CHAPITRE II
D'après Pierre le Grand, « la joie de la Russie, c'est de boire », mais elle n'a pas grand chose à boire; 2 à 4 millions dhectolitres de vin; 4 millions d'hectolitres de bière pour une population de plus de 130 millions d'habitants dans la Russie d'Europe. Si elle veut donc se livrer à la joie, elle doit consommer de l'eaude-vie.Le monopole n'est pas une nouveauté pour elle, c'est une institution qui date de 1598. Elle a parcouru des phases diverses.
Abolie en 1863, elle fut rétablie par M. Vitte, ministre des Finances, le 1er janvier 1895 dans les quatre provinces de Perm, d'Orembourg, de Samara et d'Oufa, ayant une population de 10 millions d'habitants sur une superficie de 800.000 kilomètres carrés, équivalente à celle de la France et de l'Italie. Cette population consommait 200.000 hectolitres d'alcool. Ce n'était pas beaucoup. Si le moujik aime à boire, il n'a pas occasion de boire souvent, et alors quand l'occasion se présente il a une tendance à en profiter plus que de raison.
Jusqu'à la Révolution de mars 1917, l'Empereur de Russie était le « petit père » de ses sujets; il devait veiller sur eux et les préserver du mal.
Alors l'Empereur de Russie se dit : Au lieu que le moujik puisse s'attarder au cabaret, je vais l'obliger à emporter la vodka chez lui pour l'y consommer tranquillement; s'il en boit trop, il sera tout rendu pour la cuver.
Il décréta le monopole, non de la fabrication de la vodka, mais de sa vente.
Les débits d'alcool étaient tenus par des fonctionnaires qui, touchant des traitements fixes, n'avaient aucun intérêt à développer la consommation. Une trentaine de ces fonctionnaires étaient membres de la noblesse. Ces débits avaient pour caractéristique de n'avoir ni siège, ni verre, ni tire-bouchon.
La fiole qu'on y vendait était scellée avec une vignette et il était absolument interdit de la déboucher sur place. On entrait, on payait, on emportait. Le débit n'était ni un cabaret, ni un bar.
Le moujik, une fois en possession de sa bouteille, sortait du débit. Arrivé dans la rue, il trouvait un industriel qui possédait ce qu'il n'avait pu trouver dans la boutique, c'est-à-dire le tire-bouchon.
Celui-ci lui en offrait l'usage avec une croûte de pain et un morceau de hareng: pendant qu'il débouchait la bouteille, le moujik mangeait la croûte de pain et le filet de hareng.
Mais, comme, en se livrant a cette occupation dans la rue, il avait peur d'être dérangé par la police il se dépêchait de boire sa fiole d'eau-de-vie et il retournait en chercher une autre.
De sorte que le résultat final était celui-ci : Au lieu de consommer comme autrefois, bien à l'abri, plus ou moins lentement, de l'alcool dans un cabaret, autour
d'un bon poêle, le paysan russe l'absorbait en toute hâte, en plein air, quelquefois par 30 degrés de froid1.
D'après les rapports des comités de tempérance qui recevaient chacun une subvention annuelle de 50.000 roubles (133.000 francs) et qui étaient présidés par les fonctionnaires du monopole, l'ivresse publique augmenta aussitôt : dans la ville de Ztatooust, du 1er janvier au 16 août 1895, il y eut 265 cas d'ivresse publique au lieu de 155, soit une augmentation de 68 p. 100; de même à Orenbourg, etc.
Le professeur Friedmann, qui vient d'être nommé directeur des contributions indirectes, dans son important ouvrage sur le monopole de l'alcool en Russie, reconnaît que le monopole a augmenté l'ivrognerie en Russie.
Le monopole avait pour but de supprimer la consommation sur place et il l'avait réjetée dans la rue. Rien de plus curieux que l'effarement des comités de tempérance, en constatant ee résultat. Ils cherchaient comment établir la consommation sur place dans de bonnes conditions. Ils se préoccupaient d'ouvrir aux buveurs d'alcool des tratkirs, établissements où l'on mange des tartines en buvant des boissons chaudes, mais d'où l'alcool était proscrit. Dans les brasseries l'alcool était aussi proscrit. Le moujik apportait sa fiole eu eaehette et en mélangeait le contenu à la bière. Les comités de tempérance cherchaient en vain de quelle manière régulariser ees fraudes.
Cependant si ironiques qu'eussent être été les conséquences de cette institution, le ministre des Finances
t. Y. Bulletin de YJnstitut général de psychologie-, octobre 1903. Le monopole en Russie par M. Yourévitcli.
l'étendit au 1er janvier 1898 à un territoire de 1.800.000 kilomètres carrés, comprenant 50 millions d'habitants.
En 1904 quand le comte Vitte fut remplacé par M. Kokowsov le monopole englobait toute la Russie.
Si le nombre des débits augmentait, les cas de fraude augmentaient aussi : de 6.000 en 1897, ils passaient à 48.000 en 1909 x. Les prix furent augmentés, mais ne diminuèrent pas la consommation, de 72 millions de vedros en 1904 ^5.600.000 hectolitres) elle serait passée en 1913 à 104 millions (13 518.000 hectolit La consommation par tète avait passé de 0,49 vedros par tête, moyenne de la période 1904-1908 à 0,61 vedros, moyenne 1909 à 1913, soit de 2',51 à 31,Ul. Le titrage de la vodka à 40° est une erreur. Tandis que la forte sensation.de l'alcool est éprouvée dans l'absorption d'un verre d'eau-de-vie à 50 ou 55 degrés, le buveur ne la trouvant pas dans le premier verre d'une boisson à 40 degrés, la cherche dans un second verre et peut se laisser entraîner indéfiniment sans trouver autre chose que l'ivresse.
Volontiers les partisans du monopole Russe le représentaient comme ayant un but moral et non un but fiscal. Cependant le régime du monopole, loin de faire prendre au russe l'habitude déboire régulièrement de l'alcool à doses modérées, avait aggravé ses accès deboisson. Ce ne sont pas seulement les moujiks qui ont ce défaut.
Un roman célèbre, dont je ne me rappelle pas le titre, débute en montrant un jeune homme monté sur le
l. V. Le monopole de l'alcool en Russie. Communication par M. Le) la Société d'Economie politique. (V. Journal des Economistes, juin 1917).
bord d'une fenêtre, buvant par bravade un litre de rhum d'un seul coup. Cn officier d'artillerie français a publié, il y a quelques années,, un volume intitulé : Mon régiment. Ayant été affilié à un régiment russe, il était allé lui rendre visite. Il raconte qu'en son honneur, ses officiers organisèrent une buverie dont on l'engagea à se méfier : et la description qu'il en fait prouve que le conseil était sage.
A voir certains Russes boire du Champagne à Paris, des naïfs croient que ce sont de bons clients. En 1913, ils en avaient acheté 8.700 hectolitres, tandis que la Belgique en avait acheté plus de 60.000 et la Grande- Bretagne plus de ">9.000 hectolitres.
Les Russes ne boivent régulièrement ni vin, ni eaude-vie. « Leur joie de boire » est spasmodique.
Naturellement, les prohibitionnistes ont beau jeu. Ils dénoncent avec véhémence les scandales de l'ivresse publique, aggravée par le monopole, et ils ne se heurtent pas à la résistance que présenterait des habitudes inhérentes à la vie quotidienne.
Le comte Vitte, qui cherchait un moyen de revenir au pouvoir, dénonça la gestion de M. Kokovtso comme trop fiscale. L'empereur Nicolas renvoya M. Kokovtso et, par un rescrit du 30 janvier 1914, dit à M. Bark, le nouveau ministre des Finances, que « la prospérité financière de l'Empire ne peut plus longtemps reposer sur la destruction des énergies spirituelles et productive dune foule de ses loyaux sujets... surtout depuis qu'à la fois la Douma et le Conseil d'Empire ont porté intérêt à cette situation en s'occupant de la revision du régime de l'alcool
M. Letort dit qu'à ce rescrit répondit d'un bout à
l'autre de la Russie une extraordinaire poussée de véritable rage antialcoolique. C'estun hydromane qui constate ce fanatisme qu'il admire. On ferma 1.149 débits.
La guerre éclate. Le grand-duc Nicolas, généralissime, ordonne la fermeture immédiate, pendant la durée de la mobilisation, non seulement pour les troupes comme le fait l'Allemagne au même moment, mais pour toute la population civile aussi, de tous les débits même de vin et de bière, sauf les établissements de luxe. Cette mesure temporaire est prorogée et accentuée par la suppression des exceptions. Un règlement de prohibition est adopté par le Conseil des ministres du 26 octobre 1914 et confirmé par le tsar. C'est le régime actuellement en vigueur. Pour la vodka, les boutiques du monopole demeurent fermées. Pour tous les autres boissons, les autorités militaires, suivant le cas, et ailleurs les autorités provinciales ou locales reçoivent la faculté d'option locale jusqu'à la fin de la guerre. Elles en ont usé en nombre, les grands centres en tète, Petrograd, Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa, etc.. Cinquante deux villes au 1er novembre r.Jli s'étaient prononcées pour la durée de la guerre « et si possible pour toujours », quinze jusqu'à la fin des hostilités.
Le 30 juin 1916, enfin, la Douma aurait voté la prohibition nationale pour l'après guerre de toutes les boissons quelles qu'elles fussent, exception faite pour les vins qui demeurent soumis à l'option locale.
La Ligue nationale contre l'alcoolisme exulte que la mesure ait empêché des cas d'ivrognerie, soit ; mais je me demande si la privation de toutalcooldanslarationdes troupes a développé leur énergie et leur puissance de résistance. Est-cequeleurration quotidienne leurfournitrégulièrement le nombre de calories indispensable?
Voilà un point que les exaltés de la Ligue nationale contre l'alcoolisme n'ont pas examiné, et n'examineront pas, et cependant il est essentiel.
Le monopole russe n'avait eu qu'un succès : de fortes recettes pour le Trésor.
Vvv-hrvni. — AlCOOl. 14