CHAPITRE PREMIER LES PROHIBITIONNISTES FRANÇAIS
Les prohibitionnistes français considèrent que l'union sacrée les investit du droit de traiter en ennemis « en prussiens de l'intérieur » selon l'expression du professeur Debove, tous ceux de leurs compatriotes qui fournissent de l'alcool, sous une forme quelconque, à ceux de leurs compatriotes qui méritent la même épithète puisque s'ils ne consommaient pas d'alcool, leurs fournisseurs disparaîtraient.
Ils ont des apôtres, comme M. Gustave Cauvin, qui dans sa conférence du 13 janvier 1917, à l'Hôtel des sociétés savantes, traçait leur programme dans les termes suivants :
Il serait immoral de supprimer l'alcool industriel et de ne pas supprimer les alcools de fruits qui sont d'un prix beaucoup plus élevé. Ce serait favoriser l'alcoolisme chez les classes riches et l'interdire à l'ouvrier.. .
L'alcool naturel, que certains croient moins toxique que « l'alcool artificiel » est le plus toxique, car il n'est pas rectifié : il ne faut donc pas se contenter d'interdire « l'alcool
industriel ». il faut interdire tous les alcools de fruits et autres...
Laissons boire du vin et de la bière, boissons hygiéniques dont nous nous occuperons plus tard : c'est une question sur laquelle il y aura lieu de revenir après la suppression de l'alcool...
Le programme est simple : après l'absinthe, l'alcool d'industrie; après l'alcool d'industrie, l'alcool de vin, de cidre, de cerises, etc., et ensuite le vin, la bière, le cidre.
Une petite brochure intitulée : Pour la Patrie, cite l'avis suivant (non daté) de l'Académie de médecine.
L'usage des boissons fermentées, si modéré qu'il soit, offre un danger.
« 11 n'est pas de médecin qui n'ait constaté la fâcheuse influence qu'exerce sur la santé l'habitude qu'ont beaucoup de gens, se croyant très sobres, de ne boire que du vin pur au repas, soit de prendre chaque jour après l'un des repas un petit verre d'eau-de-vie... »
Ce petit opuscule ne dissimule pas son origine. Il porte l'indication suivante : (maison Aberlen et Gle, à Vais. Ardèche).
L'eau minérale veut supprimer le vin.
Le 11 décembre 1916, M. Briand expliquait avec une naïveté, surprenante de sa part, l'usage que les prohibitionnistes entendaient faire de la guerre, en disant :
Le Gouvernement vous demandera la faculté de résoudre par décret toutes les questions qui intéressent la Défense nationale et que des lois sont trop lentes à régler ; particulièrement une grave question qui ne peut être réglée qu'en temps de guerre et dont la solution importe à la vie de notre pays,
à SOJl Salut, LA SUPPRESSION TOTALE DE LA CONSOMMATION DE
l'alcool.
C'est Joseph Reinach qui souligne ce passage dans le Figaro du 3 février. Cette locution: « une grave question qui ne peut être réglée qu'en temps de guerre», est inadmissible. Au contraire, M. Lloyd George a soin de dire : Des restrictions ne doivent pas être imposées dans des buts postérieurs à la guerre en vertu de conceptions relatives à l'état normal. » (Discours à Dundee, 1er juillet).
Les meneurs de cette campagne peuvent être fiers de4eurs succès.
L'absinthe, accusée de crimes que personne n'a prouvés1, avait été plus ou moins supprimée par la loi du 30 janvier 1907 et l'article 17 de la loi du 28 décembre 1908. La loi du 16 mars 1915 en a définitivement prohibé la fabrication, la circulation et la vente en gros et en détail. L'autorité militaire a donné à cette loi une singulière extension. Une circulaire signée du général Joffre, du 10 avril 1915 (2e division, 1CI bureau), visant l'article 7 de la loi du 9 août 1849, et la loi du 15 mars 1915, donne aux généraux un modèle d'arrêté pour interdire la vente aux militaires de tous grades et l'achat par ceux-ci de l'alcool et des boissons alcoolisées.
Or, l'article 7 de la loi de 1849 est ainsi conçu :
Les pouvoirs, dont l'autorité civile était revêtue pour le maintien de l'ordre et île la police, passent tout entiers à Fauûfité militaire.
Donc, l'autorité civile n'avait pas le droit d'interdire L'achat et la vente des boissons alcoolisées, autres que l'absinthe. La loi du 15 mars 1915 s'appliquait exclusivement « à l'absinthe et aux boissons similaires ». Par