CHAPITRE PREMIER QU'EST-CE QUE L ALCOOLISME
Quiconque ne suit pas le conseil que ne cessait de répéter Voltaire : « Définissez les termes ! » est suspect : car il reste dans le vague, dans l'indéfini, dans l'équivoque. Pour se comprendre, il faut s'entendre sur le sens exact des mots dont on fait usage.
Je demande aux personnes possédées de l'obsession anti-alcoolique, qu'entendez-vous par alcoolisme?
Le Dr J. Bertillon a publié, en 1904, un livre intitulé : L'alcoolisme et les moyens de le combattre jugés par l'expérience.
Il fait observer que « la définition du mot alcoolique n'est guère précisée ».
M. Jacques Bertillon cite une statistique de l'asile d'aliénés du département de Vaucluse : d'après un directeur, tous ses aliénés étaient alcooliques ; d'après son successeur, il n'y en avait plus.
Au congrès anti-alcoolique tenu à Lyon, en 1907, le Dr Lépine fit écarter un vœu gênant pour les instituteurs en disant : « Comment voulez-vous que nous demandions des sanctions contre les instituteurs alcooliques ? Nous ne pouvons pas dire où commence et où finit l'alcoolisme. »
Yves-Guyot. — Alcool. 5
Le Dr Jacquet demande : « Où commence l'alcoolisme ? » à cette question pas de réponse précise; et il arrive à ce diagnostic :
« On s'accorderait tant bien que mal, à admettre que les gens de vie active, au grand air, peuvent consommer, sans dommage, un litre de vin ou l'équivalent de sa teneur en alcool : au delà commencerait le mal... »
Alors le médecin n'établirait pas son diagnostic d'après l'état physique du sujet observé, mais d'après les renseignements que lui donnerait celui-ci : « Combien buvez-vous? — Un litre de vin. — Quelle est votre occupation? — Je suis camionneur. — Bien, vous n'êtes pas alcoolique. — Et vous? — Un litre et demi à peu près. — Bien, je vous inscris comme alcoolique ».
Le diagnostic dépendrait des dires de l'interrogé.
Depuis la guerre, dans les ambulances, on a pu constater la détestable influence de l'obsession anti-alcoolique sur certains médecins et chirurgiens. D'un coup d'oeil, ils classaient tel ou tel comme alcoolique, sans autres renseignements. Quelques fois, ils allaient jusqu'à lui dire : « Etendez votre bras, ouvrez la main ». Si le malheureux tremblait, aussitôt le diagnostic était fait ; et il était rangé dans la section des alcooliques.
Dans leur polémique avec M. Karl Pearson, sir Victor Horsley et le Dr Basil Price avaient divisés les parents en deux classes ; les uns buvaient, les autres étaient des abstinents totaux; « dans ce cas, disait M. Karl Pearson ils doivent être prêts à prouver que 67 p. 100 d'une population américaine qui contenait 32 p. 100 d'étrangers étaient des abstinents absolus^ 11 n'est guère douteux, croyons-nous, que ces 67 p. 100
d'abstinents, indiqués par les instituteurs d'école, représentent la classe que nous avons intitulée « parents sobres », dans le rapport d'Edimbourg, c'est-à-dire de gens buvant sans excès et sans accès ».
Le Dr Laitinen, finlandais dont les anti-alcooliques anglais invoquent volontiers l'autorité, dit qu'il appelle « abstinent » une personne qui n'a jamais pris d'alcool de sa vie, ou du moins pas depuis son mariage. Par. le terme « modéré » il indique une personne qui ne prend pas plus d'un verre de bière par jour, et par « buveur » il désigne une personne qui prend davantage,
Nous retenons donc ce fait : Les anti-àlcooliques ne donnent pas de définition de l'alcoolisme.
Ils s'agitent contre un mot variable et vague.