MINISTÈRE DE LA GUERRE
Département de Monsieur le Ministre Yandervelde.
Monsieur,
La commission officielle belge destinée à élaborer un projet de loi contre l'usage des boissons distillées croit, à juste titre, qu'une nouvelle loi aura comme résultat de favoriser la fabrication et la consommation de la bière.
La commission désire connaître l'opinion des industriels compétents, en ce qui concerne la teneur en alcool nécessaire à la consommation des bières fabriquées à fermentation basse et à fermentation haute et vous prie de bien vouloir répondre au questionnaire ci-annexé. Elle vous remercie d'avance.
La bière sans alcool est insipide, et de plus malsaine par suite des fermentations secondaires. Donc, il s'agit de bière qui servira de véhicule à l'alcool.
Ce n'est donc pas la passion anti-alcoolique qui pousse le gouvernement belge à proposer cette mesure : mais en Belgique et surtout dans les Flandres, il y a une foule de petits brasseurs qui sont en même temps propriétaires de débits. Le ministre, qui leur propose de les débarrasser de la concurrence des boissons distillées, compte sur leur reconnaissance électorale.
Dans sa proclamation de Nancy, le comte d'Artois, en 1814. disait : « Français, le jour de votre délivrance approche. Plus de tyran, plus de guerre, plus de conscription, plus de droits réunis ! »
Cette dernière promesse eut un tel succès que Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, ne la dédaigna pas.
Dans la furibonde déclaration de Vienne, lancée par les huit puissances contre Napoéon, elles énuméraient les crimes qui faisaient de Napoléon l'ennemi du genre humain. Elles caractérisaient ainsi le n°ll :« L'abolition des droitsréunis en faveur de l'ivresse publique ».
On ne dit pas qu'aucun diplomate du Congrès de Vienne ait fait observer que cette dénonciation contre Napoléon atteignait le comte d'Artois. Les apôtres de la tempérance n'ont pas souci de la coordination de leurs arguments.
En 1872, M. Jules Robyns fonda la Société française de Tempérance, association contre labusdes boissons alcooliques, Même ceux qui en abusent ne font pas l'apologie de l'abus. Elle avait pour secrétaire général, le D'Lunier. homme aimable. Ils m'en firent membre perpétuel, moyennant le versement d'une somme de 300 francs : mais je lui ai survécu.
76 LA QUESTION DE l'àLCOOL
Son journal publiait des travaux avec des épigraphes telles que celle-ci : « La mort est dans l'alambic », et M. Jules Robyns dépassait le but de la société quand il disait dans des discours, qui me faisaient regretter mes 300 francs :
« L'alcool tue tout, le corps comme l'esprit ; le buveur invétéré ne peut être ni un bon père de famille, ni un citoyen intègre, ni un soldat courageux. »
Le Dr Lunier et moi, nous nous rencontrions souvent à dîner dans divers endroits; étant voisins, nous revenions ensemble. Tous les deux, nous avions usé sans abuser, nous étions restés dans les limites du titre.
Je me permettais de faire observer au Dr Lunier qu'il n'en était pas de même de certains rédacteurs du journal et de certains orateurs de la société. Il me disait avec une condescendance sceptique.
— Nous pouvons bien boire un petit verre ; ni vous, ni moi, nous ne deviendrons jamais alcooliques parce que nous avons une bonne alimentation.
— Et alors, c'est parce que nous pouvons avoir une nourriture saine que nous pouvons boire des spiritueux i Les tempérants veulent en priver les pauvres diables qui ont besoin, pour faire un travail pénible, de calories que ne leur donne pas une alimentation insuffisante. Toutes les mesures tempérantes proposées sont des mesures de caste supérieure contre les parias.
Sans être un disciple de Le Play, le Dr Lunier, en sa qualité de médecin aliéniste, était paternaliste. Les sages avaient le droit de diriger ceux qu'ils ne considéraient pas comme tels. Mais de qui les sages tenaientils ce pouvoir ? Quel était le critérium de leur sagesse ?
Le grade universitaire ? Et les médecins du temps de Molière? Guy Potin fit condamner par la Faculté de Paris « la levure de bière née de la pourriture de l'orge ». Thomas Diafoirus a une lignée.
La Société de Tempérance s'éteignit doucement quand M. Jules Robyns et le Dr Lunier disparurent.-
En 1903, l'abbé J. Toiton organisa le premier congrès national anti-alcoolique. Il y présenta un rapport intitulé : Le rôle du clergé catholique dans la lutte contre l'alcoolisme. Il débutait en disant :
« Que sous cette forme moderne de lutte anti-alcoolique par la fondation de sociétés de tempérance et par l'engagement à renoncer à l'usage de l'alcool, évèques, prêtres et catholiques de France, en général, aient été lents à se mettre en marche, je ne voudrais ni ne pourrais le nier. »
Il s'agissait de rattraper le temps perdu. L'abbé J. Toiton remplissait sa brochure d'approbations d'archevêques et d'évèques. L'évêque de Quimper, M. Dubillard, plaidait les circonstances atténuantes pour ses ouailles :
« Sans doute on voit de temps en temps des malheureux dans les fossés, mais à cause du climat brumeux du pays, de l'absence de l'air vif, il faut souvent bien peu d'alcool pour mettre un homme dans cet état. Je connais des pays où on consomme beaucoup plus et où l'on a la réputation d'être sobre ! »
11 aurait fallu ajouter aux raisons de M. Dubillard que probablement, dans ces derniers pays, l'alimentation était meilleure et que la consommation de boissons spiritueusesou fermentées, au lieu de se faire par à coups, était régulière.
M. Perraud, l'évêque d'Autun, citait un passage de Jules Simon contenant cette phrase :
« Quand même il y aurait une coalition de toutes les municipalités de France pour clôturer les cabarets au moment où les fabriques éteignent leurs feux ; quand môme tous les patrons feraient à l'ivrognerie une guerre à mort, on ne vaincra pas, si on ne porte le remède jusque dans les cœurs. »
Quand M. Toiton a fondé la Ligue nationale contre V anti-alcoolisme, il aurait dû reprendre cette phrase ; nous savons par les agissements passés et actuels de ses membres qu'elle n'y a jamais pensé.
Elle s'est montrée aussi violente qu'active. J'ai vu un jour son porte-paroles habituel, M. Barbey, pris d'une véritable attaque de déhrium tempérant . L'éloquence de ces messieurs est calquée sur celle de l'armée du Salut. Toutes leurs métaphores sont guerrières, lis « livrent bataille contre le vice ». Ils dénoncent à l'exécration « les empoisonneurs publics ». Toute leur argumentation roule sur ce thème :
— Vous ne boirez pas, parce qu'il me plaît que vous ne buviez ni alcool, ni boissons fermentées.
En 1907, au mois de mai eut lieu à Lyon un grand congrès composé de toutes sortes de notabilités, parmi lesquelles se trouvèrent des maires, des adjoints, des fonctionnaires divers. M. Mandeix disait1 : « Ces congressistes me font un peu songer à un congrès de directeurs de monts-de-piété qui, réuni à Lyon, concluerait qu'il n'y a plus en France que des gens ruinés et qui engagent leurs matelas. »