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CHAPITRE II

Les tables obéissent aux commandements muets, dansent le menuet, et devinent, le tout conformément aux lois ordinaires de la science.

Un mois ne s'était pas écoulé, que déjà, la seconde partie de nos prophéties commencait à s’accomplir. On échappait aux lois physiques, on rompait avec la matière, ou plutôt on la dotait sans vouloir le reconnaître, de deux propriétés parfaitement spirituelles, l’OBÉISSANCE et la sAGACITÉ.

Déjà quelques journaux nous les avaient fait pressentir, et et lorsqu'on nous reprochait d’en avoir accueilli trop promptement la nouvelle, on oubliait que nous l’attendions depuis longtemps et ne devancions l’avenir qu’en raison de notre profonde connaissance du passé.

Dans tous les cas, la science nous suivait d’asséz près, et nous ne croyons pas nous tromper en rapportant encore à M. Bonjean, membre de l’académie royale de Savoie, l’honneur d’avoir proclamé le premier ces deux précieuses acqui— Sitions de la matière. Grâce à lui, nous apprenions que les tables répondaient à toutes les questions possibles, avec cette réserve toutefois : « que ces réponses n'étaient et ne pouvaient

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étre que la réflexion de la pensée de la personne qui les provoquait. »

Nous sommes toujours étonné de la promptitude avec laquelle on se hâte de compromettre sa parole. Il semble que l’on craigne d'arriver le second à l'erreur et trop tard aux cruels démentis de l'expérience!

Au reste, cette déclaration de M. Bonjean, toute restriclive qu’elle fût, produisit d'autant plus d’effet, qu’elle était suivie d'un premier cri d’effroi. « Pères et mères, s’écriait le narrateut en términant son récit, époux qui tenez aù repos de vos moitiés, méfiez-vous de la chaîne magnétique en général, et de la danse des tables en particulier. »

Avant cette déclaration solennelle, les esprits clairvoyants avaient déjà cru reconnaître quelque indice d'intelligence dans ces luttes réitérées de certaines tables avec MM..Séguin et de Montgolfier, mais il appartenait au savant piémontais et bientôt à M. le comte de Gasparin, de mettre la chose hors de doute.

Forcé d’abréger par la crainte d’enfanter un nouveau VOfume, nous choisissons, au hasard, parmi tous ces prodiges d’obéissance et de sagacité.

Et déjà, qui donc n’admirerait pas la première de ces deux qualités dans ces soulèvements sans contact obtenus, cette fois, non plus au moyen d’un ordre général « proféré avec force » (1. 48 ) mais « au moyen de pensées à peine conçues, que la table PRÉVIENT EN VENANT AU DEVANT DES MAINS, AVEG UNE VIGUEUR PRESQUE EFFRAYANTE. (1. 23).

Obéir à la pensée était déjà magnifique, mais la prévenir ! c’est quelque chose de plus.

Que devient, cependant, cette obéissance auprès de celle d’une autre table, qui, piquée de la tarentule et condamnée à valser, « lève chaque pied tour à tour, frappe la mesure avec l’un et avec l’autre, et reproduit exactement le rhythme de la musique qui vient d’être chantée, table comédienne, qui, «se conformant de la manière la plus comique à l'invi-

tation de danser le menuet, prend des airs de grand’mère, accomplit gravement un tour sur elle-même, fait la révérence el avance ensuite en tournant de l’autre côté. »

Tout le monde sera de notre avis, On ne fait pas mieux à l'Opéra, et certes une représentation pareille pourrait à la rigueur nous dispenser de toutes les autres, car nous y trouvons {tout à la fois OBÉISSANGE, MÉMOIRE (1) et PANTOMIME.

C'est-à-dire une vertu, une faculté et un talent. Il ne lui manque donc plus que la divination pour en faire . une table ou plutôt une personne accomplie : et quoique M. Gasparin ait composé ses deux. volumes pour refuser cette faculté à l'espèce humaine, il va commencer par l'établir solidement dans le bois mort.

Ne disputons pas en effet sur les mots. Tout le monde je sait, celui de divination ne s'applique pas seulement à la prévision de l'avenir ; il signifie encore la connaissance des choses secrètes, la pénétration des pensées, et si l’on veut, pour le moment nous ne lui donnerons pas d’autre signification.

Voyons donc ce que cette pénétration va devenir sous la plume de M. de Gasparin, « Après chaque commandement (à voix haute), la table obéissait,… Chacun denous a donné les ordres avec un égal succès. Les enfants sé sont fait obéir comme les grandes personnes.

«Il y à plus ; on est convenu que celui qui commanderait ne prononcerait pas à haute voix le nombre des coups, mais se contenterait de les penser après les avoir communiqués à l'oreille de son voisin. Eh bien! la table a obéi, il N'y 4 JAMAIS EU LA MOINDRE ERREUR,

« Chacun a ordonné à la table de frapper autant de coups qu'il avait d'années, et la table à indiqué notre âge tel qu'il était dans notre esprit, se hâtant même de la manière la plus comique lorsque le nombre des coups à frapper était un peu considérable.

(1) Reproduction du rhythme qui vient d’être chanté.

« Je dois même avouer à ma honte que j'ai été repris par elle, car ayant involontairement diminué mon âge, la table frappa quarante-trois coups, au lieu de quarante-deux, parce que ma femme avait pensé au chiffre véritable » (4.200).

Évidemment ici, nous venons de franchir un grand pas. En dehors des qualités et des talents, on voit briller beaucoup d'esprit et même surgir un commencement de surintelhigence (1); car, remarquons-le bien, le premier se manifeste par cette rapidité imprimée aux coups en raison directe de leur nombre, attention délicate d’une table qui, connaissant apparemment le prix du temps, veut ménager celui de ses auditeurs. Ensuite, voyez; l’expérimentateur se trompe et la table le corrige ! Elle révèle ce qui n’est pas dans la pensée du médium et l’on aura beau nous dire que la vérité se trouvant dans celle de madame Gasparin, c'était la même chose, personne n’admettra facilement ici le régime de la communauté, et l’on demandera toujours, comment cette table, interrogée par monsieur, tout en écoutant madame, a pu si bien choisir entre ses deux maîtres et deviner que monsieur était dans le faux pendant que madame était dans le vrai. Toutes les chances étaient pour le premier, puisqu'il interrogeait, et c’est la seconde qui l’emporte!.... Voilà une table qui sait vivre ! Nous y reviendrons.

M. de Gasparin a donc bien tort de réduire l'obéissance de ses tables aux ordres donnés mentalement, leur plus beau triomphe consistant, au contraire, à démêler la vérité entre deux ordres également tacites. Voilà pour la sagacité, retournons à l’obéissance.

« Ilimporte que la discussion ne s'écarte point. Les données du problème sont celles-ci : un certain nombre de personnes (tout le monde ne réussit pas également) font obéir à cour SUR, et par un COMMANDEMENT MUET, un pied sur lequel elles n’ont aucune action ; elles font sans efforts, pendant toute la

(4) Nous avons défini la surintelligence, une intelligence supérieure à celle de l’interrogateur ou des personnes présentes.

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durée du phénomène, ce que leurs efforts ne sauraient obtenir en dehors du phénomène. Est-ce clair ? » (247)

Oui et non. Oui, c’est clair et même trop clair si vous avez voulu dire que la merveille dure tant qu'elle dure, ce qui est trop vrai pour que nous nous permettions de vous le faire dire, ou plutôt penser, car vous l'avez dit; mais ce n’est plus clair du tout, si vous ne nous précisez pas 4° à quelle époque commence et finit le susdit phénomène; 2° ce qui cause sa production momentanée, et sa disparition subite, car désormais nous ne savons plus où nous en sommes. Jusqu'ici nous avions, pour nous reconnaître et comme points de repère, des chaines, des petits doigts, des rameaux nerveux, des mouvements musculaires, etc., etc., et maintenant c’est tout le contraire : voilà qu’au lieu d’aider le phénomène, tout cela à l’air de l'empêcher. Il ne faut plus désormais que la volonté toute nue! puis, quand le phénomène est passé, voilà que cette volonté si puissante suit l'exemple des muscles et des doigts, s’évanouit à son tour et redevient notre pauvre volonté de tous les jours et de tous les instants.

Il y avait donc quelque chose en sus d’elle, et seulement pour la durée du phénomène ?

… «On va crier, dites-vous, à la magie ! au miracle! toute loi nouvelle semble être un prodige. Or, je tiens à rassurer ceux qui s'alarment ainsi. Nous ne sortons pas le moins du monde, des faits naturels. » (ib.)

À la bonne heure; mais il ne suffit pas de nous le dire, présentez-nous au moins quelque linéaments de théorie démontrant la vanité de cette ancienne et générale croyance que la devination des pensées et des choses secrètes était vraiment surnaturelle.

Écoutons :

«Je n'aurai garde de risquer une explication; ce n’est pas mon affaire. Constater les faits et maintenir une vérité qu'on veut étouffer, c'est toute ma prétention. Je ne résiste cependant pas à la tentation de montrer, à ceux qui nous traitent

d'illuminés ou de sorciers, que l’action dont il s’agit comporte une interprétation très-conforme aux lois ordinaires de la science.

« Supposez un fluide, émis par les expérimentateurs et principalement par quelques-uns d’entre eux ; supposez que la volonté détermine la direction du fluide , vous comprendrez déjà la rotation et le soulèvement de celui des pieds vers lequel afflue à chaque acte de volonté un excès de fluide. Supposez que le verre fasse fuir le fluide, vous comprendrez que le verre placé au milieu de la table, interrompe la rotation , et que le verre placé sur un des côtés amène l’accumulation du fluide dans l’autre côté, qui se soulève alors. »

« Encore une fois, je n’aflirme rien, je n'indique même rien, mais je montre qu'il y a des explications possibles en dehors du sortilége ou du miracle. » (218)

Oui , d'accord : des explications dans le genre de celles qui n'indiquent rien.

Celles que l’on vient de nous donner seraient d’abord tout à fait nulles pour les manifestations de précipitation calculée et d'élection intelligente, que nous venons de surprendre en flagrant délit tout à l'heure ; elles ne pourraient s'appliquer à la rigueur, qu’au plus grossier des phénomènes physiques précités. Mais bornons-nous à ceux-ci; nous ne voyons pas encore comment, grâce au fluide de notre volonté, ce pied de table devient si promptementune annexetrès-obéissante de cettedernière lorsque dans la vie journalière, ce même fluide, émis par des volontés bien autrement ardentes, — celle de la souffrance par exemple, — ne pourrait jamais rien sur tant d’autres annexes, qui nous génent, nous blessent, nous étouffent, etc. Mais, nous dira-t-on, ce phénomène ne se présente et ne dure pas toujours. — Hélas ! nous ne le savons que trop, mais puisqu'il est si naturel, au moins devrait-il se montrer plus souvent. Les météores reviennent, les comètes reparaissent dans l'espace, mais celui-ei jamais ! non, jamais, dans la vie ordinaire où 11 nous serait si utile, jamais en dehors de ces

expériences toutes spéciales, où il ne sert qu’à l’'amusement au mal, et au péril,

Que de caprice et de mauvais vouloir !

Nous ne pouvons donc pas nous rassurer le moins du monde, et l'accumulation du fluide ne saurait nous expliquer en aucun facon :

1° L'exécution des ordres et des pensées à peine conçues ;

2° Les tables qui dansent le menuet en mesure, font la révérence et se donnent des airs de grand’mère ;

3° La répétition cadencée des motifs que l’on vient de chanter ;

4° La déclaration précise de l’âge d’un interrogateur qui lignore, et la divination que telle autre personne le sait mieux que lui.

Encore, si on ne nous offrait pas ces phénomènes comme lrès-conformes aux lois ordinaires de. la nature (p. 218), nous pourrions reprendre courage el faire un appel aux lois extraordinaires; mais lois ordinaires, grand Dieu !

Nous avons dit et nous aimons à le répéter encore, que M. de Gasparin était un des hommes les plus sérieux de notre époque (1), et puisque nous n’avons pas l'honneur de le connaître, nous ne pouvons avoir puisé cette opinion particulière que dans une opinion plus générale: qu'il nous permette donc de lui parler très-sérieusement et de Jui dire :

Nous vous applaudissons de. toutes nos forces, lorsque vous vous indignez contre ces indifférents qui vous crient du lond de leur grossier quiétisme : « À quoi bon? » Oui, nous Vous applaudissons, car vous avez compris parfaitement les énormes proportions de la question, et toute la portée du défi. Nous applaudissons encore aux leçons pleines de dignité que vous donnez à une science qui, rejetant toute espèce de témoignage et n’admettant rien en dehors de ses

(1) Esprits, p. 42.

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hommes et de leur symbole, brise jusqu'à la possibilité d’une philosophie (4).

Sur ce terrain miné pour elle, vous serez toujours victorieux ; mais, sachez-le bien, du moment où vous voudrez lui prouver que vos faits très-eætraordinaires sont le résultat de ses lois ordinaires, vous perdrez tous les avantages que son obstination vous donnait; d’incompétente qu'elle était à l’égard de faits inconnus, vous la rendez parfaitement compétente en rattachant ces faits aux dogmes qu'elle professe et qui professent tout le contraire. Ainsi, M. Foucault, qui se rendait coupable envers vous du plus grand des torts philosophiques — celui du rejet sans examen — avait cependant raison comme savant lorsqu'il vous disait: « Le jour où l’on ferait bouger un fétu de paille sous la seule action de ma volonté, j'en serais épouvanté. » En vain lui répondez-vous : « C’est l'attraction d’un fluide ou d’une force. » Force ou fluide tant que vous le voudrez, pourrait-il répliquer, mais force très-heureusement exceptionnelle et parfaitement contraire à toutes les autres lois. Quant à nous, tout en blâämant fortement M. Foucault de n’avoir même pas voulu regarder des divertissements bien autrement sérieux que toutes les lois de sa physique, nous comprenons cependant, qu'à son tour, 1l sauvegarde l'honneur et l'autorité de ces dernières. Toutes vos forces, il les a; toutes vos volontés, il les exprime; tous vos efforts, il les fait; égalité parfaite entre vous , et cependant, tandis que vous, Monsieur, vous faites danser et valser vos guéridons, lui, ne peut remuer ni le grain de poussière un peu trop éloigné de sa personne, ni la feuille de rosier qui tombera d'elle-même tout à l’heure. Il en est de même pour la pénétration des pensées ; sa volonté, à lui, ne saurait lire dans les yeux de sa femme ou de son ami, soit le secret qu'ils lui taisent, soit le nombre des années qu'ils lui cachent, et voilà que votre esprit, par

(4) « Ceux-là brisent toute la philosophie (philosophiam tollunt), dit le bon Plutarque , qui rejettent les faits merveilleux. »

QUALITÉS ET TALENTS. 39 cela seul qu'il aura traversé votre table, va le savoir pendant toute la durée d'un phénomène que rien n'a motivé!.…

En un mot, entre vos forces intellectuelles et les siennes, où plutôt celles de tout le monde jusqu'en 1853, la différence sera telle que vous devez être à ses yeux le Proudhon de la psychologie, comme vous étiez tout à l'heure celui de la dynamique et de la physique.

Ne nous parlez donc plus de concentration simultanée: n’en appelez plus surtout à celle « des matelots chantant pour mieux assurer l'harmonie de leurs efforts dans le travail du cabestan, » car vous allez sur les brisées de M. Babinet, qui s'est précisément servi de cette comparaison pour défendre ses mouvements naïssants que vous éliez le premier tout à l'heure à briser comme verre entre ses doigts.

Comment donc osez-vous l’employer pour vous-même? Tout cela n'est guère juste et logique. Croyez-nous, ses matelots valent bien les vôtres , et, pour en revenir à ces autres savants que vous appelez si justement inquisiteurs, si vous avez jamais quelque chance de les ramener à vos faits, ce sera peut-être le jour où, subitement éclairé par quelque nouveau fait dont la proximité me fait trembler pour vous, vous leur avouerez que cette force, loin d’avoir quelque chose de commun avec les leurs, est au contraire une force anormale, étrangère et surintelligente.

Et peut-être cette conversion ne vous surprendrait-elle pas trop vous-même, car vous paraissez la pressentir. « Ce qui m'effraie le plus, dites-vous , c’est que beaucoup de savants n ont pas l’air de trouver mauvais que les champions de la sorcellerie s'emparent des tables tournantes..….. Là est l'explication de l’accueil si favorable que reçoivent aujourd'hui de bien étranges élucubrations...… et M. de Mirv…. a pu constater que les journaux avaient été loin de se montrer sévères en général pour son livre » (Ib. 242).

Très-loin, en effet, et comme le livre ne méritait pas ce

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bon accueil par lui-même, ou plutôt par sa forme, il ne lé dut apparemment qu'aux vérités qu’il contenait.

l'est vrai que ces vérités sont précisément le contre-piéd du reflet de la pensée et du décalque de l'esprit ; mais nous sommes loin de les professer à nous seul, puisque en dehors des savants « qui n’ont pas l'air de le trouver mauvais, » M. de Gasparin rencontre une opposition formidable jusque dans les rangs de ses alliés naturels, » et mêmeau milieu des éloges que ceux-ci lui prodiguent, sans paraître se douter le moins du monde de leur inconséquence. « Il y a dans cette opinion (du reflet de la pensée ), dit le Journal du Maägnélisme (1); une ÉNORMITÉ contre laquelle proteste ma raison, et de toutes les explications, il n’en est pas de plus INACGEP- TABLE. »

Après une telle sortie de la part d’un ami, M, de Gasparin n'aura plus le droit de s’insurger contre cette exclamation d’un orateur célèbre, dont la franchise énergique ne s'adresse point ici aux personnes, mais aux idées.

« Ainsi on trouve des hommes qui, ne voulant pas croire le sublime mystère du Dieu fait homme, acceptent avec la plus grande facilité l'immense ecxtravagance ; le mystère absurde de l'intelligence humaine se faisant table. » (Le P. Ventura, femme catholique, 1-61.)

Ainsi donc, M. de Gasparin doit compter désormais parmi ses adversaires, la science, le magnétisme, de grandes autorités catholiques, bon nombre de pasteurs protestants et (nous le verrons plus tard) jusqu'aux témoins et collaborateurs de Valleyres..... Si tout cela n’entraîne pas forcément la condamnation d’un système, au moins y trouvons-nous la justification de ces paroles presque prophétiques de l’auteur: « J'ai adopté une position isolée, qui m’expose à être désavoué par tout le monde (2). »

(4) Novembre 1854. Voir en outre à la fin de la brochure la note intitulé

« Cideville devant le Magnétisme et le Méthodisme. » (2) Préface, p, xiv.

De la baguette divinatoire et du pendule explorateur, assimilés aux phénomènes des tables. — Théorie de M. Chevreul, membre de l'Institut. — Hommage rendu par ce savant au père Lebrun de l’Oratoire. |

L'isolement de M. de Gasparin n’est cependant pas tellement complet qu'il ne puisse rencontrer quelque honorable exception, même à l’Institut, et nous allons voir maintenant une partie de ses prétentions appuyée par un homme dont nous devons tenir le plus grand compile.

Cependant, nous lavouons, après avoir lu et médité sérieusement ce dernier Mémoire de M. Chevreul (4), nous nous sommes demandé si nous ne devrions pas le passer sous silence, la grande et juste réputation de son auteur n'ayant rien à ÿ gagner et la vérité ayant énormément à y perdre ? N'ayant jamais grande hâte de parler, nous nous serions bien vite décidé pour le silence, sans le léger embarras per-

sonnel que voici :

En rendant compte de ce Mémoire ou plutôt de sa lecture à l’Institut, plusieurs journaux (2)} s'étaient rétournés de notre côté; nous disant : « C’est à vous, S'il vous plaît, que ce

4) De la Baguette divinatoire, du Pendule explorateur et des Tables tournantes, ouvrage publié chez Mallet-Bachelier. vers la fin de 1854.

(2) Entre autres, l’Æssemblée nationale du 2 mars 1854 : « M. Chevreul (dit M. G. de Caudemberg) nous a paru surtout préoccupé de répondre au livre de M. de Mirville. Ceci nous ramène aux tables tournantes et frappantes. M. Chevreul déclare qu'il S'occüpera du premier phénomène parce qu'il l’a vu; et non du second, parce qu’il ne l’a pas vu … Nous ne pouvons pas, pour noire part; accepter ces motifs : des faits sont des faits. Comment d’ailleurs, dans des phénomènes qui ont entre eux la plus grande connexion, tenir compile des uns et non pas des autres? C’est abandonner la vraie méthode scientifique. » '

M: G..…..:de Caudemberg, savant distingué lui-même, et en sa qualité de savant, imbu, jusqu’en 4853, de tous les préjugés anti-spirituels, a su prouver le premier, combien peu il lui en coûterait pour les déposer devant dés faits nouveaux , el pour leS abjurer s’il le fallait, Voilà lé vrai savant

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discours s'adresse. » et vraiment sans revendiquer pour nous seul tout l'honneur du défi, nous ne pouvions guêre nous refuser à l'évidence, en retrouvant, sur le champ de bataille, bon nombre de nos phrases et de nos propres expressions. Quel parti prendre en pareil cas? Si l’on dit trop vite: « Me voici, » on court quelque risque de s’entendre dire : « Je ne pensais pas à vous. » Si l’on fait la sourde oreille, on peut avoir l’air trop prudent. Encore une fois comment faire? — Nous avons fini par nous répondre à nous-même que la vérité ne devait jamais laisser croire à sa défaite, et nous avons cru devoir l’opposer encore une fois à l'erreur, sans oublier que M. Chevreul est un de ces hommes qui ont toujours le droit de choisir ou de récuser leurs adversaires.

Auteur d’un opuscule sur le pendule explorateur, travail fort remarquable au point de vue et dans les limites-de la psycho-physiologie, M. Chevreul s’est persuadé qu'il pouvait en appliquer la théorie à la baguette divinaloire et aux tables tournantes : celles-ci, de leur côté, ne pouvant s’ajuster sur ce lit de Procuste qu’en sacriliant la plus belle, la plus vitale partie d’elles-mêmes, se sont révoltées à leur tour, et certes on a vu des insurrections moins légitimes.

Avant d'entrer en matière, M. Ghevreul croit devoir nous donner une double leçon sur l'emploi des deux méthodes, appelées dans l’école à priori et à posteriori. On le sait; la première partant d'une cause ou d’un principe universellement accepté, juge par ce principe les faits qu'on lui présente, pendant que la seconde faisant table rase de tout principe antérieur, cherche dans l’étude exclusive de ces mêmes faits, et leur véritable essence et les conséquences qui en découlent.

Tout cela est fort connu, et nous ne voyons pas trop pourquoi M. Chevreul nous le répète, à moins que ce ne soit pour nous prévenir « qu’il a mieux défini la méthode expérimentale et donné une idée plus précise des deux autres

BAGUETTE DIVINATOIRE. a qu'on ne l'avait fait avant lui » (1b., p. 18). Ce qui nous paraît fort possible,

Mais ce n'est pas tout que de définir une méthode, il faut écrire fidèlement son histoire, et nous croyons que M. Chevreul n'échappe pas au préjugé général, lorsque faisant naître la méthode expérimentale vers l’époque de Galilée, il semble refuser le principe et la pratique de l'observation à tous les siècles qui précédèrent ce grand homme. Nous conviendrons volontiers, que vers cette époque et depuis, on fit les plas heureuses applications de cette philosophie aux vérités physiques et surtout astronomiques, mais nous affirmons aussi et prouvérions facilement, qu’à partir de ce même moment, on se mit à détourner systématiquement les yeux d'une masse énorme de faits qui gênaient les nouvelles tendances et à les rayer tous d’un trait de plume, comme s ils ne reposalent pas aussi sur la plus solennelle, la plus vaste des méthodes expérimentales, celle de tous les siècles et de tous les pays.

Mais arrivons à la question.

Elle comprend trois sujets, qui dans la pensée de M. Chevreul, sont à peu près solidaires. La baguette divinatoire, le pendule explorateur et les tables tournantes.

Commençons par la première, qui se rattache évidemment à notre sujet par les liens les plus étroits, et voyons sur quelles bases historiques M. Chevreul l’appuie, dans ce qu’il appelle son œuvre d'érudition.

Il commence par retrouver l’usage de la baguette dans l’antiquité la plus reculée et spécialement dans nos saintes Écritures.

D'abord , dans le bâton que Dieu donne à Moïse en lui disant : « Prends ce bâton, c’est avec lui que tu feras des signes » (Exode, ch. iv, v. 17).

Cest elle que le roi de Babel consulte pour deviner, ou comme le dit notre auteur « pour faire des sortiléges (Ezéch. XXI, 26).

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C'est elle que le prophète Osée désigne par ces paroles : « Mon peuple consulte un morceau de boïs, et ce bois (ce bâton) LUI A ANNONGÉ L'AVENIR (1) @ar l'esprit de fornication les À trompés » (Osée, ch. 1v, v4 12).

Il la retrouve encore chez toutes les nations païennes ; chez le Mercure de la Fable, chez les Scythes d’Hérodote, chez les Germains de Tacite, Il la poursuit aussi pendant tout le moyen âge, jusqu'à la fin du xiv° siècle, et, bien différent en cela de nos expérimentateurs modernes, qui ne veulent voir dans son action que l'effet de quelques effluves terrestres, il reconnait avec franchise, que « jusqu'alors elle ne servait à reconnaitre que des choses du monde moral » (p: 35). |

Enfin, à la fin du xvr siècle, M. Chevreul la voit occuper plus que jamais l'attention publique. « Ce mouvement des esprits, dit-il, fat trop analogue à celui que nous ayons vu se produire de nos jours, à l’occasion des tables tournantes, pour ne pas Île tirer de l’oubli où il est tombé » (49).

Aussi le fait-il, et c’est aux pères Lebrun et Ménestrier, à lillustre Malebranche, au célèbre abbé de Rancé, qu'il emprunte et les faits et tous les éléments de la discussion. « Il est impossible, dit-il, de mieux raisonner que ne le fait le père Lebrun, quand il veut prouver qu'aucune substance malérielle n'agit sur la baguette, et que son mouvement dépend d’une cause libre et intelligente » (p. 9);

Cest donc le Traité des Superstitions que M, Chevreul exhame aujourd'hui, et pour mieux nous prouver toute sa reconnaissance pour les théologiens « qui en appellent aux savants, 1] ne craint pas de lui dédier son ouvrage avec celte épigraphe : HOMMAGE A L'AUTEUR QUI DÉCOUYRIT L’ILLUSION DES PHILOSOPHES SUR LA BAGUETTE, ET QUI DÉTRUISIT LEURS SYSTÈMES.

Cette dédicace ne manque assurément pas d'habileté. C'est

(1) M, Chevreul traduit ç« annuntiavit ei» par «doit lui annoncer ; » nous prélérons le prétérit, il est tout à la fois plus littéral et plus significatif, surtout lorsqu'on le fait suivre comme on le doit , du « spiritus fornicatiohis eyim decepit eos, car l'esprit de fornication les a trompés, »

BAGUETTE DIVINATOIRE. 99 ce qu'on appelle engager un ennemi, et s’il ne s'agissait pas de M. Chevreul, elle pourrait nous rappeler un peu ces socialistes de nos jours, qui s'évertuaient à trouver dans l’Évangile des précédents et des étais pour leurs doctrines subver- SiVes,

Mais occupons-nous des faits.

Le père Lebrun commence par déclarer qu'ils sont innombrables; que pendant deux mille ans on s’est servi de la baguette pour deviner l’avenir et les choses les plus cachées ; que pour lui il a connu un grand nombre de ces tourneurs et sorciers, très-fréquents, très-habiles, dans quelques-unes de nos provinces, dans le Dauphiné surtout, et il consacre près d’un volume au plus célèbre de tous, J. Aymar, dont les hauts faits venaient de causer tout ce réveil de la curiosité publique et tout cet émoi du monde savant.

Voici le fait principal qui l'avait mis en si haut crédit; pour abréger, nous en raconterons au présent les circonstances les plus frappantes, en faisant remarquer, avec le père Lebrun, « que la relation en a été écrite... par un « très- « honnête homme ( l'abbé de la Garde) dans le temps « même de l’événement, au milieu d'une grande ville (Lyon), « en présence d'un nombre infini de témoins, qui l’auraient « démentie, à la face de MM. les magistrats, ete. (1). »

Or, on verra, tout à l'heure, que l’honneur et la conscience de ces derniers étaient tellement impliqués dans ce récit, que la moindre altération de la vérité eût infailliblement soulevé leur indignation et leurs réclamations.

Voici cette histoire (2).

Le 16 juillet 1692, sur les dix heures du soir, un marchand de vin et sa femme sont égorgés à Lyon dans une cave, et leur argent est volé dans une boutique qui leur sert de chambre. Cela se fait avec tant de secret qu'on ne peut ni dé-

(4) Lebrun, t. 111, p. 2.

(2) MM. Chevreul et de Gasparin ayant tous deux raconté cette vieille his toire, nous sommes bien obligé à notre tour d'en donner le résumé.

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couvrir ni soupçonner les auteurs du crime. — Alors, on fait venir Jacques Aymar de Saint-Veran en Dauphiné. — Le lieutenant criminel et le procureur du roi le font conduire dans la cave fatale. Son pouls s’y élève comme dans une grosse fièvre, et sa baguette tourne rapidement sur la place où les deux cadavres avaient été trouvés. Après quoi, guidé par sa baguette, ou par un sentiment intérieur, il suit les rues où les assassins ont passé (1), entre dans la cour de l'archevéché, sort de la ville, par le pont du Rhône, et prend à droite le long de ce fleuve.

Il continue son voyage, pénètre partout où le meurtrier inconnu à pénétré, montre toutes les tables auxquelles il s’est attablé, les bouteilles auxquelles il a touché, — on reconnaît qu'il dit vrai, — il découvre que le meurtrier avait trois complices, — il les suit sur la terre, il les suit sur l’eau, et jusque sous un arche du pont de Vienne, sous laquelle on ne passe jamais ; — il les suit, débarquant à toutes les hôtelleries, et indique, au grand étonnement des hôtes et des spectateurs, les lits où ils ont couché.

On arrive au camp de Sablon; le paysan , se sentant plus ému , croit voir les meurtriers et frappé de crainte retourne à Lyon. — Renvoyé à Sablon il n’y retrouve plus les criminels partis avant lui ; il les sent jusqu’à Baucaire, se fait ouvrir la prison, et la baguette, en présence de quinze personnes, désigne un bossu qu’on y avait enfermé, depuis une heure, pour un petit larcin.

Les autres, dit Aymar, ont continué du côté de Nimes. On s'empare du bossu et on l’interroge avec soin. —II nie d'abord , puis avoue sa participation au crime, et convient de tous les détails accusés par Aymar, y compris ceux de la serpe et de toute la durée du voyage. -— On s’adresse alors à un homme de mérite (sic), doué de la même faculté, on le conduit à la fameuse cave où ùl est pris des mêmes maux de

(1) On n'oubliera pas qu'Aymar venait de loin et n'était pas du pays.

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BAGUETTE DIVINATOIRE. A1 cœur qu Aymar, on mêle les serpes, et, comme elle l'avait fait entre les mains de ce dernier, la baguette, ne tourne que sur la serpe sanglante.

Alors on reprend la poursuite des deux autres meurtriers ; on suit leurs traces jusqu’à Toulon, la baguette indique l’hôtellerie où ils ont diné la veille, on s’embarque, et, malgré la tempête, Aymar les suit sur mer, journées par journées, indiquant leurs fréquents débarquements sur les côtes et — jusqu'aux oliviers sous lesquels ils ont passé la nuit. ON S'ARRÊTE ENFIN AUX LIMITES DU ROYAUME.

Cependant le procès du bossu s’instruit avec une singulière exactitude ; il est rompu vif sur la place des Terreaux, après avoir raconté toutes les circonstances de ce crime, et après en avoir demandé pardon à Dieu et aux hommes.

Voilà le fait ou plutôt le triomphe principal d'Aymar; et certes M. Chevreul a bien raison de le dire : « Ce procès dut frapper les esprits les plus graves de cette époque et justifier l’importance que les pères Lebrun et Malebranche ainsi que l'abbé de Rancé avaient attachée à l'usage de la baguette en le déclarant illicite » (57).

D'ailleurs, il ne faut pas oublier que, pour le père Lebrun et pour ses Contemporains, Aymar n’était qu’un sorcier comme un autre; que ses semblables ne cessaient d’inonder nos provinces , le Dauphiné surtout , et que cet auteur nous montre la baguette aussi habile entre beaucoup d’autres mains, même entre celles d’un président du parlement de Grenoble auquel, lui, le père Lebrun « tient les deux mains pendant l'expérience, ce qui n’empêche pas la baguette de se tordre si fort que le président demande quartier parce qu’elle lui blesse les doigts. » (1)

Voilà donc l'un des faits principaux exposés par l’auteur vénéré de M. Chevreul ; voyons maintenant quelle était sa théorie. |

(A) Lebrun, t. 11, p. 333.

Fort du témoignage et de tous les succès qui lui montraient la baguette employée constamment à la divmation de l'avenir et à la recherche des choses les plus cachées (préf. 1x), « persuadé que les froides plaisanteries des esprits forts sur ce que la

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