pour accuser formellement Duchesne de déloyauté et de forfaiture.
« Je ne voulais point, Madame la Maréchale, vous inquiéter de rhistoire de mon malheur, mais puisque le chevalier vous en a parlé et que vous voulez y chercher remède, je ne puis vous dissimuler que mon livre est perdu. Je ne doute nullement que les jésuites ne s*en soient emparés....
Ce qu'il y a de très sûr, c'est que le libraire se moque de moi avec riropudeuce d'un coquin qui n'a pas peur, et qui se sent bien soutenu. Cette perte, la plus sensible que j'aie ' jamais faite, a mis le comble à mes maux et me coûtera la vie; mais je la crois irréparable, ce qui tombe dans ce gouffre-là n'en sort plus; ainsi je vous conjure de tout laisser là et de ne pas vous compromettre inutilement; toutefois, si vous voulez absolument parler au libraire, M. de Halesherbes est au fait et lui a parlé; il serait peut-être à propos qu'il vous vit auparavant ^ »
En même temps, Jean-Jacques écrivait à M. de Malesherbes et renouvelait pour la troisième fois ses accusations :