LA NORVÈGE ET LA. SOBRIÉTÉ DES ABSENTS
que les populations de ces deux pays ne vivent pas de la même manière.
La population norvégienne comptait, à la fin de 1910, 2.400.000 personnes. Sa flotte marchande venait immédiatement après celle du Koyaume-Uni et des Etats-Unis. Au 12 janvier 1914, elle comptait 2.261 navires à vapeur représentant 1.161.000 tonnes nettes et 1032 voiliers représentant 607.000 tonnes nettes, soit un total de 1.768.000 tonnes.
A la même date, la France avait 1895 navires à vapeur représentant un tonnage de 980.433 tonnes et 15.824 navires à voiles et barques de pèche représentant un tonnage de 602.000 tonnes. La navigation comptait 98.600 marins et hommes d'équipage.
Il faut compter en outre pour la France 154.000 personnes employées à la pèche et pour la Norvège 115.000.
Si on comptait, comme en France, un homme par 16 tonnes, les équipages norvégiens compteraient 106.000 marins ; mais sa navigation étant plus économique que celle de la France, on doit compter une moindre proportion. Admettons 80.000; sur les 115.000 personnes engagées dans la pêche, il y a des femmes, des enfants sédentaires. Nous en retenons seulement 70.000.
La population masculine de la Norvège comptait 1.123.000 têtes au 1er décembre 1910 l. Il faut en déduire 586.000 enfants et jeunes gens de 0 à 19 ans: de 20 à 50 ans nous comptons 422.000 hommes. Une déduction de loO.OOO hommes embarqués, le plus souvent absents de Norvège, donne le chiffre de 37 p. 100.
1. Résultats statistiques du recensement général de la population française, t. I, 2e partie, p. lo3.
De ces 150.000 marins et pécheurs beaucoup boivent en route, dans les ports de relâche. Le vide qu'ils font en Norvège ajoute, au coefficient des pays où ils se trouvent, les verres de bière et de whisky qu'ils y consomment. Mais cette sobriété par l'absence est portée au crédit du système de Gothenbourg, quoique Gothenbourg soit Suédois et non Norvégien.
Si l'alcool est un poison, le gouvernement ne doit pas en faire un moyen fî.-cal ; il doit le prohiber.
En 1854, aux Etats-Unis, les législateurs de l'Etat du Maine eurent cette logique :
— Quels résultats cette mesure a-t-elle donnés ?
Le 14 mars 1892, le gouvernement du Canada nomma une commission, à la tète de laquelle était sir Joseph Hickson, chargée d'examiner les questions relatives au Liquor-Traffic dans les diverses parties du monde. EUe s'est livrée à une enquête consignée dans sept gros volumes in-8°, suivis d'un index. Le rapport fut déposé au mois de février 1895.
Voici ce que j'y trouve relativement à l'Etat du Maine (T. I., p. 315 et suiv.) :
La loi. promulguée en 1851, fut rappelée en 1855, rétablie en 1857. A peu près tous les ans, on l'a changée par des amendements. Ils étaient, en 1873, au nombre de 50 ou 60. II est probable qu'ils ont augmenté depuis. Presque toujours ces amendements ont eu pour objet d'ajouter un nouvel écrou à la loi. En 1884, par 70.783 électeurs sur 142.107, la prohibition fut annexée comme amendement à la Constitution de l'Etat.
L'amendement prohibe la fabrication et la vente des « boissons toxiques » [intoxicating liquors), sauf pour emploi médicinal ou industriel.
Mais le shériff de l'Etat du Maine se rend lui-même complice des empoisonneurs, si l'alcool est un poison. Car, que fait-il des alcools saisis? il ne les brûle pas, il ne les détruit pas. 11 les vend à d'autres Etats. Si les législateurs de l'Etat du Maine avaient la conviction que l'alcool fût un poison comme l'arsenic, ils seraient bien coupables.
La prohibition paraît avoir surtout produit comme effet, non pas la diminution de la consommation de l'alcool, mais l'augmentation du nombre des saisies. A Portland. dans l'Etat du Maine, ville de 36.400 habitants en 1890, spécialement étudiée par la commission, le nombre des mandats de perquisition et le nombre des saisies effectuées suivait la progression suivante :
Mandais. Saisies.
Tels sont les derniers chiffres que donnait le rapport. Mais pourquoi ces variations?
Lhon. Chas. L. Libby, ancien président du Sénat du Maine, ancien maire de Portland, ancien attorney de l'Etat du Maine de 1873 à 1878, explique fort bien les effets de la prohibition dans l'Etat du Maine.
« Je pris, dit-il, mes fonctions d'attorney sans les avoir demandées, avec l'intention, non pas de rechercher les effets
de la loi, mais de rappliquer sérieusement. Pendant les cinq ans que je restai en fonctions, j'ouvris 1.000 poursuites, je prononçai environ pour 80.000 dollars d'amendes. Les affaires de liqueur dépassaient de beaucoup toutes les autres. »
Quels étaient les effets de ces condamnations? L'hon. Chas. L. Libby finit par s'en préoccuper et alors il trouva qu' « il avait ruiné, rejeté hors des affaires certains hommes, mais ces hommes étaient employés par d'autres. Seulement, en présence des risques à courir, la moralité de ceux-ci était d'un niveau inférieur à ceux qu'il avait envoyés en prison ».
Alors le commerce des liqueurs fortes prit une autre forme. Les déclarations de clubs se multiplièrent. Les jeunes gens les fréquentèrent et y consommèrent plus qu'ils n'auraient consommé dans des public houses.
Dans les public houses, ils auraient bu ; dans les clubs, ils ajoutèrent à la boisson « le jeu et d'autres vices », dit l'hon. Chas. L. Libby.
Ce ne furent point les seuls effets démoralisateurs de la « Prohibition » qu'il constata. Les liqueurs fortes étaient proscrites des lieux de vente; mais alors elles s'emmagasinèrent dans les maisons particulières. Des enfants qui ne seraient pas allés les consommer au bar les trouvèrent à la cuisine.
Une industrie se créa, celle des colporteurs de liqueurs qui les portaient dans la poche.
Enfin, il y eut d'autres effets démoralisateurs. Le parjure devint monnaie courante devant les tribunaux qui ne furent plus occupés que par des cas relatifs aux boissons.
De pareilles mesures ont un effet infaillible. C'est de pervertir ceux qui sont chargés de les appliquer. La corruption de la police faisait partie des frais généraux du commerce des liqueurs.
Enfin, M. Leander Cram, shériff du County de Cumberland, répond à cette question : « Quelle est la principale difficulté dans l'application de la loi? Réponse : La déloyauté. — La déloyauté de la part des agents? Réponse : — Oui. »
L'hon. judge Gould.de la « municipal court » de Portland, dit : « Les marchands de liqueurs ont l'habitude de payer des droits aux agents pour obtenir la permission de continuer leurs affaires ».
A Portland, la loi est un « football » politique. Les variations qu'on voit dans les chiffres publiés indiquent les variations des hommes portés aux affaires. Tantôt ce sont les prohibitionnistes farouches qui y arrivent, tantôt ce sont des hommes qui font des accommodements avec les trafiquants de liqueurs La corruption joue son rôle.
L'évèque épiscopal du Maine, le Right Rev. Dr Nely dit :
Je ne pense pas que ceux-mèmes, parmi les plus enthousiastes de cette mesure, puissent dire qu'elle a rendu quelque service appréciable dans nos villes.
Le Rev. Dr Healy, évêque catholique du Maine, qui avait été curé d'une des grandes paroisses de Boston, dit :
La prohibition produisit les plus mauvais effets. Les gens pauvres prirent comme règle de se mettre en opposition avec elle.
On lui posa cette question :
— Pensez-vous que la loi prohibitive a eu pour effet de démoraliser les efforts des tempérants ? — Avec nous, elle a eu cet effet. La politique s'en mêle. Elle provoque l'arbitraire de la police. Elle oblige au parjure de pauvres gens, par peur d'aller en prison. Cette loi, c'est l'oppression du pauvre. Un homme riche peut toujours avoir les liqueurs fortes qu'il désire. Cette loi n'est exécutée que contre les pauvres.
On a fait un monopole, le monopole d'un poison, horreur ! Un « state commissionner » vend de l'alcool pour l'usage médicinal ou industriel. Mais, auparavant, il le fait acheter. Le général Neal Dow dit :
Si le « state commissionner » dit à l'agent local de Portland : Vous achèterez vos liqueurs seulement à une des quatre maisons que je vais vous désigner! celui-ci n'a pas le choix. 11 faut qu'il se conforme à cet ordre.
Et cet ordre n'est pas désintéressé, tout au moins au point de vue politique.
Les mesures prises contre la vente de l'alcool à Portland n'ont point diminué la consommation. La vente de l'agence seule représentait 10.615 dollars en 1881 et en 1892-93, 84.848 dollars.
Tels sont dans TEtat du Maine, les résultats du système de la prohibition. Us ne préservent pas de l'intoxication physique, mais ils provoquent une intoxication morale, pire que celle qui existait en France pour les cabarets sous le régime de la loi de 1854.
Ils sont à peu près les mêmes dans les autres états où la prohibition est en vigueur.
Des ouvriers s'entendent pour ouvrir en faveur de leurs camarades des débits de boissons. Les épiciers cachent le whisky dans de grands coffres à glace. Un
tonneau de bière est envoyé à une station de chemin de fer. Personne ne le réclame, il est mis à la consigne. Les gens altérés savent qu'ils l'y trouveront; ils boivent et paient à l'employé de chemin de fer qui est de garde.
Toutes les personnes qui ont voyagé aux Etats-Unis ont des histoires amusantes à raconter sur le passage d'un Wet state (d'un Etat mouillé) à un Dry state (à un. Etat sec).
Voici encore quelques-unes des constatations faites par la commission canadienne :
Alaska.
Malgré les efforts, les dispositions prohibitives sont violées. La fraude est un genre d'affaires qui jouit d'une grande popularité. Des distilleries clandestines ont été fondées sur divers points du territoire.
lowa.
La loi de prohibition de lowa autorise la vente de spiritueux uniquement dans un but pharmaceutique, médical, mécanique et religieux ; mais il faut obtenir un permis spécial autorisant ce genre de commerce. Le rapport dit : « Certains prohibitionnistes très convaincus estiment en toute honnêteté que la loi est appliquée dans toute sa rigueur dans les districts ruraux ; mais le fait est que, dans nombre de ces sec-* teurs, il n'y aurait pas de cafés, même si une loi de licence était en vigueur. Les prohibitionnistes eux-mêmes ne vont pas jusqu'à prétendre que la loi est rigoureusement observée dans les villes ».
L'application de la loi a été obtenue, on peut le dire, par la force. Pour les marchands de spiritueux, ce fut l'occasion de mauvaises affaires.
— Nous avons, disent les déposants, de soixante à quatrevingts cafés ouverts ici en violation directe d'une loi qui fut solennellement promulguée, mais ils sont ce que l'on pourrait appeler tributaires des agents du gouvernement. Ces établissements paient 25 dollars par mois et il est entendu tacitement que les agents ne les inquiéteront pas.
Maine.
Le Maine est spécialement important parce que la loi de
prohibition est inscrite dans son Livre de statuts depuis quarante ans et a été continuellement amendée en vue d"ètre rendue plus effective. Le rapport dit : « La statistique montre que le fait de la prohibition du commerce des spiritueux formant une partie de la constitution du Maine n'a pas eu pour effet de raffermir la vie religieuse des familles dans l'Etat et que l'influence de la religion est en train de s'affaiblir. »
.Ye w -Hampshire.
Les proportions des arrestations pour ivresse sont toutes relativement élevées.
Ces résultats d'intoxication morale provoqués par la prohibition ne l'ont pas empêchée de s'étendre. En 1897, elle fonctionnait dans huit Etats : la Caroline du Sud, le Dakota du Nord, le Dakota du Sud, l'Iowa, le Kansas, le Maine, le New-Hampshire, le Vermont, dans le territoire indien des Etats-Unis. L'Alabama, le Dakota du Sud, le New-Hampshire, le Vermont après l'avoir pratiqué ont changé de système : l'Arizona, l'Arkansas, le Colorado, la Géorgie, l'Edaho, le Mississipi, la Caroline du Nord, l'Ûklahoma, i'Orégon, Washington et la West Virginia y ont eu recours. 11 y a actuellement, sous ce régime, 18 Etats sur 48. Il faut y ajouter le Dakota du Sud qui Ta repris en 1016.
Un référendum en 1908, abolit à 600 voix de majorité la prohibition dans le Maine ; mais elle n'en a pas moins été maintenue.
Ces Etats sont de petits Etats : sept d'entre eux en 1915 avaient moins d'un million d'habitants. Le Maine, qui est célèbre pour avoir institué la prohibition, avait 627.000 habitants en 1870, il en a 767.000 maintenant, soit une augmentation de 22 p. 100, tandis que la population des Etats-Unis a passé de 38.600.000 habitants ci 100.400.000 soit une augmentation de 160 p. 100. Le Maine est donc resté de beaucoup en arrière.
Si la prohibition avait supprimé toute boisson alcoolique dans ces dix-huit Etats, on arriverait au résultat suivant. La consommation des boissons alcooliques a passé de gallons 7.70 par tète en 1870 à gallons 22,68 en 1913. L'ensemble de ces Etats représente une population de plus de 28.765.000 tètes soit plus d'un quart de la population totale des Etats-Unis. Si la prohibition y a supprimé la consommation de toute boisson alcoolique, il faut augmenter de plus d'un quart la consommation du reste des Etats-Unis. La consommation par tète ne serait plus de 22,68 mais de près de 29 gallons 1 (140 litres).
La moyenne des aliénés est par 100.000 habitants pour tous les États-Unis de 66.1. Sept États prohibitionnistes sont au-dessus de cette moyenne : le chiffre du Colorado est de 90,4.
La moyenne 2 des personnes condamnées en 1910 est de 521,7 pour 100.000 personnes : cinq États prohibitionnistes dépassent cette moyenne : le Colorado avec 010,4; le Maine, 707,5; Washington, 964,9; TArizona, 3.392,6.
En 1910, M. Louis Skarzynsky avait fait aux Etats- Unis une enquête sur les rapports de la criminalité et de la prohibition. Son travail n'a pas été publié : mais il m'a communiqué un certain nombre de ses résultats d'après lesquels non seulement la statistique criminelle ne prouverait rien en faveur de la prohibition, mais prouvait contre.
En 1908, un Prohibition party national s est fondé, il a