‹ Question d'Orient depuis ses origines jusqu'aÌ€ nos joursChapitre 87 sur 131 · V. — La situation présente · texte numérisé non relu

V. — La situation présente

Dans cette seconde moitié du siècle, autour de ce plateau de l’Iran d’une importance plus grande encore que celle de Constantinople, les Anglais n’ont pas réussi à occuper fortement l’Afghanistan. Les Russes ont conquis tout le Tur- ^kestan ; ils ont fait tout le chemin pour se rencontrer avec leurs adversaires. Ce n’est pas à dire qu’ils doivent aller plus loin et vaincre aussi sûrement les Anglais que les khans de Boukhara et de Khiva ou que les brigands turkmènes. Il convient d’examiner à ce sujet les avantages respectifs des deux empires en présence, sans toutefois y fonder la moindre prophétie.

Les Anglais sont les maîtres d’un puissant empire : du

LA SITUATION PRÉSENTE

Cap de Bonne-Espérance à l’Australie, en passant par les détroits de Bab-el-Mandeb et de Singapour, ils régnent surtoutes les côtes de l’Océan Indien. Ils ont, pour ainsi dire, tiré l’Australie du néant, entrepris la conquête de l’Afrique orientale. Ils ont merv àlJeusement organisé l’Hindoustan ; ils en exploitent les richesses avec la plus grande habileté ; ils en tirent d’énormes fortunes. Cet empire est sillonné de voies ferrées rayonnant en tous sens, de part et d’autre des grandes lignes de Calcutta à Bombay, de Bombay à Madras. D’autres routes de pénétration se tendent vers les pays voisins, par la Birmanie vers la Chine, par l’Indus vers l’Afghanistan. Celle-ci a aussi un grand intérêt stratégique, pour les luttes possibles contre la Russie. Elle se. détache de la ligne Calcutta-Bombay à Allahabad, et, remontant la Djemma par Agra et Delhi, elle traverse le Pendjab par Lahore, coupe l’Indus à Attock, remonte le Kaboul à l’abri du camp retranché de Peïchawer et s’arrête au pied du col de Khaïber, à l’entrée des défilés qui conduisent à Kaboul. Elle est doublée dans le même intérêt par la ligne de Bombay à l’indus, qui serait spécialement destinée au transport des troupes arrivées d’Europe. Elle franchit l’Indus à l’est de Chikarpour , où elle est rejointe par la ligne qui vient de Kouratchi, port aujourd’hui bien aménagé, à l’embouchure du fleuve. De là, tournant les monts Solimans par le sud, elle traverse le col de Bolan et finit à Quettah. La distance de Quettah à Kandahar est à peu près la même que celle qui sépare Peïchawer de Kaboul, et il est à supposer que les armées anglaises pourraient occuper rapidement toute la partie orientale de l’Afghanistan.

L’Angleterre se préoccupe en effet de la défense de son empire, qui, autrefois isolé, loin des atteintes des puissances européennes, est maintenant en contact avec de redoutables rivales, la France sur le Mékong, la Russie sur les pentes du Pamir et de l’Hindou-Kousch. Elle a perdu les avantages de la position insulaire de la Grande-Bretagne, qui assura tant de fois son salut ; elle est devenue vulnérable comme toutes les puissances du continent, plus même que la Russie. Sa marine, si considérable qu’elle soit, a à défendre des terres bien vastes, éparses sur le globe entier. Toute sa force, aussi bien, repose sur sa réputation; depuis près d’un siècle elle n'a pas été mise à l’épreuve. Qui sait si elle serait capable de compenser Pinsuffisance de l’armée de terre ?

E. Driault. — Question d’Orient»

EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES

Pareillement, l’Angleterre a cessé d’exercer sur l’Extrême- Orient le monopole commercial et politique dont elle tira jadis tant de profits. Elle y fit la loi ; il arrive aujourd’hui qu’elle soit obligée d’y laisser à d’autres le premier rang. A cet égard, la récente guerre entre la Chine et le Japon est instructive. Le Japon, ouvert, depuis sa révolution de 1868, à tous les progrès européens, non pas par sympathie pour l’Europe, mais pour se défendre contre elle avec ses propres armes, devenu aussi très ambitieux en prenant conscience de sa force, disputa à la Chine la possession de la Corée. Il remporta sur elle d’éclatantes victoires, à Ping- Yang, sur le Yalou (juillet-septembre 1894) ; l’armée japonaise menaça Moukden, capitale de la Mandchourie. La flotte prit Port-Arthur et Weï-haï-weï (novembre 1894 — février 1895), fermant ainsi le golfe du Pe-tchi-li et menaçant d’affamer Péking. Les Chinois signèrent la paix de Simonosaki (16 avril 1895). La Corée fut proclamée indépendante ; Formose, les îles Pescadores, et surtout la presqu’île de Port-Arthur qui commande le golfe du Pet-chi-li, étaient cédées au Japon.

De cette façon, la Corée tombait réellement sous la dépendance des Japonais, et la Chine était àleur merci. Allaientt-ils transformer ce pays comme ils s'étaient transformés eux-mêmes, exploiter ses incalculables ressources, armer pour leur compte ses 500 millions d’habitants de tous les instruments de la civilisation, et ainsi dresser devant l’Europe le plus formidable danger qu'elle eut connue depuis les Mongols ? En un mot, le « péril jaune » etait-il déjà imminent ?

Les puissances européennes intervinrent. L’Angleterre pourtant s’y refusa, alléguant que les intérêts britanniques n’étaient pas atteints. Ce furent la France, la Russie et l'Allemagne qui invitèrent amicalement le Mikado du Japon à renoncer à Port-Arthur. Le Japon céda ; il ne garda que les Pescadores et Formose. La Chine, satisfaite de l’intervention européenne, assura depuis des avantages particuliers à la France, réserva à des ingénieurs français la reconstruction de l’arsenal de Fou-Tcheou, détruit en 1884 par l’amiral Courbet, la mise à l’étude des chemins de fer de l’empire.

La Russie y gagna plus encore, et prit part à la « curée » chinoise déterminée bientôt après par la politique allemande.

LA SITUATION PRÉSENTE

En décembre 1897, deux missionnaires catholiques allemands furent massacrés dans le pays de Chan-Toung ; un vaisseau allemand débarqua des marins dans la baie de Kiao-Tcheou ; le gouvernement de Berlin exigea une indemnité et obtint la cession à bail de ce point des côtes chinoises, à l’entrée du golfe de Pe-tchi-li, et le droit d’exploiter les houillères de la presqu’île de Chan-Toung. Le gouvernement russe aussitôt fit occuper Port-Arthur et la presqu’île de Liao-Toung, de l’autre côté du golfe de Petchi-li, et l’empereur de Chine lui reconnut des avantages analogues et notamment le droit de faire aboutir là le chemin de fer transsibérien sous le nom de transmandchourien. Les Anglais occupèrént dans des conditions semblables Weï-haï-weï, dans les mêmes parages ; la France occupa sur la côte méridionale de la Chine la baie de Kouang-Tchéou-Ouan, en se réservant l’espérance de s’établir ensuite dans l’île de Haï-nan.

Mais aussitôt les événements se précipitèrent avec une rapidité imprévue. La Chine esquissa un mouvement de révolte contre les « diables étrangers », et les Boxeurs assiégèrent les Légations à Pékin. Il y fallut une intervention armée de l’Europe, où le Japon montra la discipline et la belle organisation de ses troupes. Tout à coup, en janvier 1902, le monde entier fut étonné en apprenant l’alliance anglo-japonaise. Le Japon y trouva le moyen d’immobiliser l’alliance franco-russe et d’isoler la Russie : elle avait occupé la Mandchourie, sous prétexte d’assurer la police du chemin de fer ; elle menaçait de prendre peu à peu la Corée ; elle en commençait déjà l’exploitation.

Le Japon, en juillet 1903, lui demanda de renoncer à toute influence en Corée et de fixer la condition de la Mandchourie. Elle se prêta mal à cette négociation, qui fut rompue en février 1904. Ce fut la guerre de Mandchourie ; elle dura près de deux ans ; les Russes furent battus partout, sur terre et sur mer, notamment à Moukden et Tsou-shima ; ils perdirent Port-Arthur, et, comme la médiation des États-Unis s’offrait, ils consentirent à négocier.

La paix de Portsmouth, en septembre 1905, régla, sans doute pour longtemps, la situation politique de l’Extrême- Orient : la Russie renonça à Port-Arthur, à toute action sur la Corée, et évacua la Mandchourie. Les victoires des Japonais ont réveillé le monde jaùne. La Chine sort de sa

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torpeur, s’arme et s’outille à l’européenne, comme le Japon ; elle sera bientôt de taille à défendre son indépendance, et peut-être à reprendre sur les Européens les avantages qu’ils lui ont récemment arrachés. L’Extrême- Orient se fermera, ou, du moins ne sera plus aussi accessible aux entreprises politiques de l’Europe.

Il peut se faire, si l’on en juge par les derniers événements, que la question d’Orient en prenne à son tour une activité nouvelle, comme si le monde était condamné à un éternel balancement entre l’Orient et l’Extrême-Orient. Car la Russie, en quête de la mer libre, reviendra sans doute la chercher dans des régions moins éloignées de ce que l’on pourrait appeler son centre de gravité, qui est dans les pays de la mer Caspienne et de l’Iran, c est-à-dire qu'elle s’efforcera naturellement encore d’atteindre le golfe Persique et la Méditerranée.

Les Anglais peuvent en éprouver quelque inquiétude; car ils paraissent toujours moins avantageusement placés que les Russes. Ils se sont préoccupés déjà, pour s’assurer les meilleurs endroits de l’Asie antérieure, de construire une route plus rapide encore que celle du canal de Suez, c’est-à-dire une voie ferrée qui, à travers la Mésopotamie et la Perse, gagnerait l’Inde en évitant le tour de l’Arabie. Cette ligne partirait de Constantinople ou d’Alexandrette, et arriverait à Bagdad ; de là, par Ispahan, Yezd, Bender- Abbas, elle suivrait le rivage de la mer d’Oman et aboutirait à Kouratchi, à l’embouchure de l’Indus. Maîtres de la mer, les Anglais resteraient maîtres de cette ligne, qu’ils pourraient intercepter, détruire ou protéger, et par laquelle ils exerceraient une grande influence sur la Perse. Mais cette direction est mauvaise ; elle fut suivie par Alexandre de Macédoine au retour de l’Indus, et on sait les épreuves que son armée y souffrit ; depuis Bender-Abbas, elle traverse un pays désolé, et une voie ferrée ainsi établie ne pourrait pas avoir un grand intérêt économique.

L’empire russe, écarté de l’Extrême-Orient, pesant d’au tant plus lourdement sur l’Asie Centrale, peut paraître de plus en plus inquiétant pour l’avenir de la grandeur anglaise.

Il forme, d’un bout à l’autre de l’Asie, une masse compacte de 130 millions d’habitants, de 200 millions avant un demi- siècle. La. colonisation russe dans l’Asie centrale fait des progrès rapides ; la prédominance de la race slave

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y est désormais assurée et en maintiendra la puissante unité.

Cet empire a des richesses abondantes, dans la Caucasie, dans l’Altaï, dans l’Oural, dans le bassin du Don ; elles sont aujourd’hui en pleine exploitation, et il leur faut des débouchés ; il leur faut la mer : c’est pour la Russie d’une importance capitale. Elle l’a cherchée par Constantinople; elle l'atteint vers la Corée ; mais la Corée et la mer du Japon sont bien loin du centre de l’empire. Elle approche par le Turkestan de l’océan Indien, l’un des grands bassins commerciaux du monde ; le Turkestan devient le lieu de son expansion normale, à égale distance de Moscou et d’Irkoutsk, de la mer Baltique et de la mer du Japon, de la mer Noire et de la mer d’Oman. « Il serait au moins singulier que la Russie eût fait la conquête du Turkestan uniquement pour régner sur quelques oasis dont l'occupation coûte 23 millions par an1 ».Le Turkestan pour elle ne peut pas être un but, il est un chemin, vers l’Inde, vers la terre promise.

Elle a, pour appuyer - cette politique nationale, mieux encore, vitale, d’énormes armées. Elle a, à côté de ses régiments réguliers, les Cosaques, les cavaliers turcomans. Car, par le prestige de sa force, de son activité incessante, de ses triomphes depuis 50 ans, elle a enrôlé tous les contingents indigènes, tiers de se battre sous les bannières du grand tsar blanc. Grâce à un gouvernement à la fois paternel et ferme, grâce à des sympathies anciennes, à une égale simplicité de mœurs restées encore frustes et primitives, vainqueurs et vaincus se sont étroitement mêlés. La soumission des tribus turcomanes a été aussi complète que leur résistance avait été héroïque ; elles brûlent de reprendre sous les officiers russes les grandes chevauchées d’autrefois. Il ne nous appartient pas d’entrer dans des détails techniques sur la comparaison entre les armées russe et anglaise, entre l’innombrable et belliqueuse cavalerie de l’une, l’état-major plein de morgue et les cipayes résignés de l’autre. Il nous parait simplement qu’il serait plus facile aux Russes qu’aux Anglais de masser dans l’Afghanistan plusieurs centaines de milliers d’hommes.

C’est d’ailleurs dans cette vue que le gouvernement russe a jeté à travers l’empire des voies ferrées qui sont parmi

1. L. de Beylié, L’Inde sera-t-elle russe ou anglaise ? p. 6.

EN ASIE. — ANGLAIS ET RUSSES

les choses les plus étonnantes de notre temps, le Transsibérien et le Transcaspien.

La Russie veut encore établir une grande voie ferrée à travers la Perse, au départ soit de Tifïis, soit de Constantinople, par Trébizonde, Tauris, Téhéran, Méched, Hératet Kaboul ou Kandahar. Ce serait le grand central asiatique, et, vers le Transcaspien et les chemins de fer hindous, elle serait la grande artère commerciale de l’ancien continent.

Par toutes ces routes faites ou à faire, la Russie demeure la première puissance de l’Asie. Elle descend irrésistiblement vers le sud, comme poussée par une loi de la nature. Elle apparaît à la fois comme l’héritière des conquérants mongols, comme l’apôtre delà réaction chrétienne et européenne, èomme un des plus laborieux pionniers de la civilisation.

Ainsi les défaites des Russes en Mandchourie peuvent les rendre plus redoutables aux Anglais dans l’Asie centrale, et leur rivalité serait capable d’engendrer encore les plus grands conflits.

Mais, depuis le traité de Berlin, de nouvelles circonstances les ont engagés à d’autres relations. La Russie, écartée alors de Constantinople et des Balkans, y avait laissé la place, par la volonté même de l’Angleterre, aux influences germaniques, au commerce et à l’action politique de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne ; l’alliance, un moment étroite, de Guillaume II et du sultan Abd-ul-Hamid II, ouvrait aux Allemands la voie de l’Asie Mineure et de Bagdad, jetait à travers l’ancien continent, de Hambourg au golfe Persique, une large bande territoriale d’influence allemande. La Russie avait senti constamment ce danger depuis 1878; elle avait dû laisser l’Autriche s’établir en Bosnie-Herzégovine, un officier autrichien monter sur le trône princier de Bulgarie. L’Angleterre le sentit à son tour, et l’estima plus redoutable que le danger russe, au moins pour un temps. D’ailleurs il s’étendait pour elle au delà des limites de la question d’Orient ; il était mondial ; il était dans le développement considérable pris par l’industrie et par le commerce allemands, et en même temps par la marine de guerre allemande, dans la volonté arrêtée du gouvernement allemand d’ouvrir aux intérêts de son pays des débouchés proportionnés, dans l’âpre rivalité économique désormais engagée entre les Allemands et les Anglo-Saxons.

LA SITUATION PRÉSENTE

La diplomatie française ménagea le rapprochement des intérêts anglais et russes, et ce fut l’objet du traité anglorusse du 31 août 1907 : les gouvernements de Londres et de Saint-Pétersbourg se partagent amiablement l’influence sur les pays de l’Asie centrale, l’Angleterre gardant la meilleure place en Afghanistan, la Russie en Perse. Surtout elles s’accordent contre le commun adversaire, et elles entreprennent, en Asie Mineure et dans les Balkans, de contenir le développement de l’influence allemande.

Il est impossible de dire déjà ce qu’il faut attendre de cette sorte de révolution diplomatique. On ne peut que poser les nouveaux termes de la question. Du moins un important chapitre de l’histoire de la question d’Orient vient de se fermer, celui de la rivalité anglo-russe. L’événement est sans doute d’une importance exceptionnelle : c’est comme un tournant de cette histoire aux éternelles variations.

OUVRAGES A CONSULTER

De Gobineau, La Perse et le babysme.

De Waren, L’Inde avant et après la révolte de 1857.

De Beylié, L’Inde sera-t-elle anglaise ou russe ?

J. Darmesteter, Coup d'œil sur l’histoire de la Perse ; — Lettres sur l’Inde.

Baker, Les Anglais et les Russes dans l’Asie centrale

Bonneau, La révolte de l’Inde.

Forgues, La révolte de l’Inde : Revue des Deux-Mondes, 1858-

Rousselet, L’Inde des rajahs.

Lanier, Lectures géographiques, Asie : 2 volumes.

Ed. Thouvenel, Progrès de la Russie dans l’Asie centrale: Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1841.

A. Laugel, Les Russes sur le -fleuve Amoun' : Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1858.

E. Dulaurier, La Russie dans le Caucase : Revue des Deux- Mondes, 1860-1866.

G. Lejean, La Russie et l’Angleterre dans l’Asie centrale : Revue des Deux Mondes, juin-août 1867.

II. de Blerzy, Les Révolutions de l’Asie centrale : Revue des Deux-Mondes, 1874.

E. Driault, Les problèmes politiques et sociaux de la fin du XIXe siècle : Ch. x, la question chinoise ; — Ch. xi, les Etats-Unis, — Chez F. Alcan, 1900.

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