L’EMPIRE LATIN
même pas un demi-siècle d’existence. Néanmoins, pendant près de deux siècles, il y eut dans tout ce pays de Syrie, de l’Asie mineure à l’Égypte, des États francs actifs et tout dévoués au service du Christ. Les ordres religieux qui les défendaient, les Hospitaliers de Saint-Jean comme les Templiers, furent surtout recrutés de Francs; bien des milliers de chevaliers francs versèrent là leur sang pour de saintes causes. Ces États ne pouvaient pas être durables. Quelle résistance, le long de cette étroite côte, pouvaientils opposer aux formidables attaques des empires musulmans tout-puissants sur le Tigre et l’Euphrate? Ils durèrent assez pour enfoncer profondément dans cette terre le souvenir vivace de la France ; il y est resté comme une sauvegarde et une espérance, sinon comme un droit historique.
Les Turcs en effet, impuissants à empêcher le passage de la première croisade, se reformèrent bientôt. Bohémond de Tarente fut un moment leur prisonnier, et Antioche, menacée de très près, ne fut sauvée que par l’intrépidité de Tancrède de Hauteville. L'atabek de Mossoul, Nour-ed-din, enleva Edesse en 1144. Il voulut alors renverser les Fatimites d’Égypte, peut-être dans la pensée d’envelopper les chrétiens, par le sud comme par le nord, et de les jeter à la mer. Il y envoya une armée commandée par le Kurde Sïiirkuh. Les Fatimites furent vaincus. Le neveu de Shirkuh, Youssouf, surnommé Salah-ed-din, ou Saladin, supprima le khalifat fatimite, prit pour lui le titre de sultan, établit solidement son autorité au Caire, remonta aussitôt vers la Palestine, soumit très vite la Syrie et la Mésopotamie, battit les Croisés à Tibériade, y prit le roi Guy de Lusignan et la vraie croix, enleva Jérusalem (1187).
Ce fut une grande émotion par toute l’Europe, une injure vivement sentie, qui pourtant ne fut jamais vengée. Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion -vinrent reprendre Saint-Jean d’Acre. Ce fut tout le profit de cette croisade des rois. Richard donna au roi Guy File de Chypre qu’il venait de conquérir : il était bon en effet de songer à un refuge ; car bientôt les chrétiens n’allaient plus pouvoir tenir sur le continent.
Les Croisés attribuèrent leurs malheurs, en partie du moins, à la mauvaise foi des empereurs byzaniins, qui, s’ils ne furent pas nuisibles autant qu’on le crut aux chrétiens-
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d’Occident, ne leur furent jamais d’aucun secours: leur abstention en cette affaire, leur habileté à chercher partout quelque chose à gagner, étaient pour beaucoup trahisons.
C’est que Constantinople était déchirée, en ce temps, de Continuelles révolutions de palais ; la succession au trône n’y fut peut-être jamais plus troublée. Les Commène se disputèrent entre eux. Andronic Commène fut renversé, en 1185, par Isaac l’Ange, et l’histoire de la dynastie des l’Ange fut encore plus dramatique.
Venise, depuis qu’elle était une république libre, développait rapidement ses intérêts commerciaux avec l’Orient. Elle devenait le plus grand entrepôt de marchandises entre le Levant et l’Occident. Elle avait à Constantinople le quartier privilégié de Péra ; ses doges affectaient de porterie costume grec et avaient introduit dans leur cité le cérémonial de la cour de Byzance. Au milieu des désordres du Palais impérial, les privilèges des Vénitiens furent compromis ; en 1182 même, une populace surexcitée massacra à Péra un grand nombre de leurs marchands. L’idée yint alors à la Sérénissime Seigneurie de détruire l’empire grec ébranlé et de s’en approprier les dépouilles. Alors aussi, l’empereur Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, marié à l’héritière normande du royaume des Deux-Siciles, rêva d'aller conquérir la couronne de Byzance et de refaire l’unité de l’empire romain. Il mourut prématurément.
Un siècle d’expéditions guerrières des Croisés sur l’Orient l’avait profondément pénétré des influences occidentales ; il en était comme enveloppé partout.
Sous cette action, et sous celle en particulier du puissant empire d’Allemagne, portée glorieusement aux bords du Danube par Frédéric Barberousse, lors de la troisième croisade, la Serbie s’organise ; les diverses régions qui la composent se groupent autour des montagnes centrales de la Rascie, dans le pays actuel de Novi-Bazar ; leur unité est faite une première fois vers 1165 par Stéphane Némanya : il prend Nisch à l’empire grec, établit aussi sa domination sur la Dalmatie. Il se fait moine en 1195, et les Serbes l’honorent sous le nom de saint Siméon. L’un de ses fils, saint Sava, fut le premier archevêque national de la Serbie ; il eut son siège primatial à OujHoa ; le fils aîné de Nemanya, Stéphane Ier, prit le titre de kral, et même, en 1217, un légat pontifical le couronna roi de Serbie.
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La Bulgarie resta toute meurtrie du désastre que lui avait infligé l’empereur Basile II. Mais les Roumains, réfugiés depuis le commencement du moyen âge dans les Carpathes et quelques-uns dans les Balkans, retrouvèrent au xiie siècle le souvenir de Trajan et y reformèrent leur nationalité. Deux frères, Asan et Pierre, se rendirent à Constantinople pour se plaindre des impôts excessifs qu’Isaac l’Ange levait sur leur pays : ils furent outragés. Ils donnèrent à leurs amis le signal de l’insurrection, bâtirent à Tirnovo une église en l’honneur de saint Démétrius: Pierre y prit le titre de tsar. Dès lors, ils tentèrent de refaire l’empire bulgare du grand Siméon. Ils battirent une armée grecque à Berrhœa (1190); ils prirent Varna, Sofia, Philippopoli, Andrinople, ravagèrent la Thrace. Après Pierre et Asan, leur jeune frère J ohannitsa pénétra jusqu’au centre de la Macédoine et jusqu’à Belgrade ; un légat du pape vint à Tirnovo le couronner roi de Bulgarie.
L’empire grec était cerné entre les États francs du Levant et les jeunes États chrétiens dont la papauté consacrait la naissance au sud du Danube.
Le pape Innocent III arma contre l’Islam une puissante croisade. Les rois refusèrent de s’y engager, mais un grand nombre de seigneurs furent disposés à partir. Venise leur loua des vaisseaux et comme paiement reçut d’eux Zara, qu’ils enlevèrent en passant. Elle réussit même à les détourner sur Constantinople, sous prétexte d’y rétablir l'ordre et d’en faire la base de leurs opérations postérieures contre Jérusalem.
Constantinople fut prise, non sans peine, et affreusement pillée. Les vainqueurs se partagèrent les dépouilles de l’empire grec : c’était un plus merveilleux butin que celui même de la première croisade. Baudouin de Flandre fut empereur; Boniface de Montferrat fat roi de Thessalonique ou Salonique; le doge de Venise, Dandolo, prit le titre de baile ou despotès, et se proclama, au nom de la République, seigneur d’un quart et demi de l’empire grec; un autre Vénitien, Thomas Morosini, fut patriarche catholique de Constantinople. Il y eut un duché de l’Archipel, une baronnie d’Athènes, une principauté de Morée.
Mais il y eut aussi bien des jalousies excitées par le partage. Le roi Boniface fut peu docile à l’égard du Basileus Baudouin. Les Grecs se maintinrent invincibles sur quelques points: les l’Ange fondèrent le despotat d’Epire ou d’Arta, E. Driault. — Question d’Orient. 2
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les Commène l’empire de Trébizonde ; Théodore Lascaris fut empereur de Nicée.
11 semble surtout que la plus grande faute commise par les maîtres de cet empire latin fut de ne pas s’entendre avec les populations chrétiennes de la péninsule des Balkans, et, à cet égard, la croisade de 1204 marque un des points critiques de l’histoire générale, et notamment de cette histoire de l’Orient. Qui sait si elle ne fut pas l’unique occasion d’établir solidement sur le Bosphore de jeunes et vigoureux États chrétiens, capables, le schisme grec étant ainsi presque évité, de servir d’avant-garde à l’Europe contre les Turcs et l’Asie musulmane ?
Mais il y a à peine place ici pour ces réflexions. L’empire latin excita dès sa naissance l’hostilité de l’empire valaquobulgare qui fut son premier ennemi. La lutte fut ardente entre ces frères chrétiens, entre les Croisés et les Bulgares, ou Boujres, comme ils disaient, du tsar Johannitsa. Le 14 avril 1205, celui-ci remporta sur Baudouin la grande victoire d’Andrinople; il envahit la Thrace ; le Basileus voulut l’arrêter: en 1207, Baudouin fut pris et tué ; Johannitsa mourut la même année, et son empire lui survécut peu.
L’empire latin lui-même tomba vite en décadence, sous Henri de Flandre, puis Pierre de Courtenay, et enfin les fils de celui-ci, Robert de Namur et Baudouin II. Il fut peu à peu resserré autour de Constantinople par les Grecs, dont le patriotisme s’était réveillé dans le malheur. Les Comnène de Trébizonde devinrent bientôt les vassaux du sultan turc d’Iconium. Le despote d’Epire, un bâtard de la famille des l’Ange, fit la première tentative sérieuse pour restaurer l’empire grec; il fut battu sur les bords de la Maritsa par des bandes bulgares. Théodore Lascaris était plus puissant à Nicée : il avait avec lui le patriarche grec. Son gendre et successeur, Jean Doucas Yatatzès, prit Gallipoli dès 1235, puis Salonique. Il fut renversé en 1259 par Michel VIII Paléologue; celui-ci, deux ans après, justifia son usurpation : par surprise, presque sans lutte, il rentra dans Constantinople (1261).
L’empire grec reprenait pour deux siècles son existence pénible ; car, en dépit de cette restauration par les Paléologue, l’heure de la décadence est venue. Il sombrera dans les grands bouleversements de peuples qui continuent de troubler l’Asie.